De Saint-Jean-Pied-de-Port à Saint-Jacques-de-Compostelle en septembre 2002

par José Martinez Almoyna ©

En vacances dès le début septembre, le futur pèlerin a pris plaisir à franchir divers cols pyrénéens et à visiter toutes sortes de sites jacquaires. Ainsi, il a, en voiture, parcouru un à un les différents villages de la via Tolosana entre Pau, côté français, et Jaca en Espagne. D'autres jours, il a admiré, sous divers angles, le beau pont médiéval et fortifié d'Orthez, passé une soirée et une nuit pluvieuse à Saint-Bertrand-de-Comminges, croisé le GR65 devant la chapelle jacquaire de Caubin et, au sud de Saint-Lary et d'Arreau, il a rendu visite aux restes de l'Hospice de Rioumajou.

Toujours obsédé par saint Jacques, il est allé à la gare des chemins de fer espagnols de Canfranc (gare franco-espagnole énorme, grandiose, mais délabrée sur l'ancienne liaison transpyrénéenne Pau-Jaca) prendre son billet de retour Compostelle-Hendaye pour le 28 septembre.

Le vendredi 13, en gare de Bayonne, le postulant pèlerin a sorti sa coquille de son sac pour qu'elle ballote dorénavant sur sa poitrine. Il est devenu pèlerin. Il a pris son billet de chemin de fer pour Saint-Jean-Pied-de-Port, a vérifié son bagage, puis a tendrement embrassé une dernière fois son épouse.

Aléluia ! Ce vendredi après-midi, il y avait du soleil, quelques compagnons qu'il apprécie et déjà de la bonne humeur dans le train de 15 heures et quelques. Une heure plus tard, la gare de Saint-Jean-Pied-de-Port a été atteinte.

Vendredi 13 septembre 2002 : De Saint-Jean-Pied-de-Port à Honto.

Sur le quai de la gare de Saint-Jean-Pied-de-Port, Alin consulte son altimètre. Il tempête car il note plus de 10 mètres de différence avec l'altitude qu'indique une plaque de bronze ! Nous lui expliquons que l'altitude 0 (zéro) n'est qu'une convention pratique et que le zéro des cartes de l'Institut Géographique National de France n'est pas le zéro d'Espagne ni le zéro de Belgique. Pendant ce temps, Guy répond aux questions d'un journaliste.

Nous allons en ville demander notre premier tampon sur notre crédencial de l'Association Française des Pèlerins de Saint Jacques de Compostelle. Une fois cette démarche administrative réalisée, rendez-vous est donné au refuge de Honto à 5 kilomètres vers Compostelle. Nous sommes plusieurs à devoir faire quelques derniers achats alimentaires pour l'étape de traversée des Pyrénées du lendemain.

Par petits groupes, nous repartons et parcourons la rue commerçante de Saint-Jean-Pied-de-Port. Le pèlerin qui est d'humeur criticailleuse trouve que cette rue vénérable manque de charme tant elle est dénaturée par de multiples boutiques de pseudo produits basques très attrape-touristes. À la sortie de la ville, le chemin devient campagnard puis un peu montagnard. Un doux soleil et un bon balisage permettent d'arriver au refuge tranquillement avant la nuit. Après le choix d'un lit et l'installation, un dîner copieux réuni les nouveaux que nous sommes et plein d'anciens venus de plus avant sur les chemins de France.

Samedi, 14 septembre 2002 : De Honto à Roncevaux.

Alors qu'il fait encore nuit noire, le dortoir commence à s'agiter. Le petit déjeuner est vite pris pour les uns, sans hâte pour les autres. Le pèlerin vers 7 heures 30 se lance sur le chemin. Il fait encore nuit et ce n'est que doucement que la clarté vient et que le soleil se lève.

Sur le chemin asphalté, les voitures sont relativement nombreuses. Dans les pâturages, il y a pas mal de vaches et moutons. La pente est forte et Marcel a le cœur qui s'affole.

Un flot de cyclotouristes s'épuise également à grimper. Au croisement avec la route d'Arnéguy, ils quittent le chemin de Saint Jacques et plongent vers la vallée avec délectation. Le long d'une crête herbue, le pèlerin qui aime les petits oiseaux voit un alignement de postes de tir en parpaings pour la chasse aux palombes. Le pèlerin décide de détester ce morceau du paysage et du chemin.

Au loin, sur la gauche, sur un sommet, le pèlerin discerne la tour d'Urculu qui est signalée sur son topo-guide. S'il en avait le courage, le pèlerin au lieu de tourner à droite irait tout droit vers ce nom qui chante à son oreille. Plus en avant, le pèlerin consultant sa carte constate qu'il commence à longer la frontière franco-espagnole, puis qu'il passe d'un pays à l'autre. Plus loin il fera une halte et sortira de son sac ses réserves alimentaires.

Au col de Lepoeder, le pèlerin retrouve plusieurs de ses compagnons et aborde la descente sous les branches d'une forêt de hêtres. Une fois arrivé à Roncevaux et ses vieux bâtiments, le pèlerin rend grâce car la journée a été somptueuse. Tous ces compagnons sont là, il a fait très beau et les paysages ont été gratifiants.

Le pèlerin a trouvé un peu « rigide » l'accueil du refuge mais a apprécié la visite des différents édifices. À la messe des pèlerins, le message de l'évangile lui a semblé très exigeant et dur.
      Pierre s'approcha de Jésus pour lui demander :
      Seigneur, quand mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu'à sept fois ?
      Jésus lui répondit :
      Je ne dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois.

Le pèlerin a bien dîné et une fois dans son lit, il a bien dormi.

Dimanche, 15 septembre : De Roncevaux à Larrasoaña.

Alors qu'il fait encore nuit noire, le dortoir commence à s'agiter. C'est, semble-t-il, une coutume pèlerine bien établie que de se lever avant l'aurore. Pas question de prendre un café au lait à Roncevaux où tout est fermé. Au delà de la croix des pèlerins, il faut gagner à une poignée de kilomètres le village de Burguete pour déjeuner. L'un des premiers édifices est en effet un bar où s'arrêtent la plupart des compagnons de marche.

C'est notre premier contact avec tous ces nombreux délicieux villages de Navarre que nous allons parcourir. Burguete est une rue où s'alignent de grandes maisons aux fenêtres peintes en rouge et aux façades ornées de blasons de pierre. À la sortie de Burguete, le fléchage invite le pèlerin à virer à droite vers le creux de la vallée. Le chemin longe des pâturages et franchit une multitude de petits ruisseaux. Quand le chemin monte, Marcel a le cœur qui s'affole mais pas à pas il avance. Ciel bleu. Pas mal d'arbres.

À Zubiri, le pèlerin profite d'une pause pour consulter le topo-guide. Avec Marcel, ils décident de gagner Larrasoaña par la route qui reste dans le creux de la vallée de l'Arga sur la rive droite. Ils veulent éviter le dernier tronçon du chemin balisé qui monte et descend sur la rive gauche.

Le soleil tape, le bitume réverbère la chaleur, des automobiles les doublent ou les croisent à fond la caisse, mais le profil de la chaussée est effectivement doux et l'appréciation des distances est facile. Quand tous deux arrivent à Larrasoaña, ils sont épuisés.

Au refuge, Guy sachant que le pèlerin arriverait trop tard pour avoir un lit lui a réservé une chambre au petit hôtel qui se trouve à l'entrée du village. Alléluia ! Douche chaude, un peu de lessive, visite du village et dîner du groupe dans la bonne humeur. Rendez-vous à midi trente à la Porte de France de la vieille ville de Pampelune.

Lundi 16 septembre : De Larrasoaña à Pampelune.

Les premières heures de marche sont gratifiantes. L'approche de la capitale de la Navarre l'est moins. L'arrivée à Pampelune avec notamment le franchissement de la rivière Arga par le vieux pont médiéval de la Magdalena au pied des fortifications est belle à souhait.

À la Porte de France (Portal de Francia), le pèlerin retrouve ses compagnons. Il constate que la barbe d'Alin pousse et l'en félicite car, comme l'an passé (sur le caminho português), celui-ci a décidé de ne plus se raser jusqu'à Compostelle. Son altimètre indique 450 m.

En suivant le fléchage, le groupe pénètre par l'est dans la vieille ville avec l'espoir de trouver vite à se loger. Le refuge n'est pas bien grand et une partie du groupe doit partir à la recherche d'une pension ou d'un petit hôtel. Pour le dîner du soir, rendez-vous est pris « au pied du kiosque à musique de la grande place ».

Le reste de la journée du pèlerin sera occupé par la visite de la ville, des démarches somme toute amusantes avec Guy à la Poste ou à la RENFE (les chemins de fer espagnols) et les moments de détente devant un verre. En arrivant sur la grande place où est le rendez-vous du soir, c'est le gag. Le kiosque à musique existe mais il est cerné par les profondes excavations d'un chantier de parc pour voitures !

Un couple devinant notre condition de pèlerin nous accoste. Ils viennent des îles Canaries et sont membres actifs de l'association jacquaire canarienne. Nous échangeons accolades et adresses.

Mardi, 17 septembre : De Pampelune à Puente la Reina

Alors qu'il fait encore nuit, le remue-ménage commence dans le dortoir. Après rasage et toilette, les sacs de couchage sont roulés, les vêtements et chaussures enfilés et chacun gagne la rue et plonge dans la nuit. Ce n'est qu'au delà de la Citadelle, dans la banlieue moderne que le pèlerin et ses compagnons trouveront un bar pour leur servir un petit déjeuner. Ils arriveront à la Cité Universitaire encore dans la nuit et le jour ne poindra qu'au pont au dessus de la voie de chemin de fer juste avant d'atteindre Cizur.

Sur un bâtiment flotte au vent le grand drapeau rouge à croix blanche des Hospitaliers de l'Ordre de Malte. C'est un refuge de pèlerins. À l'horizon, la crête de la Sierra del Perdón est couverte d'éoliennes. De vastes champs séparent maintenant le pèlerin de Pampelune. Le paysage s'élargit puis devient grandiose. Sur la droite, Guendulain semble ne comporter que les ruines d'un palais et d'une église.

E... et P... viennent du Québec. Ils sont arrivés en avion à Bilbao et ont rejoint Roncevaux en autocar. Ils comptent aller jusqu'à Compostelle mais c'est encore bien loin. La montée vers la Sierra del Perdón est pénible pour le compagnon du pèlerin. Il marche bien sur terrain plat, accélère dans les descentes mais aborde toutes les montées avec angoisse car le souffle lui manque et son cœur galope.

13 km... Au col, sous les éoliennes qui vrombissent le pèlerin longe le curieux monument en fer érigé en son honneur. La légende qui accompagne les silhouettes métalliques lui plaît et il en note la traduction sur son carnet de route. « Où le chemin du vent croise le chemin des étoiles » De l'autre côté de la montagne, dans la descente vers Uterga, Marcel avance d'un bon pas.

Du côté de Muruzabal, le ciel devient menaçant. Plus avant il est franchement noir et à l'entrée d'Obanos, il commence à pleuvoir. À l'abri du porche de l'église, le pèlerin lance la conversation avec Bernard sur les plus beaux sites des chemins de Compostelle. Plus tard, une accalmie incite le pèlerin et son compagnon à repartir.

Quand ils approchent enfin de Puente la Reina, le pèlerin s'attarde encore une fois et bavarde avec un vieil homme qui sort de son jardin potager. Tous deux prendront le temps ensemble de visiter les salades, les courges, la bourrache et les haricots, juger de l'avancement de la maturation des tomates, du raisin, des pommes et des noix. Ils parlent de leurs enfants, petits-enfants, de l'Espagne et de la France et de l'abominable guerre qui semble vouloir s'enclencher. Le jardinier voudrait charger de légumes et fruits le sac du pèlerin mais il y renonce en riant, le poids est à coup sûr le pire ennemi de celui qui chemine à pied.

Après avoir déposé son sac sur un lit, le pèlerin part à la découverte de la ville, de ses églises de ses maisons et de son vieux pont médiéval sur la rivière Arga. L'église du Crucifix proche du refuge des pèlerins est fermée. Le portail roman de l'église Saint Jacques a du être magnifique. Hélas, avec l'âge, la pierre s'est effritée et les sculptures et décorations sont usées. La forme générale et notamment l'arc polylobé restent beaux. À l'intérieur, le pèlerin remarque immédiatement la statue dorée de saint Jacques. Il a le bâton de marche, le chapeau avec coquille et un livre. De son visage, on remarque la grande barbe et les paupières gonflées.

Après avoir noté l'heure de la messe, le pèlerin poursuit son parcours des rues de Puente la Reina.

Mercredi 18 septembre : De Puente la Reina à Estella.

Il fait encore nuit quand le pèlerin est réveillé par l'agitation de ses compagnons matinaux du dortoir. Sachant qu'il ne se rendormira pas, le pèlerin se lève aussi, fait sa toilette puis gagne la rue. Après avoir déjeuné, le pèlerin se met en marche mais, au lieu de s'engager sur le vieux pont médiéval, il gagne la route et le pont moderne. C'est un bon observatoire pour admirer la rivière Arga et le pont des pèlerins sous les premiers rayons du soleil matinal. À l'arrière plan, la couleur de la montagne est douce mais, sur la rive, en bordure du village, une grande grue métallique empêche de cadrer correctement une photo. Le pèlerin renonce à appuyer sur le déclencheur de son appareil. De son sac, il tire son calepin et ses crayons pour croquer le paysage ; ensuite il rejoint le chemin jacquaire.

Cirauqui, perché sur un monticule, est un beau village où le pèlerin trouve à s'abriter de la pluie qui commence à tomber. Durant une accalmie, il grimpe voir le portail polylobé de l'église San Román. Les décorations de pierre ont mieux résisté aux intempéries (et aux exactions humaines !) qu'à Puente la Reina. De plus, les formes n'étant plus rondes, c'est ici l'époque gothique.

La sortie du bourg se fait sur les restes d'une voie romaine et les ruines d'un vieux pont « romain » lui aussi bien sûr.

Sur la route nationale proche, le trafic automobile est intense. Le long du chemin, les mûres sont délicieuses. Le pèlerin s'arrête pour la pause de midi dans une pinède à petite distance du rio Salado, le rivus salatus, la rivière Salée qui a si mauvaise réputation dans le guide d'Aymeri Picaud du douzième siècle. « Garde toi bien d'en approcher ta bouche ou d'y abreuver ton cheval »... Lorca...

Le pèlerin arrive enfin à Estella. Aymeri Picaud, qui dans le Codex calixtinus dit en général beaucoup de mal des Navarrais, est louangeur pour Stella que pane bono et optimo vino et carne et pecibus fertilis est... Le rendez-vous pour le dîner est donné par Guy au restaurant Casanova sur la rive gauche près de la Grand Place.

Après sa douche, le pèlerin fait un peu de lessive, puis part visiter Estella. Il reste sur la rive droite de la rivière et gagne la place Saint Martin. Il y trouve le palais des rois de Navarre et l'église Saint Pierre de la Rue ou San Pedro de la Rúa.

Le portail, en haut d'un bel escalier, rappelle ceux de l'église Saint Jacques de Puente la Reina et de San Román de Cirauqui. Par une venelle, plus loin, le pèlerin grimpe vers la rocade qui contourne la ville par le sud. Il surplombe ainsi le cloître accolé à l'église Saint Pierre et y aperçoit les quatre colonnes torsadées dont il a vu la photo à l'Office de Tourisme.

En redescendant vers le creux de la vallée de la rivière Ega, le pèlerin remarque sur les murs quelques inscriptions qui souhaitent longue vie aux terroristes de l'ETA. L'avenir semble donc radieux par ici !

Jeudi, 19 septembre : D'Estella à Los Arcos, 21 km.

Au petit matin, le pèlerin quitte le refuge, passe le pont de la Carcel sur l'Ega et va faire ses provisions alimentaires pour l'étape du jour. De retour sur la rive droite, dans le premier bar ouvert, il entre prendre un café au lait et des madeleines. Le pèlerin lit rapidement le journal et demande à remplir à mi hauteur sa bouteille d'eau. À nouveau chargé de son sac et son bâton à la main, le pèlerin retrouve près de l'escalier qui monte à San Pedro de la Rúa les flèches jaunes du chemin des français, le camino francés.

À la sortie de la vieille ville, quand le pèlerin passe devant l'église de Notre Dame de Rocamadour, il en pousse la porte à tout hasard... et celle-ci cède. À l'intérieur, c'est une messe qui commence. Le pèlerin, surpris, se dit qu'après tout une messe ne peut pas lui faire de mal.

À 5 km, Irache ou plus exactement Santa Maria la Real de Irache est un très vieux monastère bénédictin. De nos jours, Irache c'est aussi le lieu emblématique où existe une fontaine avec un robinet d'eau et un robinet de vin. De bon cœur, le pèlerin décroche sa coquille pour goûter les deux breuvages. Le vin lui semble bon. Dans son carnet de route, le pèlerin note « Merci aux Caves d'Irache ! »

En attendant l'ouverture des visites de l'ancien monastère à 9 heures et demi, le pèlerin se souvient de son passage précédent en 1961 et de la découverte de toutes sortes de détails d'architecture savoureux notamment dans l'église qui possède une abside romane et une nef gothique ! Plus tard, après la visite, le pèlerin reprend le chemin le cœur léger : la journée s'annonce magnifique ! Grande étable où meuglent des dizaines de bestiaux. Restes d'une fontaine-citerne médiévale restaurée il y a quelques années.

La marche se poursuit vers le village de Villamayor de Monjardín qui possède une église romane avec clocher baroque élancé et un vieux château en ruines sur une montagne. Encore en vue de Villamayor de Monjardín, en bordure d'un vignoble, le pèlerin décide de faire sa halte et son repas de midi. Le chemin français parcourt ensuite une grande étendue sans village et sans eau. Le panorama est splendide.

Vers 16 heures, le pèlerin arrive à Los Arcos et s'arrête au premier refuge installé dans une vieille maison du centre ville. Il sait qu'il en existe deux ici, plus un petit hôtel. Une fois installé et après avoir fait un peu de lessive, le pèlerin part à la découverte de Los Arcos. Plusieurs cavaliers-pèlerins remontent la grand rue du village.

La pierre de la massive église Sainte Marie est très belle. L'architecte du clocher semble avoir été un peu trop audacieux. Le haut penche. À l'intérieur, le pèlerin a du mal à se faire aux exagérations de décors de l'époque baroque.

Vendredi 20 septembre : De Los Arcos à Viana.

Le pèlerin a quitté le refuge au petit matin et est entré prendre son petit déjeuner dans le bar de l'hostal Monaco. Ce nom l'enchante. En buvant son café au lait, il a été attentif aux informations météorologiques diffusées à la télévision. Il a aperçu une zone de nuages et pluie sur toute la partie nord de la péninsule ibérique et du soleil sur le reste du pays. Aujourd'hui il marchera donc probablement entre les deux.

A cette heure matinale, le trafic de voitures et de camions est déjà intense sur la route. Un car de La Estellesa qui fait la liaison Pampelune- Logroño passe. À son bord, 5 ou 6 passagers seulement. Notre groupe n'aura pas de problème pour faire Logroño-Miranda demain.

Sansol... Le pèlerin lance la conversation avec Marcel sur la coutume pèlerine du réveil matinal. Elle se justifie en plein été quand la chaleur devient insupportable à la mi journée. À cette époque ci, c'est probablement l'angoisse de ne pas trouver un lit le soir qui fait se lever tôt le matin !

Torres del Rio. Le pèlerin quand il arrive devant la Chapelle du Saint Sépulcre sait déjà qu'il y a là un des très beaux édifices du camino francés. La porte est close mais une petite pancarte indique que la gardienne des clefs se prénomme Aurora. Le pèlerin part à sa recherche tandis que plusieurs de ses compagnons patientent devant le portail du monument. Voilà la clé et voilà ouverte la chapelle hexagonale avec sa coupole étoilée.

Certains prétendent que le monument était une sorte de phare terrestre. On aurait installé à certaines époques dans le clocher un fanal pour diriger la nuit les pèlerins. Le soleil tape fort. Le chemin balisé longe la grand route puis la traverse et s'en écarte un certain temps. À l'approche de Viana, les deux itinéraires, celui des piétons et celui des voitures se côtoient. Dans une grande et belle bâtisse, le pèlerin trouve un vaste refuge.

Devant l'église Santa-Maria, une plaque encastrée dans le sol porte l'inscription :
     Cesar Borgia
     Generalisimo de los ejercitos
     De Navarra y Pontificios
     Muerto en Campos de Viana...

C'est le fils belliqueux et cruel du pape Borgia. C'est le modèle du Prince de Machiavel. C'est lui qui fit assassiner sa sœur Lucrèce. Le rendez-vous du lendemain à Logroño est fixé à 10 heures à la gare routière d'où part l'autocar de Miranda de Ebro.

La nuit sera mauvaise car un ronfleur énorme sévit dans le dortoir. Les plus avisés ont très tôt quitté les lieux avec armes et bagages. Ils ont préféré aller s'installer par terre dans la cuisine ou le couloir. C'est une grande question philosophique : Comment conserver l'idéal de fraternité, de partage et de convivialité du chemin de Compostelle si apparaît un super-ronfleur ?

Samedi 21 septembre : De Viana à Sarria en Galice.

Pour fuir les ronflements, tout le monde s'est levé plus tôt que nécessaire et quand tous quittent le refuge, les boutiques et les bars sont encore fermés. Une bonne moitié du groupe ira à pied jusqu'à la gare routière de Logroño ; l'autre moitié, de peur d'arriver trop tard au rendez-vous, attendra l'autocar de la compagnie La Estellesa qui venant de Pampelune passe à Viana à une heure incertaine et rejoint Logroño. Par ailleurs, c'est la fin du cheminement pour Martine et Marcel qui s'en retournent en France.

Martine grimpe dans l'autocar qui arrive de Logroño et va à Saint-Sébastien via Pampelune. Marcel pour l'instant reste avec nous. La séparation n'aura lieu qu'après le déjeuner en gare de Miranda de Ebro car lui a prévu un trajet plus ferroviaire.

À la gare routière, chacun va acheter son billet. Les fumeurs fument, les non-fumeurs patientent. Arrive le bus de la compagnie Gimenez. Le trajet jusqu'à Miranda de Ebro fait découvrir à chacun cette partie de l'Espagne dont les vignobles sont réputés : La Rioja. Dans le voisinage de la gare de chemin de fer de Miranda de Ebro, il ne semble pas facile de se faire servir à manger avant une heure de l'après-midi. Quand cela est finalement fait, le pèlerin et ses compagnons se rendent à la gare. Le train de France de Marcel est à l'heure mais le nôtre, celui de Galice qui vient de Barcelone, affiche une bonne heure de retard. Le pèlerin et ses compagnons patientent, les fumeurs refument puis le train arrive. Ils verront défiler devant leurs fenêtres des paysages et des noms parfois familiers tels Burgos, Sahagun, Léon, Ponferrada ou Astorga.

Le pèlerin et ses compagnons arrivent enfin à Sarria. Ils sont courroucés du retard et en même temps aux anges de retrouver Michel qui les attend sur le quai. De l'autre côté de la place de la gare est l'hôtel où tout est prêt pour les recevoir y compris une grande table et un dîner. Cette nuit, chacun prend une douche et bénéficie d'un lit douillet.

Dimanche 22 septembre : De Sarria à Puertomarín ou Portomarín.

Le Guide du Pèlerin ne mentionne pas sous son nom actuel Sarria. Le chemin est beau. Il y a de plus en plus d'eucalyptus. En vue de Portomarín, le pèlerin constate le très bas niveau des eaux du lac de retenue du barrage de Belesar. Sous le pont moderne de la route Sarria-Portomarín qui traverse la vallée du Miño, on aperçoit un grand espace vaseux avec les restes des anciennes maisons de Portomarín et ceux de l'ancien pont. En effet il y a une cinquantaine d'années Portomarín était au creux de la vallée. Quand on a voulu construire le barrage hydroélectrique, on a déplacé la population et ses principaux monuments anciens plus haut.

Pour rejoindre le refuge, le pèlerin grimpe donc vers cette ville « nouvelle ». Quand il longe l'église fortifiée romane de Saint Nicolas, il sait qu'il ne lui reste que quelques mètres à faire pour terminer l'étape.

L'altimètre d'Alin affiche 350 mètres.

Lundi 23 septembre : De Portomarín à Palas de Rei

Le pèlerin a quitté le refuge au petit matin et pour parcourir les premiers kilomètres il a allumé sa lampe de poche. À Hospital de la Cruz, le pèlerin découvre avec quelques mots grossiers qu'il a oublié son bâton télescopique de marche. Michel se souvient qu'en Castille un compagnon canadien s'était brusquement exclamé de la même façon qu'il avait oublié son dentier au refuge. Ligonde

Le pèlerin arrive enfin à Palas de Rey. Il constate qu'en galicien ça s'écrit Palas de Rei et dans le latin du Guide du Moyen Age d'Aymeri Picaud c'était Palavium Regis. Du coup, le pèlerin se sent tout drôle : un des compagnons pèlerins du caminho português de l'an passé portait le prénom de Régis. Que le Seigneur l'accompagne de son affection et saint Jacques aussi !

Bernard sort d'un sac de plastique un magnifique cèpe de Bordeaux qu'il a cueilli dans les bois. Attroupement pour flairer le chapeau charnu et brun du boletus edulis. Avant de se mettre à table avec ses compagnons, le pèlerin a pour mission d'aller voir la cuisinière. Elle veut bien nous cuire dans un peu d'huile légèrement aillée les deux bolets. Douze pèlerins se sont régalés !

Avant de s'endormir, Michel et le pèlerin ont convenu que l'étape du lendemain va être trop longue s'ils veulent goûter au poulpe à la galicienne d'Exequiel à Melide. Ils décident donc qu'après le repas ils prendront sur quelques kilomètres l'autocar qui venant de Lugo va sur Compostelle et passe vers 14 heures à Melide.

Manifestement le pèlerin et son compagnon sont ravis de faire une entorse au règlement jacquaire qui veut que les 100 derniers kilomètres doivent être réalisés à pied ! Demain ils joueront les « coquillards », les faux pèlerins, les loubards du camino ! Enfin, compte tenu du monde qu'il y a sur le chemin, plusieurs des marcheurs « médiocres » optent pour réserver le lendemain une place à l'hôtel O Retiro, un kilomètre avant Arzua et le surlendemain, à l'hôtel El Pino au hameau de Rúa, un bon kilomètre avant Arca.

Mardi 24 septembre : De Palas de Rey (Palas de Rei) à Arzua

Avant de se mettre en chemin, le pèlerin a massé ses pieds avec du baume du pèlerin du Monastère de Notre-Dame de Ganagobie que lui a proposé Michel Après Porto de Bois, le chemin quitte la province de Lugo et entre dans la province de La Corogne. La campagne est belle, le temps est magnifique et alléluia pour le baume du Monastère de Ganagobie ! Furelos

Nos deux pèlerins arrivent à Melide. Ils entrent (sans marquer le moindre arrêt sur le pas de la porte) dans la salle du restaurant d'Exequiel. Ils y retrouvent plusieurs autres compagnons déjà servis et rayonnants de satisfaction. Après avoir commandé puis savouré leur plat de poulpe accompagné d'un pichet de cidre, nos deux pèlerins se font coquillards. Ils gagnent le point d'arrêt présumé de l'autocar Lugo-Melide-Santiago. C'est une fâcheuse habitude dans toute l'Espagne de ne pas signaler les points desservis par les autobus et de n'afficher aucun horaire ni itinéraire.

À Castañeda, nos deux compères descendent de l'autocar, ajustent leur sac à dos et reprennent la marche. À propos de ce village, le guide du Moyen-Age nous apprend que les pèlerins qui recevaient à Triacastela une pierre à chaux, l'emportaient usque ad Castoniallam ad faciendam cacem ad hopus basilice apotolice. Arzua

Mercredi 25 septembre : D'Arzua à Arca.

Vers 10 heures 30, halte de détente au doux soleil dans un bar rustique et jacquaire installé en bordure du chemin. Les tables ont été fabriquées à partir de vieilles roues en bois de chars à bœufs. Santa Irene.

L'hôtel El Pino est isolé en bordure de la grande route. Après installation nous allons à Arca en promenade et visite du refuge puis revenons. Devant une quincaillerie qui propose des alambics de plusieurs tailles se crée un attroupement composé exclusivement de gens de France. Plus tard, le dîner rassemble tout le monde dans un établissement situé en bordure de route entre Arca et Rúa.

Rendez-vous est pris à Compostelle, à la porte del Camino, au pied du calvaire. Ceux qui logent au Pino rentrent la nuit tombée.

Jeudi 26 septembre : D'Arca à Saint-Jacques-de-Compostelle.

Après une bonne nuit, le pèlerin déjeune vers 7 heures 30 et se retrouve d'abord le long de la route puis sur le chemin avec son ami Michel. La journée s'annonce belle avec du ciel bleu et du soleil.

Le pèlerin lance la conversation sur diverses « manifestation sataniques » anti-jacquaires. Ne vient-on pas d'en avoir un exemple avec un tracé bizarre de flèches jaunes qui font faire un détour sournois qui amène à passer devant un bar ! Et pourquoi tant de bornes portant coquille ont été volontairement dégradées au burin ou avec de la peinture ? Et pourquoi après la borne plus que 12 km on remonte à 14 km ?

Le pèlerin qui s'attendait à longer les pistes de l'aéroport de Compostelle, à voir les avions décoller et atterrir est bien déçu. Les lampes de bout de piste et rien d'autre ! La traversée par contre du village de Lavacolla et surtout de son ruisseau l'enchantent. S'il n'avait peur de se tromper de rivière et s'il n'avait des doutes sur la « qualité » actuelle de l'eau, il aurait fait sérieusement toute une cérémonie de déshabillage et d'ablutions en mémoire de ses frères pèlerins du Moyen Age. Il se contente de plonger les mains dans l'eau fraîche et de s'asperger un peu.

Vers 13 heures 30, il ne manque plus personne au pied du calvaire de Bonaval à la porte du Camino. Vers 14 heures, le pèlerin et ses compagnons arrivent à la cathédrale où ils entrent par la porte d'Azabacheria au nord. Cum nos ... apostolicam basilicam ingredi volumus, per partem septemtrionalem intramus. "

Longeant la nef, ils gagnent le portail de la Gloire pour rendre grâce du bon voyage qu'il viennent de conclure. Ensuite chacun part redécouvrir tel ou tel coin de la cathédrale. Le pèlerin, quant à lui, s'attarde à la chapelle de la Corticela, puis à la chapelle de France. Le vitrail pour lequel il a reçu un avis d'inauguration en avril repose toujours sur le sol et n'a pas été mis en place.

Plus tard le groupe reconstitué sort par la porte sud dite de Platerias et il se rend à l'accueil des pèlerins au numéro 1 de la rue du Vilar. Plus tard encore, tout le monde ressort, contourne la cathédrale par la place de Quintana et rejoint le lieu d'hébergement qui est le Monastère de Saint Martin Pinario. En effet, tant que l'année universitaire n'a pas commencé la partie séminaire du bâtiment est transformée en résidence hôtelière. Saint Martin, c'est notre saint Martin de Tours. D'ailleurs, il est figuré sur son cheval en train de couper en deux son manteau avec son épée. Il y a, bien sûr aussi, le mendiant le bras tendu prêt à recevoir le vêtement partagé.

Au moment de la distribution des chambres et des clés, rendez-vous est pris pour ceux qui le veulent chez les bénédictines de San Paio de Antealtares le soir et à la chapelle de France, après la messe des pèlerins de midi le lendemain.

Vendredi 27 septembre.

Le pèlerin, le matin, fait les librairies pour enrichir sa bibliothèque personnelle et celle de l'association de livres et guides jacquaires. À la cathédrale, à la fin de la messe des pèlerins, nous bénéficions du ballet aérien du botafumeiro, l'encensoir géant. Le « spectacle » est offert par l'association des pharmaciens espagnols en visite pieuse, il procure une grande émotion à l'assemblée des fidèles, touristes, visiteurs et pèlerins. Tout le petit monde venu de Sarria se retrouve ensuite à la chapelle de France.

Le pèlerin part visiter la périphérie de la vieille ville à la recherche de « points de vue ». À l'ouest, en contrebas du parvis de la cathédrale, il trouve jouxtant des immeubles neufs ou récents les restes de quelques vergers maintenant en friche. Il revient par le Paseo de l'Alameda puis gagne le siège du Correo Gallego (le plus important journal local) pour en savoir plus sur les raisons de la non installation du vitrail de la chapelle de France. Un journaliste lui commente plusieurs des divers articles parus sur le sujet depuis mars 2002. Le soir, c'est le repas d'adieu.

Samedi 28 septembre.

Au petit matin, tout le monde se retrouve pour prendre le petit déjeuner. Après avoir passé la porte de San Martin Pinario, ils se rendent, en ordre dispersé, à la gare pour prendre le train de France. Sur le quai, les fumeurs fument, les non-fumeurs patientent.


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