ASSOCIATION FRANÇAISE des PÈLERINS de SAINT JACQUES de COMPOSTELLE


Aux archives de la cathédrale de Cordoue, en Andalousie, figure le récit anonyme d'un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Le titre du document manuscrit est "Diario del Viage de Santiago", Journal du voyage à Saint-Jacques. Il est sans date, ni auteur. Des érudits l'attribuent à Bernardo José de Aldrete (1560-1641) et le datent de 1612. Le roi de France est alors Louis XIII, le roi d'Espagne, Philippe III, n'est pas une lumière. Heureusement, c'est l'époque de Cervantes (1547-1616) et de Velasquez (1599-1659). Il voyage avec des serviteurs, des mules et leurs muletiers. Il peut avancer de 50km par jour. En 2 mois, il va parcourir près de 2.000km. Il semble être chargé d'une mission secrête ou inavouable ou trop personnelle pour être dévoilée.
Journal traduit par J. Martinez Almoyna
itinéraire

Journal du voyage à Saint-Jacques.

1 - De Cordoue à Salamanque.

26 janvier. Je partis avant 7h, après avoir dit la messe à l'autel de Notre Dame de Villaviciosa (*) par une brume froide qui contrecarra la chaleur du soleil jusqu'à près de Guadalcazar. Étant arrivés à cette ville, capitale du marquisat, j'allai visiter l'église des moines déchaussés du Carmel qui y ont leur couvent. Le Prieur fit enlever le voile qui recouvrait l'image du Crucifix qui avait par deux fois incliné la tête devant l'image de ND qui se trouve aussi là. Ayant récité mes heures, je sortis au soleil et le Prieur me fit de nombreuses propositions dont je le remerciai. Je vins à la porte du palais où je patientai jusqu'à ce que ce fut l'heure de partir. L'après midi, forte chaleur et poussière. Je parvins un peu après trois heures à Écija où on s'arrêta pour la nuit. Nous eûmes le plaisir de longer la rivière Genil, de voir son pont et ses moulins. * La Vierge de Villaviciosa, ce n'est pas rien à Cordoue !

Vendredi 27. Après avoir vu la Grand Place et autres rues, puis l'église principale d'Écija, je me rendis à la Compagnie (de Jésus) où le Père Recteur, le père Morales et le père Machuca me traitèrent très agréablement. Je dis la messe et partis à neuf heures pour Marchena. Audelà des oliviers, nous fîmes halte près d'un puits pour faire une collation. Nous poursuivîmes notre chemin et, à cause de la forte chaleur, à une lieue de Marchena, nous nous arrêtâmes à l'ombre d'un pont sous lequel la rivière était à sec. En continuant le chemin, j'arrivai à Marchena un peu après trois heures. Le père Recteur nous hébergea tous et nous fit cadeau de cette nuit et de celle de samedi et à la suite de celle du dimanche. C'est une longue liste que celle des cadeaux et des grâces que je reçus du Duc et également de ma Marquise et des pères de la Compagnie. Je n'en dis rien pour ne pas en dire trop peu !

Lundi 30, je quittai Marchena une fois la messe dite. Je parvins à Carmona à dix heures. C'est une grande ville assez délabrée comme bien d'autres cités d'Andalousie (*). J'y fus bien reçu et hébergé par notre frère (?). J'occupai l'après-midi à visiter l'église principale et sa sacristie où figure une custode (**) du Saint Sacrement d'un beau travail en argent. Je me promenai dans la ville, je vis Solis (?) et, ayant reçu de nombreux cadeaux de notre frère et d'un membre intègre du clergé, nous eûmes un bon repos cette nuit là. * Les derniers Morisques, ex-musulmans d'Espagne, ont été totalement expulsés du royaume. ** Boîte où le prêtre enferme l'hostie pour l'exposer.

Mardi 31. Nous partîmes tôt le matin, après avoir dit la messe. Nous parvînmes à Guadaxos qui appartient au Duc d'Arcos et passâmes le Guadalquivir en barque. De là, Alcolea est proche. Nous rejoignîmes une auberge pour la pause de midi. L'après-midi, nous arrivâmes de bonne heure à Constantina, une bonne ville où on dispose de tout, hiver comme été, car elle est bien pourvue.

aller en haut de la page

clic

Premier février, mercredi. Très froid au petit matin. Nous quittâmes Constantina avec un guide par un mauvais chemin qui aboutit dans les vignes et où il y a plein de choses à voir et d'exploitations agricoles. Nous arrivâmes en vue du village de San Nicolas (del Puerto) sans y entrer. Saint Diego y est né (*). Ses champs sont bien travaillés et ses potagers fournissent de bonnes ressources. De là, nous gagnâmes Alanis où je dis la messe. C'est un bel endroit. Cet après-midi, à travers la montagne. Très long et rude chemin, car de Constantina à Azuaga ils disent sept lieues qui en valent plus de neuf ; aussi je parvins plutôt tard à Azuaga qui se trouve sur le versant allongé d'une montagnette où se dresse un bon château-fort. C'est un vaste endroit avec une belle église en pierre de taille, une bonne tour et de bonnes maisons couvertes d'ardoises et pas de pisé. * San Diego de Alcala, 1400-1463.

Jeudi 2, jour de la Chandeleur. Messe dite, nous partîmes sous la bruine pour Zalamea (de la Serena) qui est à 7 lieues (44km) par une zone totalement dépeuplée. Nous arrivâmes de bonne heure. J'allai ensuite visiter le Santo Christo. Après un bref aperçu et un tour à l'église paroissiale, je revins à l'église du Santo Christo où, à la suite de la prière du Salve, on en fit la présentation à la foule nombreuse et dévote. La cérémonie terminée se produisit une énorme averse et une tempête. Bien que nous nous soyons mouillés, il ne nous fut possible de regagner l'auberge que tardivement.

Vendredi 3. Après avoir dit la messe à l'autel du Christo Santo et être passés par le village de Quintana (de la Serana), nous allâmes à Campanario qui est grand, bien approvisionné et avec de bonnes auberges. Nous traversâmes le Zujar, puis une lieue plus loin le Guadiana, en barque. Nous joignîmes Orellana avec son château. C'était la fête pour la saint Blas. On était venu d'Acedera et d'autres endroits pour visiter sa relique dans un monastère de religieuses qu'il y a là. Quand nous arrivâmes, tout le monde rentrait chez soi dans l'euphorie festive avec des farandoles et sarabandes ou autres divertissements. À Acedera, petit bourg de Trujillo, les jeunes gens étaient en train d'attendre leurs mères avec une curieuse excitation. À leur arrivée, le Saint Sacrement sortit pour un malade, accompagné très dévotement par tous les voisins. J'allai avec eux et je fus submergé d'explications sur ce qui se passait.

Samedi, je partis de bon matin. Trois lieues près de la rivière Galgaligas à travers de grandes zones sans fin, inhabitées ou parsemées de chênes verts. Trois lieues jusqu'à la Venta de los Palacios où il y a une église où je dis la messe. Je partis pour ND de Guadalupe et nous arrivâmes à trois heures. Je me rendis à l'église où je rencontrai un moine franciscain déchaussé des Gabrielites qui ont fondé un monastère dans la paroisse de Palacio de San Gil. Il était venu apporter une lampe d'argent que la Reine, notre souveraine, avait offert à cette sainte maison. Ce Père est plein d'esprit et de dévotion pour cette maison et pour saint Jacques. Il est venu d'Amérique (*) pour les visiter. Il me dit de très bonnes choses. Il me promit de me recommander à Notre Seigneur pour ce voyage et il me demanda d'embrasser Saint Jacques pour lui. * Le terme utilisé est encore "Les Indes".

Dimanche 5, la messe de l'aube dite à l'autel de Notre Dame, nous partîmes de sa maison et par des chemins très rudes, cernés de gros rochers et bordés par un torrent qu'on me dit être celui de Guadalupe. Nous allâmes à la ville de Caņamero, bon endroit. De là, à deux bonnes lieues, nous fûmes à Logrosan (*) un vaste endroit qui possède de nombreux vignobles et oliveraies dont on tire plein d'huile. C'est, d'après eux, la meilleure huile d'Andalousie. Par conséquent, ils la vendent plus cher. De là, j'allai à Zorita, bourg de 300 habitants où on me dit qu'il y avait un grand lettré de curé. J'allai le voir. Il avait une belle maison et une bibliothèque. Ce fût un grand bonheur. Il est très connu dans toute la région. Il m'envoya un bon cadeau parce que je ne voulus pas rester chez lui. * Notre pèlerin dit "Negrusan" (?)

Lundi 6, tôt le matin, j'allai au Puerto (de Santa Cruz), ville de Don Juan Vargas Carbajal qui vint ensuite me voir. Nous allâmes à l'église où, après avoir dit la messe, je rendis visite à sa femme. La chose faite, je partis pour Trujillo où je parvins un peu après midi.

aller en haut de la page

clic

Mardi 7. Visite de la ville qui est peu grande par sa taille, mais l'est par sa noblesse. La place centrale est entourée des maisons des Pizarre, Vargas, Orellana. (Trois familles de conquérants d'Amérique)

Mercredi 8. J'ai commencé ensuite ce que j'avais à faire. Cette nuit-là, un grand froid me prit, puis j'eus une grosse fièvre. Avec elle, je me levai très difficilement et, avec elle, j'assistai à la messe, puis continuai mon information. Avec cette activité, j'allai mieux et on travailla tout plein. La nuit suivante fut bonne mais, durant celle de mercredi, ma fièvre tierce revint. Je l'évacuai par une suée. Je fus très agréablement traité à l'instigation de M. l'Inquisiteur Don Gabriel Pizarro.

Jeudi 9. La messe dite et mes travaux très bien achevés, je partis à dix heures à travers de vastes zones inhabitées et plantées de chênes verts. Je suis parvenu à Torrejon au moment où se couchait le soleil. J'étais en bonne forme mais très inquiet. C'est un petit bourg.

Vendredi 10. Très tôt, je dis la messe, glacé de froid et, avec lui, nous avançâmes dans ces montagnes jusqu'à Corchuela d'où, par des terrains pentus et pierreux, au milieu des chênes-lièges, parvînmes au Tage et son pont qui est très beau et n'a pas de parapet car le fleuve l'a arraché. Plus avant, nous traversâmes le Tietar dont les flots sont bien transparents. Nous arrivâmes tard à Plasencia déjà fatigués par ce long chemin. Je n'entrai pas en ville. Par l'extérieur, nous nous engageâmes sur le chemin de ND del Puerto mais nous le perdîmes avant d'y parvenir car nous avions suivi l'itinéraire des carrières. Nous nous retrouvâmes en plein dans les broussailles et nous ne pûmes nous en dégager que difficilement. Cette nuit, nous finîmes à Villar dont l'entrée est pleine de sources et de pots en terre cuite tels des cruches qui invitent à en faire usage.

Samedi 11. Tôt nous partîmes et parvînmes à Aldeanueva (del Camino). Nous laissâmes sur la gauche Abadia, du Duc d'Albe, son palais, ses magnifiques jardins et ses jeux d'eau magiques. À une lieue et demie du col de Bejar (Puerto de Baņos pour notre pèlerin, 950m) nous commençâmes à être salués par un air extrêmement vif, capricieux et glacial. Ni le soleil ni les abris ne protégaient de la difficulté d'avancer. Avec ce vent, nous parvînmes aux Bains (de Montemayor) où on jouit d'un grand confort mais où on souffre d'un froid insupportable. Avec lui, nous franchîmes le col et nous eûmes un mauvais chemin jusqu'à (la rivière) Cuerpo de Hombre et son pont. Plus en avant, il y a quatre colonnes renversées à terre, anciennes et portant des inscriptions. La hâte, l'heure tardive et le tourment de la tourmente nous priva de leur lecture malgré notre curiosité. Nous avançâmes jusqu'à la Calzada (de Bejar), puis Valdefuentes (de San Agustin). Nous laissâmes sur la droite le village de Los Santos alors que la nuit était tombée. Alors que nous étions bien inquiets d'avoir perdu le chemin, le son d'une cloche nous conduisit à Endrinal et là, à la pire des auberges. Ce fût un mauvais moment. Le grand froid, un mauvais abri et, au milieu de la nuit, le feu dans le bâtiment qui allait atteindre la grange au dessus de nous. Nous nous habillâmes, mais l'incendie fût maîtrisé. On dormit mal et avec des cauchemars.

Dimanche 12. Nous partîmes d'Endrinal avec le même vent et le même froid que le jour précédent. Nous allâmes à l'auberge qui est proche de Sietecarreras (?) après être passés par Calzadilla (del Mendigos). Très tôt nous fûmes à Salamanque.

aller en haut de la page

clic

sommaire du site

clic

images du site

clic

autres textes et traductions

clic
SUITE : de Salamanque à Saint-Jacques
clic