ASSOCIATION FRANÇAISE des PÈLERINS de SAINT JACQUES de COMPOSTELLE

Voyage au ponant, à Saint-Jacques de Galice et Finisterre à travers la France et l'Espagne.

de Domenico Laffi (traduction en cours...)

traduction de José Martinez-Almoyna

Toulouse

Après notre entrée en ville, nous déambulâmes un bon moment à la recherche d'un hébergement car il était déjà tard. Tôt le lendemain, nous nous rendîmes à la cathédrale pour faire viser nos cartes d'accréditation, mais le vicaire se trouvait à l'office divin dans le chœur. Nous dûmes, par conséquent, en attendre la fin. Nous en profitâmes pour visiter l'église qui est vaste, ancienne et belle avec un grand orgue sortant de l'ordinaire et finement ouvragé. À la fin de l'office, nous rejoignîmes rapidement le vicaire qui courtoisement visa nos crédencials.

Nous partîmes de là et rejoignîmes le Noviciat tenu par les Pères Jésuites afin de nous confesser. En effet, on nous avait dit qu'il y avait un Père parlant bien l'italien. Nous le trouvâmes et, en effet, il nous confessa avec amour et courtoisie. Nous nous rendîmes chez les Pères Bénédictins pour célébrer la Messe et je pus donner la Communion à mon compagnon. Une fois nos dévotions accomplies, nous allâmes déjeuner et ensuite nous nous promenâmes en ville, visitant une multitude de couvents et d'églises qui sont ici magnifiques et en particulier l'église Saint-Sernin, vaste et très ancienne qui détient un tel nombre de reliques et de corps saints que ce serait un énorme travail que d'en faire la liste. Nous vîmes le corps très saint de Jacques-le-Mineur, de saint Matthieu, saint Tadée, saint Philippe, saint Simon ; ceux de Jude et Barnabé, apôtres dont les corps reposent dans des urnes d'argent très belles qui incitent à la dévotion. Le chœur ancien est recouvert d'une mosaïque et, à son pourtour, il y a l'inscription suivante : Non est locus sanctior in toto orbe terrarum (Il n'y a pas de lieu plus saint sur toute la surface de la terre).

Les chanoines de cette église ont organisé une procession très belle et très dévote qui mérite d'être vue (note). Au dessus de la voûte de cette église, il y a une grande terrasse avec des vitraux. Elle donne sur l'extérieur et on y conserve des pièces d'artillerie au niveau de chaque verrière. Elles ont été mises là par les catholiques contre les hérétiques quand ceux-ci ont été expulsés de la ville. Celle-ci est maintenant libérée de cette peste. En effet, les catholiques ne les ont aucunement voulu là et, à présent, ils vivent à l'extérieur dans les faubourgs et les villages. En partant, nous franchîmes le grand pont, tout fait de marbre blanc. C'est le plus long et beau que j'ai vu. On pourrait y aménager une place vu son extension. Il est plat, de sorte qu'on ne monte ni ne descend pour le franchir. Il passe sur le grand fleuve qui sépare le Languedoc de la Gascogne (La Garonne). Au bout du dit pont, il y a un grand portail avec un ancien panneau gravé représentant la scène où le roi de France avait soumis Toulouse. Une fois le portail passé, on pénêtre dans l'autre moitié de la ville qui, située en Gascogne, s'habille, parle et vit à la mode gasconne avec vicaire et cathédrale propre. Nous fîmes un petit tour dans toute cette partie de la ville qui est un rien plus grande que Bologne bien que belle et populeuse, renommée par ses études car elle possède une des Universités déjà citées. Enfin plusieurs familles de vieille noblesse en sont originaires. Dans cette ville siège le Parlement du Languedoc. Comme il était déjà tard, nous retournâmes à notre logement où nous séjournâmes confortablement ; en effet le patron avait préparé un repas délicieux. Le lendemain, après avoir déjeuné et payé notre hôte, nous prîmes nos baluchons et nous nous dirigeâmes de nouveau vers la cathédrale pour gagner une nouvelle indulgence. En sortant, nous rencontrâmes un curé qui emportait le viatique à un malade. Nous l'accompagnâmes jusqu'à la maison. Ensuite, nous fîmes un détour par l'Hôpital pour récupérer (notre compagnon) le romain, puis nous traversâmes le pont déjà cité et tout le reste de la ville jusqu'à en sortir.

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De Toulouse à Roncevaux

Nous tombâmes sur un bourg assez grand et beau, plein de boutiques où on fabrique des aiguilles à coudre. Nous entrâmes dans un de ces ateliers pour voir l'art et la manière d'opérer. Il y avait une grande roue de bois qui mettait en mouvement une autre roue plus petite en pierre. L'artisan était assis devant la roue et, prenant une poignée d'aiguilles, il en affilait la pointe sur la roue de pierre. Le frottement des aiguilles déclenchait une grande gerbe d'étincelles. Aussi le maître-artisan, pour ne pas être brûlé et pouvoir surveiller son ouvrage, portait un masque de fer avec lunettes en verre. De même, il avait la poitrine couverte de fer et des gants sans quoi il se serait brûlé le visage et les habits. L'action provoque un bruit de crépitement qu'on entend à un mille de distance. Les cordes sur la roue ont la grosseur de celles qu'utilisent les bassistes sur leur violoncelle. Le matériau est le même.

La visite terminée, nous cheminâmes continuellement sur une plaine fertile le temps d'arriver à l'Isle-Jourdain, ville distante de quatre lieues. C'est une petite cité, jolie bien que sans importance. La traversant par son centre, nous continuâmes notre voyage vers Gimont. À deux lieues plus ou moins, nous parvînmes à un village assez grand mais désert. Nous y passâmes la nuit mieux que nous ne l'imaginions au début car l'endroit se trouvait en ruines.

Nous trouvâmes ici de nombreux poiriers. Le matin, nous allâmes dire la messe à Gimont, au couvent Saint-Bernard où le sacristain tint à nous fournir un petit-déjeuner. Celui-ci terminé, nous partîmes pour Aubiet à deux lieues de Gimont. C'est un un bel endroit agréable mais fourmillant d'hérétiques. Nous marchâmes ensuite durant trois lieues d'affilée aussi nous parvînmes à Auch qui est la principale ville d'Aquitaine. Quand nous arrivâmes, il était déjà tard ; aussi, à peine nous entrâmes qu'ils fermèrent aussitôt les portes et nous nous arrêtâmes dans le premier gîte que nous trouvâmes. Au matin, nous gagnâmes la cathédrale pour célébrer la messe mais nous dûmes attendre un peu que se termine la grand messe. Ensuite, ils donnent à manger aux pèlerins. C'est d'ailleurs ce qu'ils font dans le reste de la ville qui est riche et qui fait de larges distributions charitables tant en aliments qu'en faveur des malades. Après notre messe, nous fîmes le tour de l'église pendant que mon compagnon allait manger avec les pèlerins là où les chanoines avaient préparé le repas selon leur coutume, en vertu de la donation d'un grand seigneur de la ville. Ainsi, pendant que mon compagnon mangeait, nous visitâmes la cathédrale qui, comme je l'ai dit, était des plus belles de France. L'église a la forme d'une croix avec un grand chœur de marbres blancs et noirs et d'énormes statues en bronze hors du commun et des stalles en noyer soigneusement ouvragées et d'une décoration du plus bel effet. Tous les vitraux de l'église comportent des verres de couleurs figurant l'Ancien Testament, le tout bien exécuté. Nous nous promenâmes ensuite un peu à travers la ville, belle, riche, très ancienne, construite sur une colline fortifiée avec de hautes murailles. Au dessus de la porte par laquelle nous entrâmes figurent ces mots gravés, d'une écriture ancienne, dans la pierre usée par le temps : AUGUSTA AUXICON. Le reste ne peut se lire car la pierre est très abîmée. Dans cette porte se trouve le Centre d'Études, noble et grand, qu'ont les Jésuites.

De là, nous partîmes prendre le petit-déjeuner et, une fois la chose faite, nous allâmes à la rencontre de mon camarade et démarrâmes en direction de Barran qui est à deux lieues. Nous avançâmes et passâmes près d'un petit château appelé l'Isle (Isle-de-Noé), puis nous continuâmes jusqu'à Montesquiou où nous parvînmes en fin d'après-midi et qui est plein d'hérétiques. Comme nous étions fatigués, nous ne prîmes pas la peine de visiter la ville. Nouveau départ et nous arrivâmes de bon matin à Marciac (Marsiach pour Laffi) après avoir marché trois lieues d'une traite, à travers les collines et les plaines couvertes d'arbres fruitiers, notamment des cerisiers. Là, nous couchâmes dans la maison d'un paysan. Nous lui demandâmes s'il pouvait nous vendre quelques cerises. Il grimpa sur un arbre, en cueillit au hasard et nous les offrit sans accepter de paiement, disant que, bien que pauvre, il ne donnait pas d'importance à une chose aussi insignifiante. Il avait onze garçons, jeunes tous et à sa charge car ils pouvaient à peine prendre soin l'un de l'autre. Il nous dit se retrouver seul car sa femme était morte et il devait subvenir à la dépense de tous ses rejetons. Ceux-ci, enfants de la campagne, étaient de magnifiques créatures, bien habillées. Ça valait la peine d'être vu.

Nous le remerciâmes pour les cerises et partîmes pour Marciac, endroit très riche où nous passâmes la nuit.

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Le lendemain matin, nous allâmes au couvent de Saint-Augustin pour célébrer la messe. Le père nous fit l'aumône et nous offrit un petit-déjeuner. Au moment de partir, il remplit nos gourdes de bon vin et nous fit cadeau d'une boule de pain tendre. D'ici nous partîmes pour Maubourguet en ayant franchi une grande rivière. Cet endroit est à deux lieues de Marciac. Il fait vraiment justice à son nom car la guerre l'a totalement ruiné. On n'y voit que des pans de murailles et des tas de pierres. Ça fait peine à voir. Malgré tout, les marchandises y sont abondantes et son marché est actif.

Passé cet endroit, nous cheminâmes jusqu'à une heure avancée et parvînmes à une église où nous dûmes loger après le souper. Ne disposant pas de lit et, faute d'Alexandrie, nous dormîmes dans la paille (Alessandria, au nord de Gênes, est aussi nommée Alexandrie de Paille). Nous nous levâmes au petit matin et partîmes pour Anoye (Noia pour Laffi), distant de deux lieues par un mauvais chemin, grimpant parfois sur les hauteurs sinon restant dans la plaine, le tout bien cultivé. Nous parvînmes à une rivière très poissonneuse avec de belles carpes où nous nous arrêtâmes pour faire la lessive. Pendant que notre linge séchait, nous attrapâmes pas mal de ces carpes. Ayant récupéré notre linge, nous cheminâmes vers Anoye qui ne cherche qu'à vous dégoûter. Il y trouve quelques cabanes, toutes en paille où n'habitent que des bergers et des pauvres. Nous nous adressâmes à une femme pour qu'elle veuille bien nous faire cuire les dites carpes. Elle s'étonna qu'on puisse vouloir manger ces poiscailles, ajoutant que nous allions nous en trouver mal ; d'ailleurs, il y a quelque temps, elle avait vu manger de ces choses et qu'elle ne savait comment les préparer. Nous lui expliquâmes comment et, une fois qu'elles furent cuites, nous fîmes une bonne soupe du genre garbure avec des haricots frais que nous avions récoltés dans les champs. Nous nous en trouvâmes bien dans cet endroit pauvre. Le déjeuner terminé, nous payâmes la femme avec quelqu'argent et partîmes vers Morlaàs (Molans pour Laffi) en traversant divers bosquets dont des châtaigneraies où nous trouvâmes des champignons en quantité. Pendant notre récolte, il commença à tonner et faire des éclairs aussi. Nous cessâmes de chercher des champignons et partîmes en courant car l'orage menaçait et la pluie était à nos trousses comme lors d'une partie de chasse. Nous allions cherchant abri sous un premier arbre, puis sous un autre. À la fin, nous eûmes droit à une bonne douche pendant les deux lieues qui séparent Anoye de Morlaàs.

p118, prè du Gave de Pau En arrivant sur le territoire de Morlaàs qui se trouve au fin fond de collines très boisées si bien qu'on la voit à peine, nous entrâmes par une porte qui semble être celle de la maison du diable et après tout, je crois qu'elle l'est car tous y sont hérétiques sans un catholique dedans. Aussi voyant tout ce monde endiablé, nous ne voulûmes pas traverser l'endroit. Non loin de la porte, nous rencontrâmes un moine franciscain ce qui nous remplit de joie car il était assez tard. Après nous avoir rencontré, il nous mena à sa cabane où se trouvait un compagnon à lui. Nous y passâmes la fin d'après midi. Ils ne nous donnèrent à dîner que du pain et du vin avec quelques légumes variés. Ils nous dirent que les hérétiques ne les toléraient pas et ne leur donnaient aucune aumône. Ils avaient envisagé de quitter définitivement l'endroit mais le Supérieur de la Province n'y consentit pas et leur portait secours sous forme de pain et de vin. Ces bons pères nous interrogèrent sur notre pays et notre province. Nous en parlâmes et leur donnâmes diverses médailles bénites car nous en avions pas mal. Au matin, tout en remerciant les pères, nous reprîmes nos baluchons et quittâmes le bourg pour continuer notre voyage vers Bougarber (Burgo Arber pour Laffi) situé à près de trois lieues (ici le climat change). À une demi-lieue, à peine, nous tombâmes sur un grand fleuve. Notre compagnon romain se déchaussa et passa nos baluchons sur l'autre rive, puis nous entreprîmes nous aussi la traversée. Le passage effectué, nous rencontrâmes un habitant auquel nous demandâmes le chemin pour Burgo Aber (note). Il nous dit que nous n'étions pas sur la bonne route et que nous étions en train d'allonger notre itinéraire. Ce serait mieux de retraverser la rivière et de gagner la ville de Lescar. Ce serait un bon raccourci. Nous le remerciâmes et fîmes une nouvelle traversée du fleuve, notre compagnon faisant le pont. Nous continuâmes sur le chemin que nous avait indiqué l'homme, cheminant presque toute la journée sans aboutir à Lescar (Lascara pour Laffi). Nous ne savions plus où nous étions, avançant sous des bois obscurs, sans rencontrer personne pour nous indiquer le chemin. À la tombée de la nuit, enfin, nous trouvâmes Lescar, situé dans une plaine entourée d'arbres très hauts, ce qui fait qu'on ne voit rien avant de parvenir au pied de la muraille. C'est une très belle petite bastide avec moitié de catholiques moitié d'hérétiques. Elle possède une Université couvrant tous les savoirs. Elle est tenue par des religieux qui ne se basent pas que sur la religion. En Italie, ça ne se passe pas comme çà. Ils sont très charitables avec les pèlerins et l'Évêque aussi est très charitable. Tandis que mon compagnon se rendait à l'Université pour collecter des aumônes et aussi à l'évêché, nous entrâmes dans une auberge où il y avait de nombreux étudiants qui nous demandèrent en latin d'où nous venions. Nous répondîmes italiens et de Rome. Ils nous interrogèrent ensuite sur diverses choses et nous invitèrent à boire ce dont nous les remerciâmes.

Malheureusement, au sortir de l'auberge, nous tombâmes sur un rustre éméché qui nous prenant par la main avec toutes sortes de simagrées voulait nous faire boire encore. Il voulait nous payer tout un tonnelet pour nous amener à prier Dieu pour lui durant notre voyage. Nous échappâmes difficilement à cet ivrogne, puis nous retrouvâmes notre compagnon qui nous attendait à la porte de l'Université dont j'ai parlé avant. Les religieux s'occupèrent soigneusement de notre repas. Nous mangeâmes, en effet, un grand plat de légumes avec de la viande de chevreau qu'on leur avait donnée. Une fois le repas terminé, nous partîmes en groupe pour continuer notre voyage. À une demi-lieue, nous trouvâmes une bourgade où nous passâmes la nuit dans la maison d'un riche paysan qui nous reçut splendidement et ne nous fit rien payer. Au matin, après les remerciements, nous partîmes vers Orthez (Ortes pour Laffi) à deux lieues par un chemin dans une large plaine.

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La ville d'Orthez est assez belle, ceinturée de fortes murailles et malheureusement infestée d'hérétiques. Nous partîmes à la recherche du Vicaire pour faire timbrer notre crédencial et pouvoir célébrer la messe le lendemain, jour de la Fête-Dieu. Nous nous dirigeâmes ensuite vers une auberge pour résoudre notre problème de logement. Nous aboutîmes à l'auberge d'une hérétique qui certes nous traita très bien. À notre réveil, le lendemain, je partis célébrer la messe chez les Capucins qui sont à l'extérieur du bourg où habitent le peu de catholiques qu'il y a. Après ils se donnèrent la peine de nous offrir un petit-déjeuner. Nous nous rendîmes ensuite à la procession du Saint-Sacrement au cours de laquelle nous vîmes ces chiens d'hérétiques, à leurs fenêtres, la tête couverte de leurs chapeaux, s'esclaffant comme des fous à lier, au passage de la procession. Le Vicaire dut faire proclamer un arrêté pour qu'ils restent enfermés à l'intérieur de leurs maisons afin qu'ils ne gâchent ni n'empêchent la cérémonie religieuse parce qu'ils se mettaient à leurs fenêtres à rire et se moquer. La procession terminée, on donna la bénédiction à la cathédrale qui est assez mal tenue car elle ressemble plus à une écurie d'animaux qu'à la maison de Dieu ou à une église. Quand nous partîmes pour Orthez, nous laissâmes sur place notre compagnon romain malade. Au sortir de ce territoire, on franchit un magnifique pont qui possède à ses extrémités de très hautes tours. Un petit bourg lui est attaché. Nous y mangeâmes un peu et partîmes ensuite pour Sauveterre à cinq lieues, au début du territoire de la Province de Cantabria (Sauveterre-de-Béarn, alors pourquoi Cantabria pour Laffi ?). Elle est assez belle et plus agréable qu'Orthez bien que pas très grande. Elle est située dans une plaine avec Prati, Orthez et Vigné (?).

Nous passâmes la nuit ici et, au matin, nous continuâmes notre voyage vers Saint-Jean-Pied-de-Port. À une lieue, nous rencontrâmes une ville appelée Saint-Palais au delà de laquelle nous traversâmes de nombreux bois et châtaigneraies où nous finîmes par nous perdre jusqu'à parvenir dans un champ où nous trouvâmes une dame qui allait à la messe. Nous la priâmes de nous indiquer pour l'amour de Dieu le bon chemin que nous avions perdu. Elle, courtoisement, nous conduisit jusqu'au bon chemin sur lequel ensuite nous parvînmes à un hameau où nous déjeunâmes. Nous continuâmes ensuite par des châtaigneraies jusqu'à un joli village où nous tombâmes sur le prêtre assis à la porte de l'église. Nous conversâmes longuement. Pour finir, il nous fît apporter quelques fruits et à boire, tout en nous expliquant le chemin à suivre. Le remerciant, nous continuâmes vers Saint-Jean-Pied-de-Port distant de trois lieues.

Plus avant, je dirai en deux mots diverses choses que j'ai vues en quittant cette province et que j'ai remarquées en de nombreux endroits. Par le fait qu'on est situé dans les basses Pyrénées, on utilise au lieu de chandelles en cire de la résine de pin qui produit une grande flamme en brûlant et donne une odeur agréable. Il y a actuellement par ici une grand pénurie de vin ; aussi dans les familles normales qui ne peuvent en acheter, on procède de la façon suivante : on fait l'acquisition, à la place, d'une barrique de vinaigre fort et, quand on veut boire, on prend une cruche d'eau et on y mélange une petite tasse de ce vinaigre ; ainsi aucun étranger n'en redemande. Ici, tous, à part les grands seigneurs, portent des sabots de bois et, à la place d'un chapeau, un béret large comme une planche à découper en cuisine qui dépasse de tous les côtés. Leurs parapluies comme leurs capes sont très larges et leurs pèlerines ont une capuche semblable à celle des franciscains avec divers ornements et, au col, ils ont des festons comme les allemands. C'est un peuple fier avec une manière de s'habiller bizarre et ridicule à voir.

Poursuivant notre chemin, nous arrivâmes à Saint-Jean-Pied-de-Port qui est la dernière terre du roi de France. C'est assez vaste et situé au pied d'une grande montagne au sommet de laquelle il y a une forteresse qui comporte une prison sûre, bien gardée et fortifiée car c'est zone frontalière. Il y a des fruits et du vin en abondance ; par ailleurs, le vin d'Espagne commence à se trouver. Nous en goûtâmes, puis nous allâmes de l'avant car le soleil était encore haut. À l'ombre de la montagne abrupte, nous allions n'osant la regarder car elle semblait prête à s'effondrer sur nous. L'endroit, avec ses précipices, est un rendez-vous de bêtes sauvages, aussi nous avancions affolés de ne pas trouver une maison où nous réfugier. Nous ne savions que faire car on ne voyait plus rien, ni le chemin, ni les sentiers à cause de l'obscurité. Finalement, nous vîmes dans le lointain un feu dans ces rudes montagnes. Tant bien que mal, nous marchâmes dans cette direction. Nous nous approchâmes tous ensemble et, au patron qui apparût à la fenêtre nous demandant ce que nous cherchions, nous répondîmes que nous étions de pauvres pèlerins perdus dans ces montagnes et nous le priâmes au nom des entrailles miséricordieuses de Dieu qu'il nous reçoive avec charité et que nous lui donnerions tout l'argent nécessaire. Bien qu'il nous comprît à peine et nous pas davantage, il acquiesça facilement, ouvrit la porte et nous fit entrer dans la maison. Il nous conduisit à l'étage où brûlait un bon feu car ici, il fait toujours froid. Quand il ne neige pas, il gèle. Nous nous pelotonnâmes autour du feu pendant qu'il dressait la table avec le peu qu'il avait. Après le dîner, nous récitâmes les litanies à la bonne Vierge et autres prières comme nous faisons habituellement. L'homme avait plusieurs filles petites. La plus jeune, quand nous terminâmes nos prières, vint me baiser la main et la frappa avec la sienne par devant et par derrière deux ou trois fois. Elle fit de même à son père et à sa mère, puis à mon compagnon et ensuite aux autres personnes de la maison. Ainsi, c'est une des coutumes qu'on voit dans cette province de Cantabrie. Nous allâmes ensuite au lit.

Le lendemain matin, nous allâmes faire des comptes avec le patron qui n'accepta rien. Il nous dit de considérer qu'il avait agi par amour de Dieu. Nous remerciâmes pour tant de charité et poursuivîmes notre voyage en cherchant toujours durant sept lieues à échapper à ces très hautes montagnes. Ce fût un parcours vraiment effrayant et dangereux. Enfin, grâce à Dieu et à Saint Jacques de Galice, nous parvînmes à la partie la plus haute de ces Pyrénées. Ici se termine la France et la Province de Cantabrie. À cet endroit se trouve une petite chapelle très ancienne dans laquelle nous entrâmes directement car elle ne possède ni porte ni fenêtre qu'on puisse fermer. Nous y chantâmes un Te Deum Laudamus pour remercier Dieu de nous avoir conduits sains et saufs dans sa miséricorde infinie. Plus tard, nous abandonnerions ces montagnes escarpées que nous avions escaladées avec tant d'efforts. Nous nous reposâmes dans cette petite chapelle qui possédait de multiples gravures, des anciennes sculptures et des inscriptions usées par le temps impossibles à déchiffrer. D'ici vers le levant, on voit la France et, au ponant, l'Espagne. À cet endroit même, Roland sonna du cor quand il appela au secours Charlemagne. Il souffla si fort qu'il l'éclata, chose que je vis de mes propres yeux comme je l'expliquerai plus tard en décrivant la défaite de Roncevaux

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