RÉCIT de SEBASTIAN ILSUNG qui partant d'Augsbourg se rendit à Saint-Jacques en 1446

traduit principalement à partir du Viaje de España por un anónimo d'Emilia Gayangos Riaño


Sebastian Ilsung est un dignitaire d'Augsbourg en Bavière. Chargé probablement de diverses missions diplomatiques, il va en pèlerinage à Compostelle à cheval en 1446. Il se montre parfois d'une crédulité déconcertante. Pour Emilia, le document traduit est anonyme. Elle utilise, en effet, un manuscrit incomplet du British Museum.

L'Histoire vers 1446. Ilsung à Compostelle


I

Apprenez avec mon récit le long voyage que j'ai réalisé pour me rendre auprès de Monseigneur saint Jacques et au Finisterre (à l'Étoile Obscure, "Pinstem Stern" dit Ilsung) et combien j'ai traversé de pays, tout à mes frais. J'ai voyagé en compagnie d'un officier à cheval et d'un employé du fisc que m'avait adjoint mon gracieux seigneur, le duc de Savoie. Pour éviter un récit trop long, je ne rapporterai que l'essentiel des égards qui me furent témoignés et les choses étonnantes que j'ai rencontrées. Tout ce que vous trouverez présenté ici, par les dessins ou le texte, est absolument vrai ; tout cela m'est advenu avec la protection du Dieu Tout-Puissant, de sa Mère bien aimée et du cher Monsieur saint Jacques. J'ai accompli ce voyage en six mois durant l'année 1446.

II

Sachez que moi, Sébastian Ilsung, j'ai quitté ma ville d'Augsbourg le lendemain du dimanche des Rameaux de 1446. Je me rendis tout d'abord à Memmingen, auprès du Supérieur des Antonins. Celui-ci me donna une lettre de recommandation pour son Prieur à Saint-Antoine (Saint-Antoine-l'Abbaye, Isère, France ) et me confia aux bons soins de l'un de ses moines, de noble extraction, qui me servit d'interprète jusqu'à ce que nous ayons atteint son couvent. Lui-même est de haute naissance, son ami et son frère sont puissants et, pour lui rendre hommage, ils me témoignèrent beaucoup d'égards. Par la suite, je traversai le pays des Confédérés hélvétiques qui me mirent en prison parce qu'ils me prenaient pour un Autrichien à cause de ma chevelure bouclée. Le Conseil municipal de Lucerne m'obligea à m'innocenter par un serment. À la suite de quoi, les Lucernois me donnèrent un sauf-conduit comme justificatif auprès des citoyens de Berne.

III

Sachez que je continuai mon chemin par Berne, puis par Fribourg, pour arriver en Savoie, à Genève où résidaient le pape Félix et son fils, le duc de Savoie (Félix V, antipape qui abdiquera en 1449. Ce sera la fin du Grand Schisme). Au cours d'un bal, je fis la connaissance du camérier du pape, un Allemand, qui obtint de lui une audience - avec beaucoup d'autres personnes qui m'avaient demandé de pouvoir se joindre à moi. On m'apprit comment rendre hommage au pape. Celui-ci me prit la main pour m'attirer auprès de lui sur l'estrade où il trônait. Quel honneur de m'agenouiller si près de lui ! II me posa maintes questions sur la ville d'Augsbourg et sur notre évêque. Enfin, il me donna sa bénédiction et la paix.

IV

Puis il me confia aux bons soins de son fils, le duc de Savoie. Je rejoignis celui-ci alors qu'il assistait à la messe, une belle cérémonie avec des chants magnifiques. Le duc s'y trouvait en compagnie de son épouse, une princesse chypriote, et de ses belles-filles, des princesses de France et d'Écosse. Après l'office, on me conduisit auprès de cette noble compagnie et, selon la coutume, je m'agenouillai devant chacune pour leur baiser la main. Le duc me questionna longuement, puis il me nomma ambassadeur et désigna à mon service un page (sans cheval) portant son blason . Il m'adjoignit en outre deux chevaliers pour m'accompagner auprès du Dauphin (le futur roi Louis XI). Je n'en dis pas plus, pour ne pas allonger mon récit.

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V

Je continuai ma route par la Savoie, la Bourgogne, l'Armagnac et je parvins en Languedoc, à la ville de Toulouse (Loson pour Ilsung) où se trouvent les reliques de cinq apôtres et de saint Georges. Par le pont du Saint-Esprit remarquablement long (Pont-Saint-Esprit, Gard. La succession des noms d'endroits n'est pas logique. Voir la carte), j'ai atteint la ville de Saint-Antoine (Saint-Antoine-l'Abbaye, Isère, France ) dans le Dauphiné : l'ermite y repose et y accomplit des miracles tous les jours. Il y a là un couvent avec un grand hôpital dont le Prieur est si puissant qu'on ne peut lui parler qu'à genoux. J'ai vu le cercueil d'or de saint Antoine et le reliquaire précieux qui contient son bras, tout orné de perles et de pierreries. Là aussi, il y aurait beaucoup à raconter.

VI

Le Prieur des Antonins, lui aussi, m'a comblé de prévenances. Durant les trois jours que je passai à l'abbaye, il me fit porter matin et soir du vin rouge et du vin blanc, du meilleur cru. Il me dona la Médaille de Saint Antoine à la clochette et m'inscrivit à la confrérie (les attributs de saint Antoine d'Égypte sont le Tau - bâton ou croix en forme de T - le cochon et la clochette). Il me fit visiter le somptueux palais où il réside. Il m'aurait vu avec plaisir m'installer à sa cour et, comme ce n'était pas possible, il me donna des lettres de recommandation pour ses confrères et ses amis. Je dus également prendre congé de l'aimable clerc qui m'avait accompagné depuis Memmingen.

VII

Ma chevauchée se poursuivit, du Dauphiné franšais jusqu'à une ville appelée Nîmes. II y avait là un bâtiment édifié avec des pierres si grosses qu'il semble difficile de croire qu'il ait été bâti de main d'homme (probablement l'amphithéatre mais Ilsung parle de temple). Il est encore plus grand que la Maison du Bernois (?) à Berne. L'empereur Charlemagne, venant de France, a détruit ce temple pour combattre l'idolâtrie païenne. Il en résulta une grande bataille. Un ange de Dieu remit à l'empereur une épée et un écu frappé de trois lys d'or sur champ d'azur ; il gagna la bataille et amena tout le pays à se convertir à la foi en Jésus-Christ, Ce fut là le dernier combat qu'il livra contre les infidèles et qu'il remporta avec l'aide de Dieu. Amen.

VIII

Après que Dieu lui eut donné la victoire, l'empereur Charlemagne fit bâtir, sur un vaste espace, un enclos sacré (les Aliscamps d'Arles ?) que j'ai visité. C'est là qu'il fit inhumer tous ses chevaliers qui avaient péri dans la bataille. J'ai vu ces tombeaux de l'extérieur comme de l'intérieur ; les ossements qu'ils conservent montrent combien ces guerriers étaient grands et forts. Les tombeaux sont magnifiques, en marbre blanc - il y en a plus de dix. Ce remarquable monument commémore la plus importante bataille que l'empereur Charlemagne ait jamais livrée. Et les armoiries qui lui furent données à cette occasion sont restées celles de tous les rois de France (la fleur de lys). Amen.

IX

Par la suite, je traversai encore beaucoup de beaux villages de Catalogne et j'arrivai à la grande ville de Barcelone. La plus belle parmi celles que j'aie vu jusqu'à présent, dans n'importe quel royaume. Ses commeršants sont des plus puissants. De grands navires y accostent. Son opulence est semblable à celle de Venise. C'est la capitale de la Catalogne. Il y aurait beaucoup à dire sur cette cité. De là, je poursuivis mon chemin vers un monastère situé à une distance de quelque milles en haut d'une chaine de montagne appelée Montserrat (Münsterroth pour Ilsung) où chacun rešoit nourriture et boisson. À une demi-lieue au dessus, sur un sommet, se trouve un château. et on voit des ermites se déplacer dans les rochers. En quelques mots, il y a plein de choses à voir. Je poursuivis ma route vers l'Aragon durement et dans l'angoisse le long de la côte. J'atteignis une grande ville appelée Tortosa (à l'embouchure de l'Èbre). Tout le monde s'étonna que les catalans ne m'aient pas fourni de sauf-conduit pour ce parcours. Dans son palais de Tortosa, je me présentai devant la très noble et renommée reine d'Aragon. Elle me décora de ses propres mains d'un ruban blanc d'où pendait une sorte de petit pot et m'a embrassé sur les joues. Elle m'accorda un long entretien au milieu d'une cour de belles dames. Elle me donna aussi un sauf-conduit pour voyager sur ses terres et une lettre de recommandation pour son frère, le roi d'Espagne. En un mot, elle fut extrêmement aimable avec moi !

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X

Mon voyage s'est poursuivi à travers le royaume d'Aragon où j'ai traversé de nombreux bourgs. La capitale se nomme Saragosse. C'est une bonne terre dont les produits ressemblent à ceux des Maures, d'ailleurs on en y rencontre énormément, ainsi que des juifs. Ensuite, j'ai continué à travers le royaume de Navarre ; par de nombreuses villes où les coutumes y sont des plus étranges. Dans cette zone, les fontaines sont peu nombreuses et les habitants boivent l'eau de pluie. En avançant dans le royaume, j'atteignis la bonne ville d'Olite, où résidait le Prince qui était alors roi de Navarre. En effet les gens du pays lui obéissent plutot qu'à son père qu'ils n'apprécient pas. Un héraut me conduisit auprès dudit prince ou monarque qui était très jeune ; il se montra très amical. Il m'accorda ce que je lui demandais et ordonna que l'on me conduise auprès de son épouse, une princesse de Clèves. Mon guide me fit visiter le palais. Je suis certain qu'aucun roi n'a de palais ou de château plus beau avec toutes ses chambres pleines de dorures. Comment dire ces inimaginables richesses et la somptuosité de ce palais !

XI

page du chap. xi Mon guide me conduisit auprès de la reine. Elle goûtait l'air frais, entourée de ses suivantes, devant un pavillon dressé sur une terrasse du château. Avec elle, se trouvait le puissant Comte de Foix, chez lequel j'avais séjourné (Ilsung serait-il passé par Foix ?). Je mis genou en terre devant la Reine. Le comte la pria de s'adresser à moi en allemand (Clèves, Kleve, est près du Rhin et des Pays-Bas), mais elle refusa parce qu'elle avait honte. Le comte insista et elle le fit donc de façon très guindée. Le Comte s'en amusa beaucoup. Enfin, il me fit dire, par mon interprète, que la reine désirait que je prenne congé d'elle selon le protocole de mon pays. Il insistait parce qu'il voulait badiner et plaisanter avec la reine. Je mis donc un genou à terre devant la souveraine pour lui baiser la main selon notre coutume, puis j'embrassai les suivantes une après l'autre et leur baisai la main. Cela leur déplut grandement, mais la reine y tenait. Plus tard, le soir, il y eut un bal et la reine m'envoya chercher dans mon auberge pour m'y faire participer. Comme un gros orage éclata à cet instant, je ne pus me mettre en route, la pluie et le vent éteignant les torches.

XII

Ensuite, je repris ma chevauchée et, par maintes bonnes villes, j'atteignis le vaste royaume d'Espagne et sa capitale Burgos. Là, je m'enquis d'un évêque avec lequel j'avais voyagé en Bohême huit ans plus tôt et allai le trouver à sa résidence. Il prit grand plaisir à me recevoir et m'invita à dîner : un repas délicieux à la manière allemande, car son cuisinier était de là-bas. II m'interrogea sur les Allemands car il en connaissait beaucoup parce qu'il avait participé au concile de Bâle. Il prit aussi des nouvelles de notre évêque d'Augsbourg. Je priai sa Grâce de m'aider à rejoindre le roi d'Espagne (Jean II) à son campement. Il me le promit, bien qu'il m'eût vu avec plaisir prolonger mon séjour auprès de lui. Mais, je refusais car je voulais continuer mon chemin ; il m'adjoignit alors un gentilhomme de sa maison ainsi que le cuisinier allemand dont j'ai parlé avant. De retour à Burgos, je fus rejoint par Messire Georges Deringuer qui m'apportait des lettres d'introduction auprès d'amis de l'évêque. Ceux-ci m'accueillirent avec d'amples salutations et aussi Messire Georges qui venait avec moi. Tout ce que nous mangeâmes là fût pris en charge par l'évêque. En outre, il me fit dire qu'il me fallait lui faire savoir tout ce dont j'aurai besoin, argent ou autre. Il serait trop long de raconter tous les égards et les civilités dont nous fûmes comblés dans la maison de l'évêque.

XIII

Ensuite, je repartis vers le camp du roi, avec le gentilhomme qui m'accompagnait sur ordre de l'évêque. (le lieu de la rencontre n'est pas facile à déterminer, la cour se déplaçait souvent. Jean II était peut-être au siège d'Atienza - C'est un détour de 300km vers le sud-est. Emilia Gayangos Riaño dit Medina del Campo). Grâce à mes bonnes lettres de recommandation à des personnages influents de la cour, je fus introduit auprès de l'ami de l'évêque qui faisait parti de ces gens puissants. Un messager du roi vint ensuite au devant de moi. Il me parla de l'armée et du campement. Je le priai de me mener auprès de son altesse. Il me promit de le faire dès qu'il obtiendrait licence. Il partit m'annoncer et revint me chercher disant que le roi voulait me voir avec mes compagnons. Ainsi je pénétrai sous la tente de campagne fastueuse du souverain vers les deux heures de l'après-midi. Je m'agenouillai et lui baisai la main. Je lui remis les lettres de créance que sa sœur, la reine d'Aragon m'avait donné pour lui. Je le priai de bien vouloir m'accorder sa grâce royale ainsi que sa faveur et sa bienveillance. Je lui demandai un sauf-conduit pour circuler dans son royaume et y voir toutes choses. Debout à son côté, se tenait le Grand maître de l'Ordre des Chevaliers de Saint Jacques revêtu de riches atours. La tente royale, comme je l'ai dit, était fort décorée et entourée d'archers de sa garde. Il y avait énormément de choses à voir. Je fus ensuite conduit sous la tente de l'archevêque de Tolède qui me traita avec beaucoup d'honneur et de distinction. Il me prit par la main pour me faire visiter le campement, en particulier une sape que le roi faisait creuser contre l'ennemi qui occupait la ville. Tout cela à la lumière de torches, car il faisait nuit. Ils me dirent plus tard, que s'il y avait eu une attaque à ce moment-là, on m'aurait armé chevalier.

XIV

Par la suite, je traversai la Vieille Castille jusqu'à la grande et bonne ville de Léon où l'on vend du corail et de l'agate à un bon prix (ni le corail, ni l'agate sont d'origine locale). Puis je parvins à la ville où s'est passé le miracle des poulets rôtis qui revinrent à la vie (Il y a erreur. Allusion à Santo Domingo de la Calzada qui est bien avant Burgos !). On dit que les poulets qu'on voit encore aujourd'hui dans cette cité sont issus de ceux qui furent rôtis. La poule, je l' ai vue de mes yeux, dans l' église qui l'héberge. La ville est capitale d'évêché. De là, je continuai vers la terre de Galice. Après avoir traversé de nombreux bourgs et villes, j'atteignis Compostelle où repose, derrière l'autel, le corps de l'ap˘tre, très aimé, saint Jacques. L'église était, dans l'antiquité, un grand temple païen. On pourrait longuement en parler. Nulle part, celui qui le jour de la saint Jacques y rešoit la communion, n'obtient autant d'indulgences. Tout le monde peut venir et être hébergé. Il y a, à Saint-Jacques, une croix descendue du ciel. C'est, à n'en pas douter, le lieu de pèlerinage le plus important de la chrétienté, après celui du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Tous les jours s'y produisent de grands miracles. Les pèlerins s'y rendent majoritairement à pied mais quelques-uns à cheval car le chemin est pénible à suivre. Je suis arrivé en ville le jour de la Fête-Dieu, à temps pour assister aux vêpres. La cathédrale est le siège d'un archevêque. Elle abrite un grand nombre de saintes reliques. Parvenus au but, les pèlerins ont l'habitude de confesser leurs péchés, bref, il y aurait encore tant de choses à dire, mais j'y renonce faute de temps.

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XV

Mais je veux néanmoins raconter que lorsqu'il me vit entrer dans l'église, l'archevêque m'envoya chercher par l'un des dignitaires de sa suite, pour m'inviter à prendre place parmi les participants du chapitre, dans les stalles du chœur. À la fin de l'office, il me fit appeler auprès de lui par un autre employé. Je m'agenouillai pour lui faire un baise-main. À ses pieds s'étendait un tapis tissé aux armoiries des princes-électeurs allemands. Il me demanda si je reconnaissais ces blasons et diverses autres choses. Les réponses que je lui fis par l'intermédiaire de mon interprète le satisfirent pleinement et il m'invita dans son palais. Au matin, je l'accompagnai à l'église et assistai à la plus somptueuse procession que j'aie jamais vue. Deux chevaliers m'encadraient et nous suivions l'archevêque. Après la cérémonie qui dura longtemps, l'archevêque m'invita à manger à sa table, mais je ne pouvais accepter car mon départ était prévu le jour même. Sa remarquable générosité lui inspira de faire parvenir à mon auberge 6 paires de faisans et autant de chapons pour mes repas et une lettre à l'intention du gouverneur du Finisterre. Aussitôt que j'eus fini de manger, je me mis en route à cheval.

XVI

Le cap Finisterre est à deux jours de chevauchée de Saint-Jacques par des chemins des plus abominables. Je n'en ai jamais vu de pires de ma vie. Sur le parcours, je dus laisser derrière moi mon serviteur qui était tombé malade. Le deuxième jour, je me perdis et parcourus le rivage de long en large sans savoir où je me trouvais. Avec l'aide de Dieu et de saint Jacques, mourant de faim, j'arrivai à un hameau où l'on me remit sur le chemin de Finisterre qui en latin se dit finis terrae (Ilsung dit en latin Alfinistera et en allemand Finster Sterenn- ce qui signifie "étoile obscure" -) Je remis ma lettre au prieur ou abbé qui gouvernait l'endroit. Il me traita très bien et me procura un logis confortable. Il m'évita d'avoir à dormir sur le bord de la route. II y a là un promontoire très haut entouré par la mer sauvage qui bat ses flancs de tous côtés sauf la montée par où on accède. La hauteur atteint bien deux lieues. On peut voir l'empreinte du pied de Notre Seigneur saint Jacques dans le roc, ainsi qu'un puits qu'il a façonné de ses mains. Le rocher lui-même est creusé comme pour former un siège où sont assis Saint Jean, saint Pierre et saint Jacques (?). Au large de ce tas de rochers, la mer est sauvage et impétueuse. Elle bat de trois cotés comme j'ai dit. Deux jours avant de parvenir à ce promontoire, les marchands et les pèlerins qui se font prendre par le vent et les courants sont drossés contre les rochers. Aucun ne revoit sa patrie. Ici se termine l'eau et la terre.

XVII

Poursuivant ma chevauchée, je parvins à la barque de notre bien aimée Vierge Marie. C'est la plus miraculeuse merveille qu'il me fût donné de voir au cours de mon voyage. Il s'agit d'un grand vaisseau fait d'un seul bloc de rocher. Sur le côté gît comme un mât de pierre d'environ quinze toises de long et si lourd qu'un attelage de vingt bœufs ne suffirait pas à le mouvoir (plus de 25m. La ressemblance n'est pas si évidente avec un mât et une barque). Qui s'approche de ce mât pur de tout péché mortel parvient à le mouvoir avec un seul doigt. Si ce n'est pas son cas par contre, ou si c'est un excommunié non sincèrement repenti, il n'arrivera jamais à ébranler tant soit peu ce mat. J'ai vu beaucoup de personnes y compris de jeunes enfants qui réussissaient à le faire bouger. Et j'ai, moi aussi, essayé avec succès cette chose qui paraît incroyable : Je l'ai vue de mes propres yeux !

XVIII

Je retournai à Saint-Jacques pour prendre congé. Je joignis mes armoiries à toutes celles qui se trouvaient déjà suspendues dans l'église-cathédrale, comme je l'avais fait dans la chapelle du Finisterre. En repartant, je voulais me rendre au Portugal, un royaume voisin de la Castille. Mais au lieu d'un roi, c'étaient deux princes qui régnaient sur le pays, trop peu importants pour tenir cour. En outre, une épidémie de peste s'y était déclarée. Je renonçai à visiter la contrée, mais pus me renseigner à son sujet ; il comprend de bonnes et belles villes, comme Lisbonne et Porto, ses capitales. Le trafic maritime y est intense. Mais les royaumes du Portugal et de l'Espagne mènent souvent la guerre contre le royaume païen de Grenade qui jouxte leurs frontières. Le roi de Grenade possède de grandes richesses et en dispose généreusement pour distribuer des cadeaux, ainsi il a réussi à ne pas se faire expulser par les chrétiens. Les autres païens lui donnent de grosses sommes d'argent chaque année pour s'entendre avec les chrétiens. Et si un chrétien lui rend visite, il est reçu dans son palais, ses dépendances et sa ville sans être molesté. J'ai appris tout cela d'un voyageur qui revenait de Grenade : il m'en a fait une si fidèle description que j'ai l'impression de m'y être rendu moi-même, comme je l'aurais fait sans la peste.

XIX

Je pris alors le chemin du retour, traversai des pays et des villes que je n'avais pas encore visités et retrouvai la cité de Gérone (en Catalogne) où repose le corps de saint Narcisse. J'avais espéré que l'évêque aurait été sur place, mais il n'y était pas. On ne put ni n'osa me donner, sans son autorisation, la moindre relique du saint. Je dus m'y résoudre et partir sans elle (Narcisse aurait évangélisé Augsbourg). Puis je passai en France. J'aurais aimé me rendre à la cour du roi, mais j'avais épuisé mon argent et je ne pus y aller. J'aurais voulu de même visiter le royaume d'Angleterre, le duché de Bourgogne et les Pays-Bas hollandais. Au lieu de cela, je retournai à Genève et me présentai au Duc de Savoie. Il me fit mander et me questionna sur mon voyage, me demanda où j'étais allé et qui j'avais rencontré. Je lui racontai tout et mon récit lui plut. Il me dit qu'avec mon assentiment, il me verrait volontiers intégrer le groupe de ses courtisans. Avant de le reprendre à son service, il voulut savoir si le serviteur qu'il avait mis à ma disposition m'avait bien servi. Je l'en assurai et le remerciai. Il donna au domestique dix couronnes et un cheval d'une valeur de douze florins. Je repartis pour Augsbourg où je parvins la veille de la saint Michel. Mon voyage avait duré une demi année et j'avais parcouru plus de mille milles à cheval (1500km).

Dieu, saint Jacques et tous les saints m'ont protégé
À travers les pays et royaumes que j'ai découverts
C'était en l'an de grâce 1446 après la naissance du Christ

Gott und Sanct Jacob und die heiligen hant mich bevaren
Biss ich die Land und K÷nigreich han erfaren
Das war - da man zalt nach Christus Geburt 1446 Jahre.
dessin du sanctuaire de kla Barque
Vignette sur le sanctuaire de la Barque

Moi, Sébastian Ilsung

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