Le CHEVALIER, l'ÉCUYER et le RENARD.

Suivi du bon Huguet son fidèle écuyer, messire Gauvain, le plus loyal des chevaliers de la Table ronde, venait d'entrer en Espagne. Il allait à Saint-Jacques de Compostelle. Parti de grand matin, il espérait arriver le soir à Miranda, sur l'Èbre. Maître renard, de son côté, cherchant les aventures, vint croiser le chemin qu'avait pris le chevalier. Après l'avoir quelque temps suivi de loin.

" Voilà, dit celui-ci, un renard de belle taille.

- Oh ! Monseigneur, dit Huguet, dans les pays que j'ai parcourus avant d'être à votre service, j'en ai vu de bien plus gros. Un d'entre eux me parut, je crois, aussi puissant qu'un bœuf.

- Belle fourrure, répond sire Gauvain, pour le chasseur assez habile pour s'en emparer."

Déconcerté par la réponse équivoque de son maître, l'écuyer le suit sans mot dire. Tout à coup le chevalier s'arrête, et joignant les mains :

" Beau sire Dieu, dit-il, délivrez-nous aujourd'hui de la tentation de mentir; et, si nous y succombons, donnez-nous le courage de réparer notre faute, afin que, sans danger, nous puissions traverser l'Èbre, que nous devons passer avant d'arriver à notre gîte."

Après avoir ainsi prié, messire Gauvain se remet en marche. Son écuyer surpris le suit longtemps sans oser lui adresser la parole. Rompant enfin un silence qui ne lui est pas ordinaire, il demande à son maître la cause d'une prière aussi fervente.

" Quoi ! lui répond celui-ci, n'as-tu pas , dans tous tes voyages, entendu parler de l'Èbre et de la vertu de ses eaux ?

- Non, monseigneur; j'ai parcouru, il est vrai, bien d'autres pays....

- Oui, ceux-là où les renards égalent nos bœufs en grosseur....

- Ceux-là et d'autres, monseigneur; mais je n'ai jamais visité l'Ibérie, et j'ignore....

- Je dois donc t'apprendre les propriétés de ce fleuve : dangereux pour les voyageurs, il ne manque pas de submerger celui qui a trahi la vérité le jour même où il doit le passer, à moins que depuis il n'ait fait amende honorable, en avouant son mensonge."

C'est bien à présent que le bon écuyer a besoin de réfléchir et raison de se taire. Cependant on arrive à la Zarradora.

" Est-ce là, monseigneur, le fleuve dont vous m'avez parlé?

- Nous en sommes encore assez loin....

- En tout cas, sire chevalier, ce renard que j'ai vu jadis n'était peut-être bien que de la grosseur d'un veau....

- Eh! Que m'importe ton renard ?" Répond brusquement Gauvain, alors occupé de ses rêveuses pensées. On chemine donc en silence.

Près d'Erñone (?), Huguet est transporté de joie à la vue des rochers couverts partout de chèvrefeuille en fleurs.

" Je crois, dit-il, me retrouver aux lieux que je vis dans ma jeunesse; où l'hyacinthe, l'anémone et le muguet étaient foulés par les pieds de nos chevaux.

- C'était là, sans doute, interrompt son maître, que la dépouille d'un seul renard pouvait fournir un habillement complet au plus puissant chevalier ? " Une autre vue ne permet pas à l'écuyer de répondre à cette question fâcheuse:

" Cette eau que nous allons passer à gué ne serait-elle pas celle que....

- Non, pas encore....

- Quoi qu'il en soit, monseigneur, je crois que le renard dont je vous parlais ce matin.... là, vous savez, n'était pas plus gros qu'une moyenne brebis."

En voyant l'ombre des montagnes s'avancer vers l'orient, le chevalier presse son cheval et ne tarde pas à découvrir Miranda.

" Voilà l'Èbre, dit-il, et la fin de notre journée.

- Ah ! mon bon maître, s'écrie Huguet, je vous proteste que le renard dont je vous ai parlé , était tout au plus aussi grand que celui que nous avons vu ce matin.

- Et moi, mon cher Huguet, je te proteste que les eaux de l' Èbre ne sont pas plus redoutables aux menteurs que celles de la Garonne.


Source : Fables inédites des XIIe, XIIIe et XIVe siècles et Fables de La Fontaine rapprochées de celles de tous les auteurs qui avaient, avant lui, traité les mêmes sujets. Tome I , fable 17. Étienne Cabin, Libraire-éditeur, 50bis rue de la Harpe - 1825 Par A. C. M. Robert, Conservateur de la Bibliothèque de Sainte-Geneviève.

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