ASSOCIATION FRANÇAISE des PÈLERINS de SAINT JACQUES de COMPOSTELLE
p128

Voyage au ponant, à Saint-Jacques de Galice et Finisterre à travers la France et l'Espagne.

de Domenico Laffi

traduction de José Martinez Almoyna

Évocation du premier pèlerinage de Domenico Laffi à Saint-Jacques, en passant par Saint-Gaudens

Pendant que nous nous reposions, j'ai raconté à mon compagnon que vers 1666 j'étais allé une première fois à Saint-Jacques de Galice avec trois autres pèlerins. Nous n'avions pas suivi cet itinéraire mais à Toulouse, après le pont que j'ai décrit, nous avions viré plein sud à travers la Gascogne. Nous étions passés par de nombreux villages, (note), territoires et châteaux. Avant d'escalader les Pyrénées, nous étions parvenus dans une vaste plaine connue sous le nom de Saint-Gaudens où nous nous arrêtâmes tout trois pour la fête de la Pentecôte.

À trois lieues de là, vers le midi, il y a un pays qui porte le nom d'Aspet (Mont Elper pour Laffi) où l'aubergiste chez lequel nous logions nous mena. À mi hauteur, il y a un hameau formé de quelques maisonnettes et quelques cahutes. Dans l'une d'entre elles, habite un homme à moitié desséché étendu sur un plateau de bois. Il est recouvert d'un drap blanc et d'un couvre-lit. Il donne l'impression d'être un malade au lit, très pâle, le visage cadavérique, gardé par des gens qui se trouvent là au milieu de nulle part.

Nous remarquâmes comment il avait le reste du corps aussi desséché, le ventre, les bras et jambes squelettiques, les ongles recourbés en spirales, très longs au bout des doigts des mains et des pieds. Bref, plus de chair, le visage hâve, la bouche crispée et les dents serrées, ne bougeant qu'à peine les lèvres pour parler. Ceux qui l'accompagnent et le soignent lui mouillent la bouche avec du potage ou de l'eau bouillie, le faisant manger avec un petit tube par un trou entre ses dents. Tout cela, qui ne le voit ne le croit, mais moi je l'ai vu de mes propres yeux et mes trois compagnons sont témoins, les trois bolognais l'ont vu comme moi. Nous demeurâmes là discutant avec lui durant trois ou quatre heures, car il discute très bien. dans toutes les langues, racontant certaines choses de sa vie. Il était Docteur Résident de l'Université de Paris, nous présentant certains arguments de ses soutenances pour que nous en prenions compte. Depuis quatorze ans, il vivait ainsi et ne s'alimentait d'aucune autre chose que ce que nous avions vu. En même temps, il nous dit s'appeler Jean et prenait ce châtiment en pénitence de ses péchés. Il aurait voulu que tous les hommes, bons et méchants, du monde entier viennent le voir. Les bons pour qu'ils persévèrent dans le bien en voyant sa pénitence, les méchants pour qu'en voyant cette pénitence, ils apprennent à craindre Dieu et commencent à s'écarter du chemin du péché et se résolvent à servir le Tout Puissant. Il nous dit également que bien qu'il fût dans cet état, il jeunait les vendredis chaque semaine en honneur de la passion du Christ. Pendant ce temps, d'autres étrangers arrivaient et nous quittâmes le lieu. Avant de partir, il nous fit écrire nos noms et patries et également l'endroit où nous nous rendions sur un grand livre où tous les visiteurs de pays lointains s'inscrivaient. En saluant notre départ, il nous dit d'aller joyeux et de prier Dieu pour lui ; ajoutant "votre cheminement ne sera pas vain".

Des gens parviennent jusqu'à lui sans arrêt de toutes parts pour solliciter des conseils sur les vicissitudes de la vie ; aussi bien des voisins que des étrangers. En le voyant et en écoutant ses paroles, ils sont satisfaits et contents. L'aubergiste qui nous avait amené nous dit que, parfois, il prédit les choses du futur.

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Nous revînmes à Saint-Gaudens et au matin nous passâmes le port de Bielsa (note). Nous cheminâmes à travers l'Aragon et, passé Saragosse, nous nous dirigeâmes vers Madrid pour obtenir des subsides et ensuite continuer vers Saint-Jacques.

Ces évènements une fois racontés à mes compagnons, nous nous levâmes et quittâmes la-dite chapelle. Nous jetâmes un coup d'œil à droite vers la France en lui disant au revoir, Dieu seul sachant si nous reviendrions. Nous commençâmes à descendre tout en disant cela avec les larmes aux yeux et la nostalgie au cœur. Nous restâmes une bonne heure ainsi sans parler et perdant de l'altitude nous arrivâmes à Roncevaux, distant de la petite chapelle, notre départ, de deux fois un tir de mousqueton (disons 600m).


Dans son édition de 1681, Domenico Laffi donne bien plus de détails sur son parcours par la vallée de la Garonne.

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garde de l'édition 1681

Partis donc de Toulouse en prenant le pont déjà décrit, nous passâmes la porte de l'ouest. Là, nous tournâmes à gauche, en direction du midi, continuellement dans une belle plaine couverte de champs, de vignes, de jardins et de très belles demeures. Nous arrivâmes, à une lieue de Toulouse, à une ville nommé Villeneuve. Ensuite, après une autre lieue, nous nous retrouvâmes à une autre appelée Seysses (Ceses pour Laffi). De là, une autre lieue jusqu'à Ox (Occhi pour Laffi), puis une bougade nommée Lavernose, une lieue plus loin, toujours par de beaux endroits agréables appartenant aux Seigneurs de Toulouse. De là, nous cheminâmes jusqu'à Cazères (Casares pour Laffi) à trois lieues, puis vers un endroit appelé Martres-Tolosane distant d'une lieue. Jusqu'à Saint-Martory (San Martorio pour Laffi), il y a une autre lieue toujours en plaine mais elle n'est pas aussi riche que celle traversée auparavant. Passé Saint-Martory, nous continuâmes jusqu'à Saint-Gaudens (San Gaudentio pour Laffi) qui se trouve trois lieues plus loin.

Cette ville de Saint-Gaudens est très grande. Elle est placée sur le haut d'une agréable colline presque au bord du fleuve qui passe à Toulouse. C'est une ville commerçante et une place forte ceinturée de murailles et d'un fossé. Là, il y a quelques couvents de moines et de frères. Nous y étions pour la fête de la Pentecôte.

Laffi incorpore ici le récit du détour par Aspet et la visite à l'homme sec.

Partis de Saint-Gaudens, nous arrivâmes à une ville appelée Montréjeau (Moresao pour Laffi), à deux lieues, puis à La Barthe, deux autres lieues plus avant. À partir de là, on commence à entrer dans la partie élevée des Pyrénées. Nous rejoignîmes un lieu appelé Sarrancolin, ceinturé de murs. C'est un endroit très important à exactement deux lieues. Nous avons marché jusqu'à Arreau (Areo pour Laffi), elle aussi importante et distante d'une lieue. Cette zone est au milieu des hautes montagnes, au fond de la vallée et au bord de la rivière. D'Arreau à l'Hôpital (d'Aragnouet), aux confins de la France, il y a deux lieues. Pour passer de là sur l'autre versant des Pyrénées, nous empruntâmes le port de Bielsa (le port Vieux de Bielsa, 2380m). En descendant toujours la vallée, après quatre lieues, nous arrivâmes à un endroit appelé Bielsa, c'est la première localité du royaume d'Espagne et d'Aragon. De là, toujours en suivant le torrent, nous rejoignîmes un village appelé Labuerda (la Borda pour Laffi) à quatre lieues, puis au château appelé Ainsa (Insa pour Laffi) à deux lieues. Par sa proximité de la frontière, c'est un puissant et un beau château avec bien des soldats et des munitions. Il est placé au sommet d'une colline qui domine la confluence de rivières qui descendent des Pyrénées. De là, à quatre lieues, il y a un autre château, plus beau et plus grand, il est appelé Naval, endroit très fertile et commerçant. Il y a ensuite une rivière salée sur la rive de laquelle on produit du sel en quantité (Salinas de Hoz). Et ce sel est envoyé non seulement en Espagne mais aussi dans toute la France. De Naval, nous cheminâmes jusqu'à la ville de Barbastro, trois lieues plus loin.

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