COMPOSTELLE 2002

par MARC DEKINDT ©

EN CE VENDREDI 13 SEPTEMBRE de l'an deux du siècle vingt et unième, tout comme l'an dernier, nous montons dans le train pour Paris en compagnie de Guy afin de nous rendre, cette fois, au rendez-vous de Untto.

Nous n'attendrons pas les Pyrénées pour retrouver «les anciens» et faire la connaissances des «nouvelles» qui nous arrivent de Paris et de notre belle île de la Réunion. Ils sont en force cette année les Réunionnais : trois sur quatorze. Belle performance et ce ne sera pas la seule sur le Camino. Sur le quai de la gare de Bayonne nous retrouvons José en tenue de vacancier : short et lunettes de soleil. Il faut dire qu'il fait chaud. C'est lui qui est dans le vrai, nous transpirons dans nos tenues encore toutes propres et trop chaudes pour l'heure.

Dans le train qui nous amène à Saint-Jean-Pied-de-Port, des jeunes étrangères avec leur sac à dos. Je ne sais pas si elles entreprennent le Camino Francés ou si elles sont sur le départ d'une randonnée pyrénéenne. Le voyage est agréable, le train passe dans la vallée où coule une jolie rivière, son débit calme par endroit se met à bouillonner à d'autre, elle devient alors un petit torrent aux eaux limpides.

À notre arrivée nous sommes accueillis par des amis de Guy qui nous souhaitent la bienvenue en interprétant un chant basque dont je n'ai pas la traduction. C'était très beau et les belles voix très locales. C'est en groupe que nous nous rendons à la maison d'accueil des pèlerins pour faire tamponner notre credencial, mais il nous faudra d'abord remplir une fiche que je trouve bien compliquée à première vue car tous les cas possibles de pèlerins sont prévus, il faut choisir le sien. Statistiques quand tu nous tiens !

Vers seize heures, c'est le départ pour Huntto et la ferme auberge où les places sont «réservées» ; ce n'est pas encore l'Espagne. Les premiers approvisionnements pour la journée du lendemain alourdissent un peu plus les sacs et je ne tarde pas à le ressentir. La route balisée grimpe sérieusement et les 6 km me paraissent suffisants comme mise en jambes en cet après-midi qui se termine.

La ferme-auberge est grande, elle se compose d'une partie «hôtel» et d'une partie gîte en dortoir où nous passerons notre première nuit, il est préférable de se mettre dans l'ambiance au plus vite, avant de se retrouver à la table du soir où nous serons une trentaine à nous faire servir par la patronne et son frère prêtre. Nous aurons eu le loisir d'admirer le magnifique paysage pyrénéen dans un ciel bien dégagé où tournoient des grands oiseaux que nous prenons dans un premier temps pour des buses car trop nombreux pour être des aigles.

Première rencontre «entre nous» après le repas dans le salon, nous écouterons avec joie les récits de Marcel et celui de José qui avait entrepris le voyage en mobylette dans sa jeunesse, dormant à la belle étoile, bouffé par les moustiques. Son récit fût abrégé par l'irruption d'un locataire fâché de ne pouvoir s'endormir, nous faisions trop de bruit paraît-il ! Sans doute un rappel de l'ambiance des gîtes de l'an dernier lorsque nous étions seuls à les occuper, ou alors un mauvais coucheur ? Mais cela n'existe pas sur le Camino.

SAMEDI 14 SEPTEMBRE. - UNTTO − RONCESVALLES, 22 km.

Premier matin radieux, une légère brume flotte sur la vallée de Saint-Jean-Pied-de-Port et sur les collines avoisinantes, seuls les sommets sont éclairés par un magnifique soleil d'automne. La vue sur cette partie des Pyrénées est très jolie.

Avec Françoise nous sommes partis bons derniers. Face à nous, sur le chemin qui grimpe à travers les prés, nous sommes impressionnés par le nombre de pèlerins en file indienne qui montent sur la colline. Il y a deux ans, lorsque nous avions fait cette partie de Camino, nous étions dans un brouillard à couper au couteau et distinguions à peine le balisage. Nous nous arrêterons souvent pour admirer le paysage au cours de ces premières heures.

Le dénivelé est important pour cette première journée. Marcel, devant la difficulté, nous conte un récit militaire parallèle à la situation dans laquelle nous sommes. Il fallait être fou ou bien avoir reçu un «ordre» pour entreprendre cette difficile étape, il est vrai que c'est une belle mise en jambes.

Devant nous : l'Espagne, chevaux et moutons paissent tranquillement en cette belle journée d'automne. Par endroit des carcasses de moutons jonchent le sol. Sont-ce les loups ? à quelques centaines de mètres du chemin, un troupeau de moutons noirs attire mon attention par leurs sautillements, je m'en approche assez pour m'apercevoir qu'il s'agit de vautours. Posés au sol, ils mesurent environ soixante centimètres de haut, ont le cou déplumé et rappellent étrangement ceux d'Afrique. Je prends quelques photos rapidement car le groupe d'une vingtaine d'oiseaux s'envole pour disparaître aussitôt derrière les replis de terrain, leur envergure approche les deux mètres.

Vers midi nous passons l'ancienne frontière, nous sommes à près de 1.450m d'altitude, le chemin traverse des bois de hêtres qui commencent à prendre leur couleur d'automne, la fraîcheur des sous-bois est agréable en cette chaude matinée, et nous incite à une petite pause déjeuner que nous prendrons en compagnie de Bernard qui s'inquiète tout comme moi d'un des nôtres retardataire, inquiétude amicale mais superflue car un groupe de randonneurs l'a pris en charge pour l'amener à Roncevaux, dernière étape de leur périple sur le chemin pour cette année.

Nous rencontrons nos premiers Espagnols. Ils sont bruyamment joyeux, nous échangeons nos premiers «hola» et «buenos días», ils font route vers la France, nous allons vers Compostelle.

Puis c'est la descente vers Roncevalles à travers bois, nous y arriverons vers quinze heures bien après nos deux gazelles de la Réunion et une petite «Chti» qui est dans une forme à couper le souffle.

L'accueil est des plus militaire, là encore il nous faudra remplir un questionnaire (la maladie gagne). Cela se comprend, ici c'est le début du chemin pour beaucoup de pèlerins alors il faut les compter. Hier, c'était la fin du chemin de France et il fallait compter aussi. À chacun ses stats, Dieu reconnaîtra les siens ! Par groupes de dix nous sommes amenés à nos chambrées, difficile de rester ensemble dans ces conditions, nos gardes du corps sont d'une amabilité difficile à saisir de prime abord, les pèlerins sont un peu déconcertés mais toujours heureux et souvent joyeux, nos gardes doivent le savoir.

La visite de ces lieux s'impose, il flotte de l'Histoire dans l'air : Charlemagne, les Sarrasins, leurs chevaux, leurs armures et surtout Roland et son olifant.

19 heures : messe avec bénédiction des pèlerins très nombreux encore en cette saison.

Sur présentation du credencial nous prendrons un repas «pelegrino» pour 6 euros. Il me semble que le personnel du restaurant a copié les manières des préposés du monastère en ce qui concerne l'accueil des pèlerins, on y retrouve le même côté militaire.

DIMANCHE 15 SEPTEMBRE - RONCESVALLES − LARRASOAÑA, 27 km.

Difficile d'envisager de faire la grasse matinée, le gîte s'agite dès l'aube. Il n'est pas 6 heures que les premiers sont déjà levés et malgré leur discrétion, ce sont des portes qui grincent, des lumières qui s'allument, des sacs en plastique qui crissent et les dormeurs qui «crisent». Bref toute une agitation qui nous mettra tous debout prêts à assaillir le bar restaurant qui n'ouvre ses portes qu'à 7h30. Pas fous les autochtones ! Ce sera un départ sans petit-déj, nous ferons comme les autres et nous nous arrêterons au premier bar ouvert à Burguete.

Ce petit village très propre, bien fleuri, possède hôtel et «habitaciones rurales». Au milieu de sa rue principale, le Camino part sur la droite et s'enfonce dans la campagne. C'est le week-end. En Espagne les gens se promènent le dimanche, nous serons rattrapés par un groupe de jeunes gens et jeunes filles joyeux de cette sortie dominicale, ils nous quitteront un bon kilomètre plus loin laissant aux pèlerins le chemin qui a retrouvé sa quiétude.

10 h 30, Viscaret où nous retrouvons Marcel et José installés devant un copieux petit déjeuner. Alin ne tardera pas à s'assoire à leur table et à les imiter, il faut avouer que c'est tentant.

Après le village, le chemin s'enfonce dans les sous-bois tapissés de petits buis, leur teinte et leur parfum que j'aime beaucoup me font apprécier ce passage d'autant que des travaux d'aménagement et des remblais en petits graviers l'on rendu agréable à la marche en supprimant tous les passages inondables et boueux. On doit voir là sans doute un des effets positifs du classement du Camino au Patrimoine mondial de l'humanité.

Il fait très chaud, nous marchons bon train avec Alin, mais pour pouvoir continuer notre conversation des plus sérieuses sur le manque de communication de la Sécurité sociale avec ses partenaires, et étancher notre soif, nous serons obligés de franchir le pont de Zubiri pour aller remplir les gourdes à la fuente et faire un petit crochet supplémentaire sous le chaud soleil.

Nous arrivons à Larrasoaña à 16h30. Guy, qui nous attend sur la rue, nous apprend que le gîte est complet. Heureusement à la sortie du village un bar restaurant loue des chambres, il reste trois «con dos camas», nous les partagerons avec Alin, Marcel, Jessie et mamie Naze. Nous passerons la fin d'après-midi à siroter quelques rafraîchissements, le repas du soir étant pris sur place.

Pour l'année Victor Hugo, avant de passer à table, un petit poème s'impose, il s'intitule «Noces et Festins» :
La salle est magnifique et la table est immense
Toujours par quelque bout le banquet recommence
Un magique banquet, sans cesse amoncelé
Dans l'or et le cristal et l'argent ciselé.
à cette table auguste, où siège peu de sages,
Tous les sexes ont place ainsi que tous les âges.
Guerriers de quarante ans au profil sérieux,
Jeune homme au blond duvet, jeune fille aux doux yeux.
Enfant qui balbutie et vieillard qui bégaye,
Tous mangent, tous ont faim, et leur faim les égaye,
Et les plus acharnés sont, autour des plats d'or,
Ceux qui n'ont plus de dents ou n'en n'ont pas encor !

Ce soir ce ne sera ni noce, ni festin mais un repas somme toute convenable pris dans une joyeuse ambiance avec d'autres pèlerins. Tous avaient faim et la «dent aiguisée» pour assouvir leur appétit.

LUNDI 16 SEPTEMBRE. - LARRASOAÑA − PAMPELUNE, 19,5 km.

Départ sous une petite pluie fine. Plutôt que de revenir en arrière pour récupérer le chemin nous longeons la route nationale à la sortie du village ; elle est très fréquentée en cette heure matinale, voitures et camions roulent à vive allure. Il est vrai que tout ce qui ne va pas à pied nous semble aller très vite, même un cycliste.

Nous ne tardons pas à la quitter pour regagner le Camino qui passe sous les bois en longeant le rio Arga, vif torrent aux reflets d'argent.

Je ne peux taire ici la belle image que nous offre Marcel au détour du chemin, il s'est transformé en hospitalero pour chaton noir handicapé. Sac à dos déposé, il est en train de donner son casse-croûte du midi à un pauvre chat famélique à qui il manque une patte de devant, ce qui assurément l'empêche de bondir sur la moindre proie qui passe à sa portée et lui assurerait un repas dont il semble bien avoir besoin. «Il me suivait depuis un bout de temps en miaulant tristement, nous dira Marcel, alors j'ai eu pitié.»

À Zabaldica nous croisons José, un jeune pèlerin portugais qui vit dans la région parisienne. Parti le 27 février de son domicile il est passé par Vézelay en direction de Saint-Jean-Pied-de-Port. Arrivé à cet endroit il prit la direction de Lourdes, puis revint à Saint-Jean-Pied-de-Port pour s'engager sur le Camino Francés jusqu'à Compostelle.

Il se dirigea ensuite sur Finisterre, revint à Compostelle pour enfin s'engager vers Fatima au Portugal.

En ce 16 septembre, il était sur le chemin du retour et pensait être chez lui pour la fin octobre.

Nous échangeâmes quelques propos. Lui semblait moins impatient d'arriver à Paris que nous d'arriver à Compostelle, il avait acquis une certaine philosophie durant son périple. Physiquement en pleine forme après ce long voyage, il nous montra ses chaussures qui avaient visiblement besoin de repos.

À la mi-août, nous dit-il, le 22 pour être précis, il était aux environs de Portomarin et avait compté plus de 8oo pèlerins à pied qui se rendaient à Saint-Jacques et plus de 80 à bicyclettes. Effet de publicité à la télé, de récits de nombreux pèlerins, je ne sais, mais ce sera sans doute une année record pour une année non sainte.

Nous échangeâmes nos adresses et je sais depuis la mi novembre qu'il est bien rentré chez lui après un périple de plus de 5.000 km.

L'arrivée à Pampelune se fait par un chemin agréable qui nous amène au pied de la ville. C'est en logeant les remparts et après être passé par la porte de France que l'on entre en ville, l'albergue de peregrinos se trouve près de la Plaza Consistorial. Nous y serons pour midi et demi, surpris de ne pas voir plus de pèlerins s'arrêter en cette si belle ville.

La visite de la cathédrale s'impose. Elle est immense mais il ne faut pas passer outre la visite de la sacristie, véritable sanctuaire où tout était agencé comme pour des défilés de mode. Difficile de ne pas s'imaginer le faste des cérémonies qui devait régner aux plus beaux jours de l'église catholique d'Espagne.

MARDI 17 SEPTEMBRE - PAMPELUNE − PUENTE LA REINA, 23 km.

Départ à 7 h 30. Le jour n'est pas encore levé et il est parfois difficile de repérer le fléchage. Nous prendrons un «cafe solo grande» à la sortie de la ville avant de nous engager sur le Camino en direction de Cizur Menor et des éoliennes que l'on voit poindre à l'horizon. La montée vers ces modernes moulins à vent est rude, le chemin très pierreux s'est rétréci et devant nous deux cyclotouristes ont dû mettre pied à terre, ils poussent péniblement leurs machines chargées.

C'est au sommet de l'Alto del Pardon, à une altitude de 780 mètres, que l'on peut admirer l'implantation d'une centaine d'éoliennes sur la ligne de crêtes de la vallée de Valdizarbe. Il y a aussi une fresque gigantesque que l'on dirait sortie de l'imaginaire de Cervantes, elle représente des pèlerins à pied et à cheval, découpé dans de la tôle épaisse, les personnages mesurent jusqu'à 3 mètres de hauteur et la fresque dans son ensemble est implantée sur une longueur d'environ 25 mètres, elle fut réalisée, si j'en crois les renseignements écrits à la baguette de soudure, en 1996, à la demande des Amigos del Camino de Navarra.

Nous engageons ensuite la descente vers Uterga. Le chemin toujours aussi pierreux nous incite à la prudence. Pas question de se tordre une cheville en cet endroit complètement désert.

Les premières plantations d'asperges ainsi que les premières vignes aux grappes de raisin rouge prometteuse de belles récoltes, nous les verrons plus bas dans la vallée, aux environs de midi.

Nous arriverons à Muruzábal en passant sous les amandiers dont les fruits tombent sur un sol non préparé pour la récolte, elles font le bonheur des pèlerins. J'apprendrai que c'était une région de culture d'amandes mais à ce jour on ne les ramasse plus et les arbres ne sont plus entretenus. Mais trêve de culture, c'est ici qu'il faut choisir. Allons-nous ou pas à Eunate ? Il s'agit d'une chapelle du plus pur style roman. C'est aussi à Eunate, avant Puente la Reina, que le chemin venant du Somport rejoint celui venant de Saint-Jean-Pied-de-Port pour n'en plus faire qu'un seul par la suite.

Arrivée à 13 h 30 au gîte où une surprise nous attend : François a réussi à payer d'avance, chose exceptionnelle en Espagne, et retenir tout le dormitorio n° 3 du rez-de-chaussée pour que le groupe soit ensemble. Nouvellement refait, le gîte est très confortable. Il comprend une centaine de places, elles seront toutes occupées à 18 heures.

Rencontre avec Deborah, jeune Brésilienne qui accompagne ses parents durant une semaine pour les mettre «en route» pendant que son mari poursuit ses études à l'Insead de Fontainebleau.

Une photo du pont médiéval, tout en pierre, sur l'Arga viendra impressionner la pellicule de nombreux pèlerins mais il faudra chercher le bon angle, les travaux de restauration ne facilitant pas les prises de vue.

MERCREDI 18 SEPTEMBRE - PUENTE LA REINA − ESTELLA, 19 km.

Cette nuit, notre «dormitorio» a connu des concerts de ronflements qui resteront gravés dans les mémoires. Il y a dans notre groupe des concertistes de niveau international qui peuvent concourir pour les plus grands prix. Au matin la bonne humeur prendra vite le dessus. Mauricette nous chantera «la Ballade sentimentale», de Maxime Le Forestier, où il est question de ballade au clair de lune, sans doute pour nous laisser espérer des nuits meilleures.

Nous partons vers huit heures. La pluie nous accompagne, le chemin de terre que nous prenons est boueux juste en surface, la couche qui se détache facilement colle de façon remarquable aux godasses.

Passage dans Cirauqui, joli village que le plafond bas et sombre ne met pas en beauté. C'est dommage car son approche sous le soleil est tout autre.

à la sortie du village, le Camino emprunte une ancienne chaussée romaine bordée de cyprès, puis traverse la vallée en passant sur l'ancien pont romain en partie restauré. Il plonge ensuite dans les vignes, la terre a pris une couleur violette, la boue freine les ardeurs de cueillette sauvage, les grappes sont pourtant bien tentantes, surtout à cette heure de la journée. Quelques-uns s'y sont aventurés et ont laissé leurs traces bien visibles sur le bord des rangs de vigne.

Arrivée à Estella à 14 h 15, le gîte de 114 places ne devrait à priori pas poser de problème d'hébergement. Bien que nous soyons obligés de nous mettre dans la file d'attente, il ne semble pas y avoir beaucoup de monde d'arrivé.

Dans le hall spacieux, un grand escalier de pierre nous invite à monter aux étages. Sur un lutrin orné de belles sculptures, un grand livre d'or est posé. Après avoir rempli les formalités, l'hospitalero nous invitera à nous déchausser et à déposer les chaussures dans un grand placard. Au nombreuses paires de «pompes» qui s'y trouvent, je peux estimer le nombre d'arrivants... il y en a tout de même beaucoup.

Dans la soirée, en visitant la ville, nous rencontrerons des pèlerins en recherche de logement.

JEUDI 19 SEPTEMBRE - ESTELLA − LOS ARCOS, 20,5 km.

En sortant de la ville, le groupe se sépare pour prendre deux directions. Nous optons pour longer la nationale plutôt que de s'engager dans les terrains en constructions et, nous dira-t-on plus loin, difficilement praticables. Ce matin, moment de régalade à la fontaine de Irache où le vin coule gratuitement pour les pèlerins. Ce sera donc une matinée sans eau, après tout il n'y a pas de pèlerin sans vin ! Et ils sont nombreux à attendre leur tour. Un merci donc au conseil général du secteur pour sa généreuse participation. Après cette pause nous repartirons en compagnie de pèlerines venant d'Amérique et du Brésil, mais nos discussions seront limitées, car «la tour de Babel» est toujours en construction.

Le monastère de Irache est fermé à cette heure, nous ne pourrons une fois de plus qu'admirer sa façade extérieure. Le soleil, bien qu'encore un peu timide, est prometteur d'une belle journée. Je marche seul quelques moments, le temps de savourer ce bonheur dans le calme de la nature, à travers les vignes, loin de la circulation où l'esprit vagabonde sur des projets futurs ou se réfugie dans la méditation. Je suis rejoint par Françoise, Mauricette, Guy et François, nous cheminerons ensemble jusqu'à l'entrée de Los Arcos.

Le gîte est tenu par un couple d'hospitaleros flamands. Le mari me racontera qu'ayant fait le chemin seul, son épouse qui ne pouvait porter de sac n'a pu l'accompagner. Au récit qu'il lui avait fait à son retour, elle avait voulu connaître le Camino et son ambiance. Leur association flamande étant jumelée avec Los Arcos, elle a pu réaliser son souhait grâce à un bénévolat de deux semaines sur le terrain et, bien que fatigués ils étaient heureux de leur choix. Avec leur bon sens pratique, ils avaient amené de Belgique une essoreuse à rouleaux qui équipait les anciennes machines à laver et l'avait mise à disposition de tous. Ancienne technique mais toujours efficace, il ne faudra pas attendre longtemps pour avoir le linge bien séché. Merci pour nous tous.

Une visite de l'église du lieu s'impose, au fond de la nef centrale une tribune porte, en plus de l'harmonium, toute une série de saints, dont saint Jacques, sculptés dans le bois. Leur taille est d'un bon mètre de haut. À l'issue de la messe du soir, le prêtre remet une image pieuse de saint Jacques à chaque pèlerin qu'il questionne sur sa nationalité, chaque image porte une prière dans la langue du pèlerin. Délicate attention que tous apprécient.

VENDREDI 20 SEPTEMBRE - LOS ARCOS − VIANA, 19 km.

Une décision a été prise, compte tenu des festivités de Logroño et du risque de ne pas avoir de place au gîte avec aucune possibilité de se rabattre sur les hôtels : nous nous arrêterons à Viana. Courte étape mais demain il nous faudra parcourir les 8 km qui nous séparent de Logroño et de la gare routière avant 10 heures. Ce sera une étape tranquille, nous apercevrons un groupe de trois cavaliers plus un cheval non sellé sans doute en cas de problème, double sécurité car ils sont également accompagnés d'un van spacieux, le risque a été bien calculé.

Une surprise du Camino : l'église du Santo Sepulcro de Torres. L'intérieur est constitué d'un corps central octogonal et d'une abside semi-circulaire, la coupole aux croisées d'ogives irrégulières construites en pierres et en relief pour en souligner le dessin est un petit bijoux dans un merveilleux écrin de pur style roman que José a réussi à nous faire ouvrir par une dame du village. Dommage pour les pèlerins pressés.

Viana possède une église monumentale avec un tympan en bois sculpté qui me fait penser aux temples népalais.

Le gîte offre aux pèlerins des dortoirs de grande hauteur permettant l'implantation de lits superposés à trois niveaux. Peu de personne acceptent de monter au dernier lit car difficile d'accès et peu pratique pour entreposer son maigre paquetage, sans compter le risque de chute.

La nuit sera difficile, les déménagements successifs des locataires du troisième, les ronfleurs qui ne sont pas de notre groupe (l'oreille n'est pas adaptée à leur sonorité), sinon on ne dirait rien ! Et les bruits de circulation incessants me trouveront au matin plus fatigué que si j'avais fait la fête à Logroño toute la nuit. Je fini par avoir des regrets de ne pas avoir fait comme certains qui ont préféré pousser plus loin.

SAMEDI 21 SEPTEMBRE - VIANA... LOGROÑO... MIRANDA de EBRO... SARRIA. À PIED, EN CAR, EN TRAIN.

À 6 heures, quelques personnes ayant occupé la salle à manger (sans doute des déménageurs nocturnes) ne seront pas très ravis de nous voir arriver à une heure aussi matinale et mettre fin à leur période de rêves. Mais faisant contre mauvaise fortune bon coeur ils ne tarderont pas à nous rejoindre à la table du festin matinal. Nous retrouvons Jessy et mamie Naze en pleine forme, elles avaient choisi le bon dortoir. Elles ont fait le choix comme d'autres qui ont préféré rejoindre Logroñ

Malencontreuse chute de Guy à l'entrée de la ville, attentif au plan qu'il avait sorti, le pied a glissé sur la bordure, déséquilibré avec le sac sur le dos il n'a pu maîtriser la situation. Douleurs au genou et lunettes cassés en seront les fâcheuses conséquences.

Achat de billets de transport pour Miranda de Ebro par le bus, environ une heure et demie de trajet. Avec regret nous quittons Martine qui rentre en France par le bus. Marcel c'est à Miranda qu'il nous fera ses adieux, il rentre à Paris par le train. En gare, le train est annoncé avec une heure de retard, c'était inutile de se presser au restaurant. Guy dans sa recherche d'un opticien n'a pu bénéficier de la cuisine du lieu somme toute copieuse et de qualité.

Le trajet sera d'une lenteur désespérante, les passages sur voie unique occasionnent des engorgements et du retard. Le nôtre sera de trois heures. L'arrivée à Sarria prévue à 20 heures se fera à 23 heures et aura donné bien du souci à Guy quant à la confirmation de la réservation d'hôtel.

Michel, fidèle à lui-même, nous attend sur le quai. Il était prévu de le retrouver en cette ville. Ce qui ne l'était pas c'est qu'il avait, ô surprise, fait préparé des repas pour «les amis retardés». Merci Michel, on sait que l'on peut compter sur toi. À l'hôtel Roma les chambres sont spacieuses et agréables, mais l'heure tardive et la fatigue font que je ne les apprécierai pas à leur juste valeur.

DIMANCHE 22 SEPTEMBRE - SARRIA − PORTOMARIN, 21,5 km.

Il fait beau et frais. Dès la sortie de la ville nous nous engageons dans les sous-bois humides où flottent les odeurs fortes des élevages de la Galice, la montée est raide et me met en transpiration. L'église de Barbadelo mérite un petit détour car construite dans le pur style roman.

Le chemin, fait d'une succession de hameaux, nous amènera aux abords de Portomarin en début d'après-midi après avoir épuisé notre répertoire de Brassens en compagnie de Mauricette et de François. Du nouveau sur le Miño, on peut apercevoir les ruines de l'ancien village englouti en 1956 par la montée des eaux à la suite de la constructiondu barrage de Belesar. L'entrée dans la ville se fait par la montée de l'escalier placé à la sortie du nouveau pont, face à la chapelle de las Nieves, souvenir d'un ancien hôpital médiéval.

On peut accéder à l'albergue en continuant la route nationale, à droite, après le pont ou bien en passant par la rue principale à arcades : ce sera mon choix en cette chaude après-midi. La connaissances des lieux me permet d'aller au plus vite dans le second gîte pour y réserver des places en posant sur les lits sac, duvet, veste, etc. car à cette heure le premier local d'une cinquantaine de places est déjà plein. Michel et José seront nos voisins immédiats pour cette nuit, les autres ne sont pas loin.

En revenant sur mes pas à la rencontre de Françoise, je la trouverai en compagnie de Guy et de jeunes étudiantes françaises inscrites en formation communication à l'université de Salamanque. La formation dure deux ans et avait commencée en début septembre. Comme intégration elles avaient le choix entre études en fac ou dix jours sur le Chemin de Compostelle avec un accompagnateur. C'est ce qu'elles avaient choisi et, malgré la fatigue, ne semblaient pas le regretter, mais je ne dis pas la même chose pour l'accompagnateur qui, lui, semblait très... très fatigué.

Au restaurant le soir, nous dégusterons nos premiers «pulpos» ; ils sont délicieux, il n'en sera pas de même pour le vin, acide et imbuvable, qu'on nous servi pour les accompagner. Pour le prix, on ne peut pas être exigeant.

LUNDI 23 SEPTEMBRE - PORTOMARIN − PALAS DE REI, 24 km.

Départ à 7 heures. En compagnie de Michel, Jessie et mamie Naze nous prenons un petit déjeuner au bar qui vient d'ouvrir et n'a pas encore été livré en pain. Nous n'attendrons pas très longtemps mais nos deux gazelles de la Réunion seront déjà parties quand les «brioches» arriveront sur la table.

La nuit dernière nous avons eu droit à un nouveau concert de très grande qualité. Notre ténor, égal à lui-même, s'est une fois encore magnifiquement comporté. Nul ne l'a surpassé en ampleur, ronfleuse et vibrante intensité.

Après avoir quitté la route goudronnée le chemin emprunte la passerelle qui enjambe la rivière. À cette heure matinale il fait encore noir et nous ne distinguons pas les eaux en contrebas. Il y a beaucoup de monde sur le chemin en ce dimanche matin. C'est le déferlement des pèlerins des deux gîtes pleins avec en plus le lot de ceux qui ont passé la nuit à l'hôtel.

Ce sera une belle journée bien ensoleillée, nous passerons Ligonde, petit village qui possède un gîte de vingt places. Si nous nous y étions arrêtés, nous aurions passé la nuit suivante à Melide connu pour ses pulpos entre autres merveilles du lieu, mais ce sera pour une prochaine fois car il eut fallu pour cela se charger de provision car sur «zone» il n'y a aucune possibilité de ravitaillement.

Au kilomètre 68,5, premier petit bois d'eucalyptus à l'odeur désinfectante, le chemin longe la nationale en direction de Palas de Rei. Un athlète handicapé moteur passe sur son fauteuil roulant à très vive allure sur la chaussée qui doit être sa piste d'entraînement ; il est torse nu sans inquiétude ni du soleil qui darde ni des voitures qui le doublent à vive allure.

Sur les collines avoisinant Palas de Rei sont implantées de nouvelles éoliennes. La Galice copie la Navarre. Elles sont trop loin pour que je puisse les compter. Ce n'est pas que je m'intéresse particulièrement à la capacité de production d'électricité de la région, mais c'est un exercice qui fait passer le temps comme le fait de compter les moutons avant de s'endormir ne fait pas grossir le cheptel, mais il permet de passer le temps quand le marchand de sable tarde à venir.

En cette chaude journée nous serons passés de 350 à 700 mètres d'altitude et une fois encore ce sera la course au gîte, je réussis à préserver deux place mais de justesse.

Bernard a ramassé des cèpes magnifiques, la cuisinière nous les a préparés en entrée pour le repas du soir. Ils sont extra et ajoutent à l'ambiance du moment un côté festif inattendu pour la joie de tous. Un merci gourmand à tous les deux.

MARDI 24 SEPTEMBRE - PALAS DE REI − ARZUA, 29 km.

Départ 8 heures, il fait noir et frisquet, nous prenons un petit déjeuner en compagnie d'un groupe de jeunes étudiantes dont le manque d'entrain n'est pas sans lien avec leur état d'éveil pas encore bien avancé pour beaucoup d'entre elles. Mais suis-je plus éveillé qu'elles ?

Le chemin dallé est en pente douce descendante. À San Xulián, je prends ma dernière diapositive : elle représentera bien le Camino galicien, j'espère qu'elle sera réussie car j'ai mis toute ma science en cet art abstrait et subtil avant d'impressionner la pellicule. J'espère, car souvent, je ne retrouve pas dans le résultat ce que je pensais avoir mis dans la boîte noire.

En la petite chapelle de Furelos, Alin est tout heureux de retrouver son bâton de pélerin qu'il avait oublié là il y a deux ans ; il n'espérait pas le revoir et, tout à son bonheur, il ne voyait pas Guy cherchant le sien qu'il venait de poser contre le mur. Quand ce dernier lança à la cantonade «Personne n'a vu mon bâton ?», Alin s'est rendu à l'évidence : jamais il ne reverrait son bourdon, son compagnon de route.

Nous arrivons à Melide vers onze heures et demie. Rendez-vous chez Eizeikiel, la pulperia réputée du lieu. Ambiance de fête, les anciens ont pris les nouveaux en charge ; les plateaux de bois recouverts de pulpos accompagnés de vino joven seront renouvelés mais ne faciliteront pas le départ et le reste à faire sous un soleil qui frappe fort. Rien à regretter c'est un moment de convivialité super et une halte à ne pas rater.

Pas de problème pour l'hébergement de ce soir, on peut prendre son temps, José a retenu un hôtel pour tout le monde, je marche de concert avec Alin dans les bois d'eucalyptus, le chemin est agréable mais les jambes sont lourdes de la halte de Melide.

Je m'arrête un instant afin de remplir ma gourde d'eau au gîte de Ribadiso. Il doit être plein à cette heure vu tous les pèlerins qui s'y trouvent. Certainement attiré par mon charme campagnard l'hospitalero m'indiquera un lavabo qui avait dû être blanc dans sa jeunesse mais si répugnant qu'en cet instant j'ai préféré avoir soif et poursuivre mon chemin.

À l'entrée d'Arzua, l'hôtel qui se trouve sur la gauche ne me semble pas être celui que José a retenu, aussi je continue jusqu'à l'albergue où je retrouve Guy qui m'apprend que l'hôtel situé en ville où nous pensions passer la nuit est fermé et qu'en fait, il s'agissait bien du premier. Nous coucherons au gîte car il restait des places. Au repas du soir il y aura un petit malaise car José avait fait de méritoires efforts pour nous retenir des chambres. Mais l'amitié prendra vite le dessus.

MERCREDI 25 SEPTEMBRE - ARZUA − ARCA, 19,5 km.

Journée sans difficulté. Le chemin, toujours aussi agréable, passe de bois en prairies et traverse des petits villages. Nous arriverons à Arca en tout début d'après-midi, ce qui nous permettra d'aller nous restaurer au bar de la station service.

Le gîte est spacieux et confortable et c'est entre sieste et dégustation que nous nous préparons à passer la dernière soirée avant Compostelle.

JEUDI 26 SEPTEMBRE - ARCA − COMPOSTELLE, 19 km.

Départ 8 heures. Consigne : on se retrouve tous à 13 heures à la porte du Camino à l'entrée de la vieille ville de Santiago afin de pénétrer ensemble dans la cathédrale.

Dernier jour de marche, derniers eucalyptus, derniers tampons sur nos credencials, arrêt à Lavacolla et au bord de sa rivière. Après Villamaior où l'on passe à côté du siège social de la télévision de Galice, c'est le Monte del Gozo et son immense statue, puis la descente sur Compostelle.

Guy nous avait réservé des chambres dans le magnifique séminaire proche de la cathédrale, avec ses immenses patios intérieurs. C'est un endroit digne de rivaliser avec les «paradors». Arriver en bonne santé au bout du chemin est un bonheur, se retrouver tous ensemble dans la cathédrale : un moment unique.

Par chance, cette année une forte délégation de pharmaciens espagnols était à Compostelle en même temps que nous, en leur honneur et grâce à leurs euros, nous avons eu droit, après la messe des pèlerins, au cérémonial du «botafumero» avec grandes orgues et chant grégorien. Moment émouvant comme à chaque fois que l'on peut bénéficier d'un tel spectacle.

Comme de tradition maintenant, après une journée libre en ville, un repas d'adieu nous réunit pour la dernière fois. Le lendemain c'est le retour par le train vers nos obligations, nos soucis et nos enfermements... Jusqu'à la prochaine fois.

6 janvier 2003.
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