VIRÉE SACRÉE.

Journal de Francis Rodriguez ©

PREMIÈRE PARTIE : CACERES - SALAMANQUE (octobre 2015)

AVERTISSEMENT - Dans cet exposé, les ressentis sont ceux d'un pèlerin mais aussi ceux d'un Espagnol, et certains mots ou phrases ont été volontairement écrits dans ma langue maternelle.

4 OCTOBRE 2015, LEVER 3h25

Il y a bien longtemps que je tourne en rond dans la chambre d'amis chez Nicole et Guy, notre périple commence vers quatre heures, Pascal nous prend en charge dans son véhicule pour Roissy car nous embarquons à 7h30 pour Madrid. Premier souci, le GPS n'a pas enregistré l'adresse du parking, nous tournons un peu en rond, mais tout s'arrange très vite. Petit voyage plein sud à onze mille mètres d'altitude (tout près de toi mon Dieu), nous arrivons à Madrid en milieu de matinée. C'est là que mes connaissances de la langue entrent en lice, tout le monde me suit dans les couloirs interminables de cet aéroport qui n'en finit pas.
Plan de métro et billets en mains, nous nous engouffrons dans la rame qui nous conduit à la gare routière. Jusque là, nous n'avons pas mis le nez dehors. Rapide déjeuner au buffet de la gare et premier contact réel avec la magie du voyage, Guv, emporté par son enthousiasme se fait interpeller par la serveuse dans un espagnol parfait : "Por aqui caballero". Notre Guy se fend d'un large sourire d'approbation, il est "aux pommes". Moi aussi je suis ravi, car je parle bien l'espagnol mais j'ai perdu cette mélodie qui différencie le parfait de l'à peu près, et c'est tout bonheur pour moi de comprendre cette langue dans ce qu'elle a de plus originel. Le car nous transporte à travers la "meseta central" (lire messéta central), vaste plateau semi désertique qui occupe une partie du centre de l'Espagne, les cailloux et les chênes épars se battent pour avoir la meilleure place.
De temps à autre un troupeau de vaches ou de chèvres, ici et là une parcelle de vigne, et de-ci, de-là un chêne ou un olivier égarés dans cet immense paysage.
Premier arrêt technique à la gare routière de Navalmoral de la Plata, et premier bol d'air un peu humide, café con léché, caña, vino blanco, chacun va de son envie... On repart très vite et le même paysage se déroule jusqu'à Trujillo autre bourg important sur la route de« Caceres », nous découvrons de loin la vieille ville fortifiée dont les remparts nous cachent des promesses de découvertes, c'est promis, la prochaine fois on fait une étape ici.
15h30, arrivée à Caceres, cette ville de 95.000 habitants, est également la municipalité la plus étendue d'Espagne avec 1.750 kilomètres carrés. La joyeuse bande de pèlerins s'étale le long de l'artère principale qui nous conduit au centre historique de la vieille ville. «  Buen camino  !  » Deux dames nous interpellent et Guy entreprend la conversation car elles ont un passé en France : "Esté habla bien español", dit-il en me montrant du doigt, et je poursuis en leur expliquant d'où nous venons (elles savent naturellement où nous allons). Au parc à droite, à l'église à gauche, et c'est tout droit. Nous voilà devant notre albergue Las Veletas dont les fenêtres donnent sur un petit jardin privé.
Ce carré de culture résume à lui seul toute la flore du terroir local, vigne, abricots, figues et en dessous, tomates, poivrons et autres légumes du cru...
Une bonne douche, avant de nous retrouver en ville pour une petite balade et un dîner bien mérité. La ville de Caceres, est classée au patrimoine mondial de l'Unesco et son "casco historico" regorge de vieilles demeures, monuments, églises, places, derniers témoins d'une époque pas très lointaine pour ceux qui s'intéressent à l'histoire, il suffit de fermer les veux, pour entendre la mélodie de la vie d'antan, marchands, badauds, paysans et animaux qui parcouraient ces places et ces ruelles pavées de grosses pierres irrégulières...
Les demeures prestigieuses dont certaines ont accueilli les rois d'Espagne succèdent aux monuments, les remparts datant de 1150, d'origine mauresque, entourent une kyrielle de constructions plus surprenantes les unes que les autres. Notre promenade nous amène à la cathédrale Santa Maria, mais l'accès est limité car une messe est en cours, qu'à cela ne tienne, nous passons notre chemin pour nous retrouver devant l'église San Francisco (cela tombe bien, c'est aussi mon prénom) elle est ouverte, et pour quelques deniers nous pouvons monter dans les tours qui surplombent la vieille ville. Un escalier en colimaçon nous propulse à une dizaine de mètres, et nous pouvons apprécier l'ensemble de l'hôtel ainsi que la coupole. Quelques marches de plus, et nous voici dans les tours dominant tous les toits et scrutant la campagne environnante.
Après quelques photos, nous voilà devant une exposition de "bélenes", représentations de la nativité d'au moins quarante pays du monde chrétien, crèches qui résument la vision de la naissance de Jésus à travers le monde, l'Europe, l'Asie, le Japon, l'Amérique du Sud, l'Afrique, chaque continent est représenté avec ses spécificités, on reconnaît facilement l'origine de ces représentations qui font plaisir à voir (la chrétienté est bien assise).
Nous repassons devant la cathédrale et cette fois, on nous laisse entrer, le chanoine fait son sermon et je peux apprécier une nouvelle fois la richesse de cette langue qui était jadis la mienne, grosse émotion, un Notre Père en espagnol, et nous quittons l'édifice avec un pincement au cœur.
Un tour plaza mayor, un petit verre de "tempranillo", et nous voici tous à table pour le dîner dans un des nombreux bistrots qui s'offrent à nous. Migas y huevos fritos  : ça c'est nouveau pour beaucoup d'entre-nous, du pain perdu façon semoule, aillé et savamment épicé, avec un œuf frit et parsemé de jambon de pays... C'est surprenant, parfumé, et ça cale l'estomac. Plus besoin de fromage dessert (sauf pour les gourmands). Dernier tour de ville sous la lumière des lampadaires et dodo.

5 OCTOBRE, CÁCERES - CASAR DE CÁCERES

à 5h30, bien avant l'aube, je fais un petit tour de vieille ville, les rues sont animées d'ombres pressées qui alimentent les commerces, nettoient les rue ou vont au travail. Après un solide déjeuner, nous traversons la ville saluant au passage quelques statues récentes qui rappellent au voyageur les métiers du passé et les traditions telles que la «jota» (danse traditionnelle du nord de l'Espagne). Traversant un petit vallon nous prenons la nationale direction plein nord.
à peine sortis de la ville, l'immensité de la campagne nous surprend, pas un arbre à l'horizon, à gauche à droite, des broussailles jaunies et des arbustes à moitié secs font l'essentiel du paysage. Nous marchons sur le macadam, croisant les autos, et autres autocars qui de temps à autre nous saluent d'un "tut tut" amical. Petite halte technique au pied d'un pont, Véronique s'éloigne un peu et fait connaissance avec la faune locale, l'endroit qu'elle a choisi est occupé par une vipère, petit moment d'émotion (femme, serpent, j'ai déjà vu ça quelque part), la bébête disparaît dans les hautes herbes.
Véronique cherchera un autre endroit plus approprié. Nous empruntons un long chemin parallèle à la route et les kilomètres s'enchaînent avec en fond toujours ce même paysage de savane que seuls quelques troupeaux de vaches fréquentent. Bientôt, au loin, apparaissent les premières constructions, je salue un âne qui nous regarde passer, et lui fais une photo souvenir. L'entrée de Casar est très accueillante, une promenade pavée et agrémentée d'arbres divers nous permet de traverser la zone d'activité qui précède le village. Nous profitons des premiers commerces pour alimenter notre besace et poursuivons jusqu'à l'albergue. Au centre du village, surplombant une petite place, face à la mairie, l'accueil est simple mais largement suffisant. L'après-midi passe rapidement, quelques ballades dans les ruelles entre deux averses, les églises sont fermées, nous nous retrouvons au restaurant pour notre première cène de pèlerins (re-migas, mais la recette laisse un peu à désirer).

6 OCTOBRE, CASAR - CAÑAVERAL

Toilette de chat à 6h30, ça grogne dans le dortoir, nous prenons le chemin de la churreria locale, récemment ouverte à la sortie de la ville. Ce doit être le rendez-vous de tous les lève-tôt car c'est plein dehors et plein dedans, l'ambiance sonore laisse croire qu'ils ne se sont pas rencontrés depuis des lustres.
Café con leche, ou chocolat avec churros, ce chocolat est tellement onctueux que le churro tient debout dans le liquide. Le ventre plein nous décidons de partir, un taxi nous dépose à quelques kilomètres de la ville car l'étape va être longue... longue. Marchant sur le bas-côté de la route, nous traversons divers vallons et collines un peu plus fournis en végétation, mais toujours aussi sauvages. Les nuages nous accompagnent et jouent à cache-cache avec le soleil, mais la pluie ne vient pas, tant mieux.
Au détour d'un vallon nous apercevons un pont en construction, il enjambe le Tage et son élégance nous interpelle, on à peine à croire comment ça tient debout. C'est un parmi ces nombreux ouvrages d'art destinés au passage d'une ligne à grande vitesse, dans ces paysages tourmentés, l'Europe est généreuse. Nous poursuivons notre chemin, au loin un miroir nous attire, reflet d'une vaste retenue d'eau dont les contours nous sont encore inconnus. Jouant avec les nuages, le miroir disparaît pour reparaître quelques minutes plus tard révélant des constructions humaines et quelques embarcations. Nous voici arrivés à l'hostal Alcantara, refuge de pêcheurs tenu par un couple de Français de Besançon, avec de la famille à Marmagne. Ils pratiquent la pêche sportive destinée à une élite venant de toute l'Europe. Après quelques banalités, on comprend vite que ces Bourguignons se sont laissés entraîner par leurs rêves... Le lieu est sympathique, l'accueil aussi, nous passons un bon moment mais le chemin nous appelle.
L'équipe se scinde en deux groupes, les courageux qui décident d'affronter les chemins pierreux, et les autres qui préfèrent la quiétude de la route. Après une longue et tortueuse montée qui nous permet d'apprécier sous toutes ses formes le pont en construction, notre attention est attirée par des rapaces qui planent au-dessus de nos têtes. Des buses ? Des aigles ? Des vautours ? Nous en convenons, ce sont des vautours dont l'espèce a été réintroduite dans ces contrées sauvages. Plongés dans cette réflexion, nous avons gravi les collines qui nous mènent à un vaste plateau où nous retrouvons des élevages bovins. Longeant la piste du TGV espagnol taillée à coups de dynamite et nivelée comme un billard, nous apercevons au loin notre destination. Pause casse-croûte et retour sur le chemin pour les derniers kilomètres, on emprunte cette fois une ancienne voie romaine qui fait sa trace dans la végétation locale jusqu'à l'entrée de la ville, (Cañaveral) non sans passer par un pont (pont San Benito) qui semble aussi d'inspiration romaine... à voir...
Hôtel mi bar, mi routier, avec un petit commerce attenant, les papys assis à l'ombre de la bâtisse confirment qu'ici la vie s'écoule lentement, très lentement, et ce qui ne peut être fait aujourd'hui sera sûrement fait demain. Promenade et dîner en ville mais leurs horaires ne sont pas les nôtres, ils vivent très lentement au point que jusqu'à la dernière minute on se demandait si ils allaient abir para cénar. Le repas très correct est à l'image de cette Espagne profonde, des produits simples, cuisinés simplement et servis généreusement.

7 OCTOBRE, CAÑAVERAL - GALISTEO

Nous surprenons le soleil au pied du lit et l'aube naissante nous révèle un spectacle surprenant et rare. La Lune, Vénus, Mars, Jupiter et Mercure dans un alignement presque parfait sur un fond d'immensité, pas un nuage à l'horizon. Dring dring... Trois cyclistes allemands nous interpellent :
" C'est le camino ? - Oui ! Prenez nord-est vers le soleil naissant."
Franchissant barrière et petit ru, nous prenons le même chemin qui tarde encore à se dessiner. Le soleil rasant joue avec la rosée révélant des milliers d'étoiles, nous avançons rapidement. Nous voici entrés dans un autre monde... Les paysages tourmentés d'hier ont laissé place à des prairies, des plantations de chênes, une végétation plus dense et très hétéroclite, mais on sent que la vie est plus facile par ici. Les chemins pierrées ont laissé place à un matelas de sable, d'humus et d'herbe, c'est doux sous la semelle, nous marchons allègrement. à chaque pas on côtoie les reliques d'une vie nocturne intense, des sangliers ont laissé des traces de leurs passages, des gratis révèlent la présence de lapins ou de lièvres, quelques laissés confirment la présence de prédateurs nocturnes, grand-ducs, martres et renards sévissent dans ce petit paradis et le chant des oiseaux confirme la richesse de la faune. Les pentes sont moins raides, nous avançons rapidement dans un paysage envoûtant qui tarde à nous révéler ses contours comme une amante qui meurt d'envie, mais qui préfère attendre car il faut la conquérir, nous entrons dans la «Dehesa d'Estrémadure».
Les montées et les descentes douces s'enchaînent rapidement, les chênes nous procurent ombre et fraîcheur, et les bornes en granit confirment que nous sommes dans la bonne direction. Soudain, des inscriptions, des tags et des flèches nous recommandent de prendre à gauche.
Perplexes nous continuons le chemin naturel, mais il semble que l'autre équipe a pris l'autre chemin.
Qu'à cela ne tienne, notre plan nous mène rivière au barrage sur le Riolobos (la rivière des loups), petit casse-croûte, traversée du lit de la rivière et de nouveau des tags, et des flèches pas très encourageantes. Je décide de sonder le chemin naturel, nous retrouvons rapidement la route qui après quelques lacets nous conduit à l'entrée de la "Finca de Valparaïso". De toute évidence les autres ont choisi le chemin détourné, et nous ne les reverrons qu'au soir.
La finca paraît immense, il faut aimer la solitude pour vivre ici, les chemins bien entretenus sont bordés par des prairies ou l'herbe rare dispute sa place aux cailloux, quelques lézards, des milliers de fourmis noires, quelques troupeaux, des reliques de céréales, un aqueduc, un canal bétonné et soudain le chemin disparaît dans la végétation beaucoup plus dense. Contraints par le terrain, nous traversons les prairies, côtoyant les vaches dont certaines n'apprécient pas notre présence, on avance vite épiant les bovins qui nous regardent passer, nous retrouvons rapidement un paysage plus riche car humide. Une ferme, une petite rivière et une petite route bordée de plantations dont nous goûtons un spécimen de melon d'eau bien rafraîchissant. Cette portion est en cours d'aménagement, le chemin sera bientôt balisé et nettoyé.
Nos pas soulèvent la poussière et quelques sauterelles nous accompagnent. Quelques montées plus tard, nous apercevons enfin notre destination ; d'immenses remparts construits par les Maures au treizième siècle, peu avant la Reconquista, et des façades blanches qui contrastent avec le gris de la terre sèche.
C'est une vision fantastique, rassurante promesse de repos pour nous pèlerins qui avons marché toute la journée, nous reprenons courage, encore trois kilomètres. Nous arrivons en même temps que les copains qui avaient suivi la route, una caña, una clara, un verre d'eau et on se jette sur les lits ou sous la douche.
La vieille ville de Galistéo somnole, personne dans les rues, les commerces sont fermés, nous arpentons seuls les ruelles à l'ombre, empruntons le chemin de ronde sur les remparts appréciant le paysage à perte de vue. L'isolement de ce bourg est impressionnant et l'église dont le clocher accueille un nid vide de cigognes, paraît bien résignée dans cette solitude. Retour à l'hôtel pour un dîner bien mérité, je me cogne le genou dans un pied de table en fer forgé.

8 OCTOBRE, GALISTEO - PLASENCIA

Dur dur le réveil, le choc de la veille a bien mûri, mon genou a doublé de volume et la moitié du tube de Voltarène s'étale le long de ma jambe qui ne veux pas plier. Je prends la route avec un peu d'avance, mais je boîte tellement qu'ils ont vite fait de me rattraper. La route me paraît interminable, chaque pas est un calvaire, heureusement c'est une route, pas un chemin avec des cailloux, mes amis ont relâché le pas et Véronique m'attend. Doliprane, et encore du Voltarène.
En début d'après midi nous arrivons enfin à Plasencia par la Avenida de España qui traverse une interminable zone d'activité. Alors que Pascal ne rêve que de pollo assado, j'achète deux bâtons de marche et le résultat est immédiat, je boîte, je souffre mais j'avance beaucoup mieux. Le pont Trujillo est protégé par un imposant garde-corps d'un bleu douteux, il conduit à la porte Trujillo qui traverse les remparts, nous entrons dans la vieille ville, calle Trujillo, plaza Mayor, calle d'el Rey et enfin nous arrivons à l'albergue. Calée entre l'auditorium et l'école des langues, l'albergue Santa Ana est un superbe bâtiment restauré avec goût, totalement dédié à l'accueil, à deux minutes du centre ville, c'est bien agencé, tout est fait pour faciliter notre séjour. Un brin de toilette, et je pars à la recherche d'une pharmacie, mon genoux ne supporte pas l'inactivité, si je suis assis, je ne peux me relever, et si je suis debout je ne peux m'asseoir... Ça va aller. Ils s'inquiètent pour la suite du parcours, moi je suis confiant car ce n'est pas mon premier gros bobo du genre. Les églises sont fermées, c'est dommage la ville possède deux cathédrales, la Vieja et la Nueva. On se promet de revenir car cette ville ne nous a pas révélé ses secrets. L'après midi passe vite, assis en terrasse plaza Mayor nous voyons défiler la moitié de la ville, les jeunes, smartphone collé à l'oreille, et les seniors tirés à quatre épingles qui, clopinant, font leur promenade quotidienne. On se croirait au festival des cannes, ces dames ont sorti leurs belles toilettes. Ici la vie commence à 20 heures et les bars s'emplissent rapidement des habitués qui tous les soirs refont le monde devant un verre, ils dînent à grand renfort de tapas. Enfin Jean R. et son car «havane» donnent signes de vie. Pascal lui avait dit «parking près du pont», oui mais quel pont... Plan en mains avec des croix partout, nous allons à sa rencontre, la nuit tombe. « Où es-tu Jean ? - Sous le pont. » Nous aussi mais pas le même pont... On parcourt la moitié de la ville, traversons un parc, interpellons des promeneurs, longeons une rivière et après plus d'une heure de marche, enfin, il est là. Mon genou en a vu de toutes les couleurs. On remonte plaza Mayor pour un dîner en terrasse, je traduis le menu : «Quessequidit ?» ça je l'ai entendu des dizaines de fois, je traduis gentiment. Ils en profitent pour me taquiner, ça me fait oublier mes problèmes. « Quessequidit ? » « Rien... » Il a bien mangé et ça s'entend... Un vrai bonheur... Dernier petit tour en ville et on remonte à l'albergue.

9 OCTOBRE, PLASENCIA - ALDEANUEVA DEL CAMINO

Compte tenu de mon état, nous sortons de la ville en taxi, le ciel est limpide et nous pouvons de nouveau apprécier l'alignement des planètes dans le ciel et reprendre le chemin, nous sommes au cœur de la «Dehesa». Notre sentier nous fait traverser des alignements de chênes-lièges sous esquels broutent des troupeaux, mais cette fois e ne sont pas des vachettes, le grillage incertain les jours précédents a laissé place à des clôtures d'acier soudées sur des poteaux du même métal, et tout cet alignement est peint en blanc, c'est du sérieux. Nous arrivons à l'entrée de l'hacienda et ses piliers surmontés de bustes de taureaux en bronze annoncent la couleur. C'est le sigle de l'élevage Antonio Lopez Gibaja, éleveur des "toros bravos" qui alimentent les arènes d'Espagne. Nous poursuivons en longeant la clôture blindée, ici et là des abreuvoirs en grès et des potences avec des brosses pour se gratter le dos (les animaux sont choyés). Quelques centaines de mètres plus loin, de beaux spécimens de "mansos" nous attendent avec fierté, on s'approche un peu pour la photo et mieux apprécier le port de tête, les cornes espacées de plus d'un mètre sont effilées comme des aiguilles, certes ils ne sont pas noirs, mais ils ont de la noblesse. J'entends encore les commentaires des innocents : «Ils n'avaient plus de peinture noire, ou ils n'ont pas fini de les peindre...» Les «mansos» (dire manssos) sont des taureaux ou des vaches marron et blancs très robustes mais très calmes, élevés avec les taureaux de combat. Ils sont chargés de mener les troupeaux en calmant les ardeurs des jeunes taurillons. Ils sont élevés ensemble, mais leur masse imposante suffit à les faire respecter, on dresse les mansos à cheminer et les autres suivent naturellement. Nous avançons appréciant le sérieux de l'ensemble, j'aperçois un beau champignon blanc dans la prairie, mais aussi la pancarte «No entrar, toros bravos». Personne n'a voulu ramasser le champignon...
Ainsi va notre chemin jusqu'à l'arc de triomphe de Caparra qui marque l'entrée des ruines de l'ancienne cité romaine du même nom. Traversé par une impressionnante voie romaine presque intacte, cet arc construit entre le premier et le deuxième siècle est la pièce maîtresse d'un ensemble de quelques dizaines de constructions, derniers témoins de la grandeur romaine. Pause déjeuner sur les pierres millénaires, nous saluons les ouvriers chargés de mettre en valeur le site et poursuivons notre chemin à travers la campagne, un petit ru à traverser nous donne l'occasion d'apprécier la générosité de mère nature. La petite mare de quelques mètres carrés en aval, alimentée par un filet d'eau, est le berceau d'une faune incroyable dans cet environnement hostile, petits poissons, écrevisses, grenouilles et quelques têtards s'ébattent dans ce lit d'une dizaine de centimètres d'épaisseur.
On poursuit plein nord, la terre souple nous porte vers notre destinée, bientôt nous empruntons la route qui traverse un paysage ou alternent les zones semi désertiques et des zones boisées, nous croisons un troupeau de brebis mené par un berger avec ses chiens, fidèles compagnons d'une vie en plein air, j'entreprends la conversation : il est aux anges car je représente pour lui une part des rêves qui l'accompagnent jour après jour, il n'a jamais quitté sa contrée mais il connaît le monde entier car chaque pèlerin alimente ses rêves. «J'aurais voulu partir aussi, mais je voyage dans ma tête...» Et nous, on ne rêve pas un peu dans cette immensité ? Qui est le plus heureux des deux ? Nous qui mettons forme à nos rêves en souffrant, ou lui qui vit dans les siens sereinement... Ainsi va notre chemin.
Nous arrivons enfin à destination, hôtel Jarilla, le vaste parking est vide aujourd'hui. Ici on entame un long week end car lundi c'est la sainte Pilar, patronne de l'Hispanie et tout est fermé ce jour-là. Les chambres sont impeccables, le reste aussi et nous apprécions le calme de l'établissement. Pendant près de deux heures nous cherchons vainement à contacter un asile pour l'étape suivante, mais ce week end c'est la fête et qui plus est, cette région est renommée pour ses bains, rien n'est libre à moins de 40 kilomètres et encore... Jean R. nous rejoint pour le diner, il est temps d'aller dormir.

10 OCTOBRE, JARILLA - CALZADA DE BEJAR

Ce matin, il m'est impossible de faire un pas et Véronique est un peu souffrante, le petit groupe s'élance sur la route et moi je prends place dans le camping-car avec Jean et Mimie, destination Bejar pour trouver une pharmacie, chose faite nous dévalisons un petit supermarché et retour à Jarilla, le reste de l'équipe qui a fait demi-tour, nous rejoint. Déjeuner improvisé en plein air (c'est peu dire). Le dîner aussi est improvisé, car l'hôtel est fermé, le propriétaire qui avait bien compris notre désarroi nous avait gentiment laissé les clés de l'entrée et des chambres, nous dînons donc à huit sur le palier avec deux chaises et une table ronde, c'est convivial et très bruyant... «Merci monsieur». Que de souvenirs.

11 OCTOBRE, PLASENCIA - SALAMANCA

Au vu des événements nous décidons de retourner à Plasencia en taxi, pour prendre le bus jusqu'à Salamanca et de raccourcir notre périple d'une étape. Sur place, nous en profitons pour faire quelques courses. Au moment d'embarquer, la file des passagers attend, mais profitant de mon handicap, j'entreprends de monter dans le bus, Guy m'interpelle dans un espagnol approximatif, il tape plusieurs fois sur le pare-brise en disant «Espéra aqui, espéra aqui». Le panneau indiquait «Attendre ici», tous les regards sont fixés sur moi, mais sans gène aucune je lui susurre à l'oreille, suffisamment fort pour que tout le monde entende : «Me cago en la madré que pario al perro.» La jeune fille qui me suivait éclate de rire car elle avait compris mon juron, et regardant les autres s'écrie «Esté si es un Español» (celui-ci est un vrai Espagnol), et tout le monde sourit, sauf Guy qui reste pantois. La joyeuse troupe monte dans le bus, et passant devant moi, ils me saluent en souriant, quel bonheur. Qu'est-ce que tu as dit répétait-il dans le bus. Il m'a fallu beaucoup de diplomatie pour expliquer à Guy que ce juron fait partie de l'argot espagnol au même titre que ceux du capitaine Haddock appartiennent à Tintin, que cela veut tout dire et ne rien dire, est-il convaincu  ?
Le bus démarre et nous fait traverser quelques bourgs animés, que nous devions fouler du pied, si  ! On se promet de revenir car cette portion du chemin est remarquable en tous points, villes balnéaires (baños de Béjar), villages typiques, gorges qui nous cachent ci et là des villages plus attirants les uns que les autres.
Les descentes et les montées promesses de belles randonnées se succèdent jusqu'à atteindre le vaste plateau qui s'étale à 850 mètres d'altitude, mais le bercement du car jette la plupart d'entre nous dans les bras de Morphée, à quoi rêvent-ils  ? Plongé dans mes pensées le me laisse aussi surprendre et la ville apparaît soudain nichée entre deux vallées que traverse le Rio Tormès. Nous traversons à pied une partie de la ville, le pont sur le rio est vite franchi et nous arrivons à l'albergue Juvenil Lazarillo de Tormes. Ce bel établissement récemment aménagé, peut accueillir une bonne centaine de personnes et possède un équipement que bien des hôtels pourraient lui envier. Jean nous rejoins bientôt et nous dînons ensemble dans le réfectoire avant de nous étaler sur nos couchettes pour une longue nuit.

12 OCTOBRE, RELACHE À SALAMANCA.

Cette ville est une des plus belles d'Espagne, sa richesse architecturale est considérable : pas moins de cinquante sites plus remarquables les uns que les autres, dont vingt édifices religieux, huit collèges et universités pouvant accueillir 32 000 étudiants, une ville dans la ville, les musées et palais anciens sont le reflet d'un riche passé culturel qui a vu passer nombre d'illustres personnages de la grande histoire du monde. Christophe Colomb y prépara son premier voyage aux Amériques avec l'aide des dominicains, Hernan Cortez v fit des études avant de partir à la conquête de l'empire Aztèque, c'est dans les universités de Salamanca que furent jetées les premières bases du droit international, et que Antonio de Nebrija a réclamé pour la première fois dans le monde occidental le droit d'auteur. Les mathématiciens de l'université de Salamanca sont à l'origine du calendrier grégorien adopté au concile de Trente et utilisé dans le monde entier.
C'est là aussi qu'est née la première grammaire castillane, en 1492, par Antonio de Nebrija. Ce fut la première étude sur les règles d'une langue d'Europe occidentale, marquant le début de l'âge d'or espagnol.
Deux cathédrales se côtoient à tel point qu'elles communiquent entre-elles, disons que ces deux constructions dédiées à la religion catholique, sont parmi les plus belles d'Europe : l'ancienne cathédrale du douzième siècle de style roman héberge plusieurs chefs-d'ouvre : son retable, considéré comme le monument le plus intéressant de la renaissance, date du quinzième siècle de l'école florentine. Cette oeuvre composée de cinquante-trois gravures décrit la vie de Jésus. En son centre on trouve la vierge de la Vega, patronne de Salamanque dont l'âme est en bois recouvert de bronze doré, c'est l'un des plus beaux bijoux d'Espagne. La chapelle Anaya est sans doute la plus belle de toutes. En son centre repose le magnifique tombeau en albâtre de Diego de Anava (évêque de Salamanque et de Séville), subtilement sculptée avec des saints (dont saint Jacques) et des saintes. S'y trouve également le tombeau de Gutierre de Monroy et de Constancia de Anaya, ces deux amants reposent ensemble en toute sérénité. C'est l'un des plus beaux de la Renaissance  : son auteur semble avoir voulu représenter l'amour d'un couple, immortel, les gisants en attestent... Une très belle œuvre. Au-dessus du tombeau se trouve l'un des plus vieux orgues d'Europe, il date du quinzième siècle. La nouvelle cathédrale, beaucoup plus grande, est imposante par ses dimensions gigantesques et par la profusion de ses ornements. La majesté de cet édifice gothique avec ses immenses voûtes est à l'image de ce que l'homme peut construire quand il croit. Elle fût construite au seizième siècle dans le style gothique et s'est achevée au dix-huitième siècle. L'endroit où les deux se rencontrent est connu comme le Patio Chico, c'est également un endroit charmant. Quittant la cathédrale, nous empruntons le petit train, pour un tour de ville, empruntant les ruelles, longeant les façades des palais et autres demeures illustres dont la Casa de las Conchas et le musées des Arts modernes. En fin de soirée nous nous retrouvons au cœur de la plaza Mayor, sans doute la place la plus visitée de la ville, et certainement une des plus belles d'Espagne. Les médaillons qui agrément les encorbellements représentent un grand nombre des grandes personnalités qui ont «fait l'Espagne», écrivains, poètes, conquistadors et rois successifs. Colomb, Cortez, le Cid, Cervantès, et les rois d'Espagne vous regardent flâner ou vous rafraîchir sur la terrasse des bars et restaurants qui animent la place. Vingt heures, nous allons dîner dans un petit bistrot dégoté par Pascal. «Premier arrive premier servi», nous sommes serrés comme des sardines, qu'à cela ne tienne, nous dînons avec gourmandise. Retour à l'albergue, certains à pied, d'autres en taxi, dont moi qui boite moins, mais clopine toujours.
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