ASSOCIATION FRANÇAISE des PÈLERINS de SAINT JACQUES de COMPOSTELLE


TROIS PÈLERINS PARTENT DE MADRID POUR COMPOSTELLE EN 1926

Le 15 juin 1926 Rafael Solana, Javier et Alberto Martin Artajo quittent Madrid à pied pour Saint-Jacques. Javier (Xavier) fut avocat, homme politique et écrivain. Son frère, Alberto (1905-1979), fut aussi un homme politique, ministre notamment des Affaires Étrangères du général Franco.

En 1960, quand je fis le pèlerinage, on me raconta discrètement un soir, la plaisanterie suivante : "Le Caudillo et son ministre Artajo sont en visite triomphale à Séville. Le cortège officiel passe sur l'avenue qui borde le fleuve Guadalquivir. La foule crie "Franco ! Artajo !". Un homme, dans cette foule s'insurge : "Al Tajo no ! Al Guadalquivir, que es mas cerca !" soit : "Franco dans le Taje ? Non ! dans le Guadalquivir ! C'est plus près !". J.M.A.

Nos pèlerins suivent la route nationale Madrid-La Corogne (la N-VI) où, à l'époque, le trafic automobile est quasi nul. L'asphalte lui est rarissime.

Source (extraits) : Caminando a Compostela (1954) de Javier Martin Artajo, traduction non savante d'un espagnol un peu alambiqué)

Eh ! Alberto ! Si on allait à Saint-Jacques-de-Compostelle à pied ?
Chargés d'un sac à dos avoisinant les quinze kilos et avec un bâton de frêne pour accompagner nos pas, il nous fallu six jours pour traverser la plaine castillane vers le nord-ouest. Nous fîmes étape à Arévalo, Medina del Campo, Tordesillas, Mota del Marqués, Villalpando et Benavente. C'est à dire que nous cheminâmes à travers les territoires des provinces de Ségovie et Avila, de Valladolid et Zamora...
Sur les terres sableuses de Ségovie et d'Avila poussent miraculeusement des pins résineux. La blessure douloureuse de la hache les fait se contorsionner et leur sève odorante saigne dans des cuvettes d'argile. Le repos sous leurs frondaisons se fait pesant et somnolent. Les taons bourdonnent et les fourmis désorientées cherchent leur chemin par les ouvertures du col. Il vaut mieux repartir, aller de l'avant, car une obsession indéfinissable d'avancer vous mène...
De Tordesillas à Mota del Marqués, après la traversée de l'oasis merveilleuse qu'est la vallée du Duero, s'étend un panorama terreux de collines blanches, pelées et inhabitées... Nous nous étions coltiné quatre lieues et nous voulions faire tout l'effort dans la matinée pour déjeuner à Mota del Marqués et consacrer l'après-midi au repos.
route N-VI dans le Bierzo

la vieille N-VI, non revêtue, après Ponferrada ...

La lumière, peut-être, la chaleur, éventuellement, la fatigue, probablement ; je ne sais, mais j'ai commencé à dérailler. Mon sang se rebella contre mon esprit ; l'envie me prit de considérer misérable la digne austérité castillane ; la sécheresse de cette steppe comme une punition du Ciel ; la nudité de la terre comme le résultat de l'apathie de ses hommes ; l'immensité de la plaine comme champ infini pour le désespoir ; les sillons parallèles comme un immense gril ; les villages desséchés comme de simples croûtes issues de la terre elle même...
Alors que les jours précédents il restait quasi immobile dans son périple - C'était peut-être pour nous donner le temps de finir notre étape - nous parvînmes à Arévalo au moment précis où le soleil mourait, radieux et solennel, dans un ciel rougeoyant. Les branchages verts sombre d'une pépinière filtraient ses derniers scintillements. C'était, à la fois, vigueur et fraîcheur, la vie concentrée prête à se répandre sur la plaine déserte. Un gamin tristounet avançait avec ses taureaux vers le village. Il longeait le cours de la rivière Adaja où nous étions en train de pisser. Les tours plates de la forteresse endormie se dessinaient dans la lumière crépusculaire telle une silhouette noire...

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carte avec  N-VI en Castille

carte avec N-VI en Castille, source "Les Guides Bleus" de 1967

À Medina del Campo, le coucher du soleil nous surprit en hauteur, entre les créneaux du château surnommé "la Motta. On y dominait les tours de la ville. Dans la plaine silencieuse, les couleurs languissaient. La vie, sans l'accablement du soleil embêtant, commençait à bouillonner.
La plus belle soirée nous l'eûmes à Tordecillas. Deux lignes de peupliers corpulents, le long des bas côtés, faisaient pressentir la proximité de l'eau. Dans leurs ramures, les tourterelles et les merles cherchaient, dans un équilibre mouvant, un perchoir pour passer la nuit. Une véritable prairie - cela nous sembla impossible - avec de l'herbe douce, nous invita à y poser nos personnes, peu habituées à de telles douceurs. Nous pûmes contempler de loin cette ville chargée d'histoire. Tordesillas, le berceau renommé d'amours malheureux, est implanté sur le flanc d'une colline avec les pieds qui baignent dans le noble Duero. Nous sautâmes entre des flaques pour approcher la magnificence du fleuve, richesse et bijoux de toute une région. À travers les arches du pont les eaux pures reflétaient la couleur carmin sombre du ciel incendié.
À La Mota del Marqués la nuit vint nous chercher dans un palais abandonné par ses ducs. Ils étaient anciennement guerriers et maintenant courtisans. Ses arcatures pures, de Renaissance italienne plus une pincée castillane, s'allumaient légèrement avec les derniers rayons obliques du soleil. Les martinets piaillaient lors de leurs passages à tout vitesse. Ils livraient leurs dernières prises à leurs nids. La noblesse du palais languissait avec sa petite pension tandis que dans le jardin encerclé de murs, le gardien usufruitier s'en mettait plein les poches.
Dans la plaine immense de Villalpando le soleil chercha pour se coucher le polochon des monts du Portugal. La chaîne de la Culebra ayant répondu à l'appel, le disque écarlate y laissa le bord de ses lèvres resplendissantes. De gros nuages violacés vinrent couvrir le bas de son visage. Ce couché sanguinolent nous surprit alors que nous marchions. C'était la phase finale désespérante de celui qui sait devoir parvenir au but.
Le crépuscule enveloppait pieusement de tons violacés les murs corrodés en pisé de la vieille cité...
Certaines nuits nous partions - peu, car les jambes réclamaient leur droit au repos - Les cosses de pois et de lentilles, qui offrent une couche moelleuse pour s'allonger face au ciel, étaient déjà sur les aires d'égrenage.
Ce ciel de Castille qui n'a pas d'égal. Il m'a toujours semblé absurde de regrouper les astres dans des ensembles portant nom d'objet ou d'animal. La Voie Lactée seule, c'est à dire le "chemin de Saint Jacques", avait pour nous un sens spécial...
Près d'Arevalo nous sommes sur les talons d'un authentique pèlerin mais nous ne l'atteignons pas. Il se dirigeait vers Saint-Jacques aussi. Son passage laissait un sillage de sainteté : il jeûnait rigoureusement et dormait n'importe où, un grenier ou le coin d'une étable...
Nos confidents étaient les bergers : l'un d'entre eux, nous le rencontrâmes près d'Ataquines où sa draille croisait la route. Nous nous arrêtâmes et engageâmes la conversation...
Le jeune homme qui nous sembla à moitié idiot, gardait des mules qui étaient fofolles parce que le battage n'avait pas commencé. Il nous demanda un petit coup à boire. Il était idiot oui, mais il nous vida la moitié de notre gourde de cognac.
Les gardes des pinèdes et des vignes nous regardaient d'un mauvais œil quand nous nous arrêtions sur leurs domaines. Ils ressentaient de la jalousie de notre jeunesse et notre aspect général. Après Médina l'un d'eux nous aborda disant qu'il se sentait capable d'arrêter le Ministre de la Guerre lui même. Il termina son discours en disant : "Et bien, vous me direz, il y a des choses qu'une autorité ne doit pas ignorer" Bref, nous dûmes dire qui nous étions et l'inviter à prendre un verre de gros rouge au bar tout proche.
Les gendarmes aussi nous voyaient d'un mauvais œil. Près de Benavente nous fûmes arrêtés. Ils nous prirent pour des Portugais fuyant le pays voisin où il y avait alors des troubles révolutionnaires. Grâce à un sauf-conduit que, prévoyants, nous avions obtenu du général Burguete, nous pûmes continuer...

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Nous ne gardâmes pas un bon souvenir des représentants de commerce. Nous en eûmes un qui dans notre dortoir de l'auberge "del Sol" à Tordessillas ronflait comme un désespéré. C'est admirable comment ces routards, bons mangeurs et buveurs parviennent à dormir, le corps offert à la voracité de punaises qui en une nuit récupèrent de leur abstinence prolongée.
À l'entrée et à la sortie des villages nous croisâmes plusieurs fois une avalanche de gens et une ribambelle de montures. Parfois, ils se rendaient au marché dans des carrioles ou des véhicules bâchés, chevauchaient en amazone au dessus de besaces ou de paniers, marchaient une verge à la main derrière un cochon nonchalant. Parfois des muletiers de la Manche en blouse noire revenaient de la foire, satisfaits d'avoir casé leurs mules tandis que des paysans inquiets se demandaient si la mule achetée n'allait pas commencer à boiter...
Les conversations les plus savoureuses surgissaient dans les pensions et auberges. Elles ont généralement une façade peu d'attrayante mais à l'intérieur c'est propre et soigné. Les murs et les plafonds sont blanchis à la chaux. Les soubassements sont ocre et le carreaux d'argile sont arrosé à la main. Les niches dans le plâtre regorgent de vaisselle, les tables de bois sont couvertes de toiles cirées pittoresques et les tabourets sont creusés de trous en S pour faciliter leur déplacement. Comme nous arrivions à l'improviste la patronne s'affairait à préparer le dîner.
Les plats variaient peu : la soupe à l'ail alternait avec le ragoût de pommes de terre et l'escabèche avec les côtelettes d'agneau. Quand il n'y avait rien sous la main, on faisait appel au garde-manger ; on coupait du jambon ou du chorizo prélevé sur les stalactites qui y pendaient du plafonds. Le tout, naturellement, était bien accompagné de pain. Il avait parfois une croûte brillante et une mie dense ; une autre fois, il était mat et farineux à l'extérieur et spongieux à l'intérieur. C'était selon la coutume de l'endroit. Il était toujours tendre et savoureux.
Le vin ne manquait jamais. Il était "du patron". Gros rouge ou petit blanc. Trois sous par tête, ou quatre maximum, nous coûtait la bouffe de midi ou du soir. La même chose pour dormir, ou le petit-déjeuner. Nous arrivions à un budget de douze ou quatorze pesétes par jour et pèlerin.
Presque toujours c'étaient des femmes, aubergistes ou tenancières qui assuraient l'accueil, certaines de pas très bon caractère comme celle qui régentait l'hôtel d'Arévalo. Nous lui accordâmes le surnom de "Madame Vinaigre" pour ses mérites personnels.
Nous arrivâmes à midi à un endroit où nous demandâmes la maison la plus convenable pour s'alimenter. À Ataquines, le chœur des lavandières nous recommanda à l'unanimité la taverne de la Daniela où allaient les gens les plus importants.
Parfaitement bien située, l'auberge del Sol, de Tordessillas, nous attendait de l'autre côté du pont qui franchit le noble Duero. Au fait, un énorme troupeau transhumant de moutons mérinos l'occupait. Il provenait d'Extrémadure et était à la recherche de prairies fraîches.
Ce fut précisément dans la pension la plus modeste, dans la petite auberge de Villar de Frades où nous trouvâmes le type de femme castillane pratique et entière, madame Teresa. Elle était propre comme un sous neuf ( l'expression castillane est "comme les flots d'or") se démenait sous la hotte de la cuisine en apprêtant le repas tout en nous surveillant d'un œil. En utilisant les formes interro-négatives elle nous passait au gril en même temps que son plat de pommes de terre : nous ne pouvions pas être des ingénieurs car trop jeunes, pas toréadors non plus car notre type -   longues jambes et lent  - n'était pas le plus approprié pour faire le défilé taurin. Un muletier au grand nez et moqueur qui vint renifler l'odeur de la grillade, nous qualifia "d'inspecteurs gouvernementaux" (inspecteurs de Primo de Rivera, le dictateur qui est au pouvoir en Espagne en 1926).

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Bref, nous dûmes révéler notre condition de pèlerins à Madame Teresa, si non, elle expirait. Dès lors, sublimée en chrétienne, elle émit un abondant flot de connaissances véritables, celles aux qu'elles n'accèdent pas les érudits sauf ceux qui sont un brin virtuoses...
Au moment de partir, une petite vieille nous dit tout bas : "rappelez vous de prier pour mon Juan qui est parti pour Melilla et qui ne reviendra pas."
À Mota del Marquès, deux dames distinguées qui assumaient dignement un revers de fortune, nous accordèrent l'hospitalité. Madame Carmen et Madame Maria, assises sous le porche d'entrée, enseignaient aux gamines du village l'art difficile de la dentelle aux fuseaux.
Pour ne pas fatiguer, je ne m'étends pas sur la salle d'apparat, les chambres à coucher impeccables. Je dirai seulement qu'au moment de plonger dans les lits nos pieds meurtris glissèrent comme sur de la neige dans des draps amidonnés en coton. La bibliothèque du bureau aurait fait le bonheur de n'importe quel bibliophile mais rendit mon frère Alberto malheureux de ne pouvoir l'épuiser. D'un Don Quichotte, édition 1740 au traité docte, relié de peau, intitulé "Art heureux pour conserver la vue".
La jeune institutrice, qui était pensionnaire chez ces dames, mérite aussi notre souvenir. Elle était bien élevée et fine. Elle réalisait sa tache quotidienne avec zèle. Elle gardait toujours l'espérance d'une chose qui un jour arriverai...
C'était le jeudi 24 juin. Jour de la Saint Jean. Le soir, avec notre arrivé à Benavente se terminait notre traversé pèlerine de la Castille...
coquille sur la façade de l'hôpital de Benavente

sur la façade de l'hôpital de Benavente"

À Benavente, il y a un "Hôpital des Pèlerins" qui depuis sa fondation accueillit tous ceux qui venaient de toute l'Europe par le chemin de Roncevaux. Sa superbe façade en pierre montre l'importance de ces pèlerinages dans le passé. L'intérieur aménagé en centre de soins est la preuve évidente de la décadence de la vénération du sépulcre de l'Apôtre dans la Chrétienté.
Pour nous, bien que nous n'y fûmes pas hébergés, ce fut une grande joie de pouvoir constater la vérité de notre chemin vers Saint-Jacques dans ce lieu de référence. Là, nous communions avec tout le cortège des rois et prélats, moines et ecclésiastiques, chevaliers et roturiers, pénitents ou pèlerins qui durant des centaines d'années avaient défilé à la suite des étoiles.
Tout au long de cette voie pèlerine, de nombreux villages et hameaux affichent le final générique "del Camino" car cette route de Compostelle est une réalité de la géographie.
Les eaux claires et fraîches - de la neige fondue des montagnes cantabriques - arrivent à Benavente, sous la forme des rivières Esla et Orbigo. Dans ce dernier nous plongeâmes avec plaisir et j'ai bien peur que nous l'ayons troublé en y faisant notre lessive générale. Depuis notre traversé du Duero nous n'avions trouvé aucun débit qui puisse surpasser nos chevilles...

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