De Ponferrada à Santiago

par Michel Goislard ©

Septembre 2002

Des impératifs familiaux m'ont empêché d'être au rendez-vous de l'A.F.P.S.J.C. (ouf !), à Saint-Jean-Pied-de-Port, le vendredi 13 septembre. Aussi, en accord avec Guy, notre éminent président, un rendez-vous avec le groupe à Sarria est convenu.
Il était ainsi possible, partant de Ponferrada, de marcher quatre jours seul. Enfin, de moins en moins seul sur un Camino de plus en plus fréquenté.

Mardi 17 septembre.

Après une nuit en couchette, à bord de la Palombe bleue, voyage en wagon Renfe depuis Irun jusqu'à Ponferrada. Presque sept heures de train.
Le réseau ferroviaire espagnol semble vétuste. Un spécialiste de la Renfe, cravaté et revêtu d'une longue blouse noire, circule dans le couloir central. La mine sérieuse, l'air compétent et les sourcils froncés sous un vaste front dégagé jusqu'à la nuque, il paraît à l'affût de bruits anormaux. Il descend sur le quai à chaque arrêt, semble-t-il pour inspecter les roues.
Quelques voyageuses espagnoles font le signe de croix avant de s'asseoir... Mais non, je n'en rajoute pas.
De nombreux pèlerins ont emprunté ce train : Français et Allemands de tous âges au départ d'Irun, jeunes Espagnols montés puis descendus en cours de route.
L'arrivée est prévue à 15 h 36 à Ponferrada. Au moment où j'écris ces lignes, nous nous arrêtons à Sahagún. Et les souvenirs de précédents pèlerinages reviennent, encore plus forts. Vieux pèlerin, qui t'appelle ?
Eh oui, déjà vieux pèlerin maintenant dans la soixante-dixième année, titulaire de plusieurs " compostella " et de diverses douleurs, j'éprouve une émotion forte et pourtant difficile à expliquer à l'idée de marcher, encore une fois, sur le Chemin.
Soixante-seize inscrits pour cette nuit à l'auberge neuve S. Nicolas de Flüe, de Ponferrada. Devant l'entrée, une borne : Santiago 202,5 km.

Mercredi 18 septembre. Ponferrada - Villafranca del Bierzo. 23,3 km.

" La pluie du matin n'arrête pas le pèlerin. " Ce proverbe jacquaire mérite d'être complété : " ... Mais elle le mouille. " Et comme il pleut doucement depuis Ponferrada, je suis bien mouillé.
Arrêt à midi à Cacabello et déjeuner d'une tortilla arrosée d'un verre de " vino tinto ". " Le vin est le sang du pèlerin. " Autre proverbe du Chemin.
Les huit derniers kilomètres ont été effectués sous le poncho à l'intérieur ruisselant de transpiration.

À Villafranca, étape à l'auberge de Jesús Jato à cause du bon souvenir de la nuit passée, sous les tentes en plastique, en 1996. Le dortoir est maintenant installé au premier étage, sous la solide charpente d'une belle construction de pierre. Le style et l'ambiance sont restés malgré l'interdiction de tenir ouverte une table d'hôte. L'association de Jesús Jato (Elade Fenix) connaît quelques difficultés avec la Guardia Civile au motif du transport des éclopés et des sacs des pèlerins qui choisissent de monter, allégés, jusqu'au Cebreiro. Transport apprécié et désintéressé, proposé dans le cadre du service aux pèlerins.
Il semble que les marchands du temple, par autorité interposée, fourrent leur nez sur le Chemin de Saint-Jacques où l'importante augmentation du flux de pèlerins fait renifler de possibles bonnes affaires.

Dans la salle du gîte, sur le banc voisin, Jesús exerce son talent de thérapeute sur la jambe d'une pèlerine Danoise qui, après coup, déclare qu'elle est très satisfaite et soulagée. Une jeune Parisienne, déjà rencontrée hier soir, souffre du genou. Elle dit qu'elle ne croit pas pouvoir continuer. Malgré ses doutes - et les miens -, je lui suggère de demander à Jesús Jato s'il veut bien s'occuper d'elle. Ce qu'il fait, de ses grandes et fortes mains, avec un visage grave et une longue application.
Étonnement de la jeune et dubitative patiente réellement soulagée. Elle marchera demain.
Rencontrée en route elle dit qu'elle ne souffre plus et qu'il ne lui reste qu'une légère sensation au genou, sans aucune douleur. Faut-il chercher à comprendre ?
Et Jesús Jato ne veut absolument pas être rétribué. Curieux personnage.

Autres personnages rencontrés :
- Swarut, jeune Hindou de treize ans, enfant adopté par une famille italienne ; il trotte vite, sac au dos, avec une joie rayonnante, en compagnie de sa mère adoptive ;
- Un grand pèlerin, au départ du Cebreiro, il marche pieds et tête nus, légèrement vêtu et portant juste un plaid sur le dos.

Jeudi 19 septembre. Villafranca del Bierzo - O Cebreiro. 27,8 km.

En prévision de cette dure étape, j'ai confié une partie du contenu de mon sac à l'hospitalier du gîte Jato pour convoyage jusqu'au Cebreiro. Ainsi allégé, le chemin par la montagne semble faisable. Magnifique chemin, lourd, lui aussi, des bons souvenirs de précédents pèlerinages. Le creux des vallées est maintenant transformé par l'autoroute et ses tunnels. C'est moins pittoresque.

Bien que soulagé de quelques kilos, j'ai mis une heure pour parcourir, péniblement, les deux derniers kilomètres. Fort heureusement, il reste encore quelques places au gîte. Beaucoup de travaux et de touristes au Cebreiro. La jolie église de Santa María la Real, reste ouverte tard le soir. Contrairement à la majorité des édifices religieux, bordant le Chemin, elle n'est pas équipée de bougies électroniques. Pourvu que cela dure.

Plaisante rencontre d'une jeune Irlandaise, de Sligo, et d'un Canadien, autour de la table, à l'auberge où ont été déposés les excédents de bagage. L'accent et l'allure de ce dernier me rappellent un pèlerin à la soixantaine bien sonnée rencontré en juin dernier : grand, maigre et sympathique personnage, heureux de vivre et de pérégriner. Il prenait plaisir à m'écouter lui chantonner " Un Canadien errant, banni de ses foyers, parcourait en pleurant, des pays étrangers... " Un matin, à Carrión de Los Condes, il quitte le gîte des Madres Clarisas en compagnie de Marcel. Après une bonne demi-heure de marche, pour répondre à une remarque de ce dernier, le pèlerin canadien ouvre la bouche pour déclarer d'une voix pâteuse : " M... j'ai oublié mon dentier ! " et, du coup, fait rapidement demi-tour. Il avait déjà semé quelques-unes de ses affaires personnelles sur le Chemin.

Vendredi 20 septembre. O Cebreiro - Triacastela. 21,2 km.

Marché en compagnie d'une dame de nationalité suisse, ardente propagandiste de l'espéranto. Le cours d'espéranto était si intéressant que je n'ai pratiquement pas senti ni mon dos ni mes jambes. Atteinte vers seize heures, la grande auberge de quatre-vingts places affiche complet juste devant moi et j'ai ainsi l'avantage d'être le premier à pouvoir coucher sur le sol pavé d'épaisses ardoises, dans la véranda située au bout d'un des deux bâtiments. Dur, dur. Heureusement, il reste encore quelques lits dans le gîte privé, découvert un peu plus tard, en flânant dans la petite ville, environ un kilomètre après l'auberge des pèlerins. Rapide retour à la grande auberge pour céder ma bonne place à un jeune arrivant ravi, prendre mon sac afin de le poser sur un vrai lit, à sept euros.

Samedi 21 septembre. Triacastela - Sarria. 17 km.

Je ne suis pas passé par Samos où j'avais fait étape en 1996. De la pluie et un beau chemin plutôt rude, également emprunté par des troupeaux de vaches descendant aux pâtures. Attention aux cornes, attention aux pieds. Rencontre agréable de deux jeunes Françaises étudiantes en communication. L'une d'entre elles souffre, elle aussi, du genou et, malgré cela, porte un grand sac, beaucoup trop lourd que, fort de mon expérience, je lui conseille de sérieusement alléger, le plus rapidement possible. " L'expérience des autres est un peigne pour les chauves ", aurait dit Marcel.

Arrivée en début d'après-midi à l'hôtel Roma, à cent mètres de la gare, où des chambres confortables sont retenues par Guy Auguste. J'y attendrai, à la gare de Sarria, les onze pèlerins de l'A.F.P.S.J.C. dont l'arrivée est prévue au train de 20 h 44. La Renfe est tout de même parvenue à faire arriver ce train vers onze heures du soir. Problème de voie unique... Retrouvailles d'amis connus et découverte de deux rapides et gentilles réunionnaises. Des gazelles dont, aux petits matins, je ne verrai que les talons. Et pas longtemps. Tardif et abondant dîner.

Dimanche 22 septembre. Sarria - Portomarin. 22 km.

Départ avant le jour et marche en compagnie de José. Nous avançons à peu près à la même cadence. José, c'est un homme réfléchi. Il prend son temps pour répondre aux questions, quelquefois posées histoire de causer. Cela donne du relief à ses propos. Il me parle de l'ami Marcel qui, appelé sous d'autres cieux, a quitté le groupe après Logroño,. Nous avons partagé la même chambre à Sarria. Lui, José, il ne ronfle pas. Moi non plus j'espère. J'espère car, interrogé sur le sujet, il n'a pas été catégorique. Enfin, nous sommes tombés d'accord pour prendre la même chambre lorsque l'occasion se présentera.

Lundi 23 septembre. Portomarin - Palas de Rey. 24 km.

Beau chemin et beau temps, en compagnie de José et Alin. Bien qu'arrivés avant quinze heures à Palas de Rey, le gîte est complet. Marc et Françoise nous avaient " gardé " des lits. Je m'en doutais mais n'ai pas osé aller jusqu'au dortoir sous l'œil de l'hospitalière qui venait d'indiquer qu'il n'y avait plus de place. Nous coucherons à l'hôtel voisin. Correct et pas trop cher.

Réflexion de José, chemin faisant : " La grande affluence de pèlerins indique peut-être une montée de l'inquiétude causée par le risque de conflit mondial... " Pour la montée de l'inquiétude, il a certainement raison, quant à l'affluence, je n'ai encore jamais vu un aussi grand nombre de pèlerins, surtout des adolescents et des jeunes gens. à méditer.

Les dîners, " menus du pèlerin ", pris en commun, à la même grande table, sont animés et terminent plaisamment la journée. Satisfaction des appétits et étanchement des soifs. L'intellect y trouve également son compte à travers l'échange de plaisanteries et d'anecdotes déclenchant les éclats de rire. Surtout, nous avons le plaisir de nous retrouver. Voici, à l'une de ces vespérales occasions, un problème posé par Francis : " De combien serait augmentée la circonférence de la Terre si le niveau du sol était remonté de 1 mètre ? " Prenez votre calculette. Le résultat peut surprendre.

Mardi 24 septembre. Palas de Rey - Arzua. 29 km.

à Mellide, excellent déjeuner à la pulperia " Ezequiel " où nous avons retrouvé une partie de notre équipe de joyeux pèlerins installés à de grandes tables. Un copieux plat de poulpes découpés en gros dés, magistralement préparés et présentés sur un plateau de bois, nous est servi accompagné de cidre clair. Délicieux.

Nous reprenons le chemin, un peu tristes à l'idée de la bonne douzaine de kilomètres restant à parcourir quand, " par hasard ", un car s'arrête devant nous, nos sacs et nos bourdons sont chargés dans la soute avant que nous ayons eu le temps de résister. D'ailleurs, nous ne résistons pas, d'autant que, toujours par hasard, nous devisions à un arrêt de car. Il ne reste plus qu'à monter nous asseoir. Parfaitement consentants. Nous sommes débarqués environ trois kilomètres avant l'hôtel " El Retiro " où José a retenu les chambres du groupe. " El Retiro " le bien nommé car situé à un bon kilomètre et demi du centre d'Arzua...

Mercredi 25 septembre. Arzua - Arca. 19 km.

Somptueux hébergement à l'hôtel " O Pino " pour ceux d'entre nous, dont je suis, qui ont eu peur de ne pas avoir de place au gîte.

Jeudi 26 septembre. Arca - Santiago. 19 km.

Cheminé avec Françoise avec qui j'ai toujours grand plaisir à converser. Elle a la gentillesse de ralentir sa cadence car je suis incapable d'accélérer. Voici une de ses pertinentes réflexions au sujet de quelques-uns parmi ceux qui ont connu une enfance difficile. Ce qui était notre thème de conversation : " Il y en a qui font de leurs blessures d'enfance un fond de commerce. ". Encore un sujet de méditation. Nous arriverons bons derniers à la porte du Camino, sous le fameux calvaire, où la troupe nous attend. Photos.

Dernier coup de tampon sur les crédencials à l'accueil des pèlerins, proche de la cathédrale de l'Apôtre. Délivrance des compostella. L'ai-je méritée avec l'histoire du car ? Nous y apprenons que le nombre de pèlerins comptés en 2001, soit plus de 60.000, est déjà dépassé et l'année n'est pas terminée. Le Chemin de Saint-Jacques devient un phénomène de société, à la mode. Quels sont maintenant les motifs de pèlerinage ? En d'autres temps, le bon curé de Navarrenx, a expliqué que l'on pouvait partir randonneur et arriver pèlerin. Guy nous a réservé un hébergement somptueux dans les chambres du vaste et beau monastère de San Martin Pinario, à deux pas de la cathédrale. ça, c'est du standing !

Vendredi 27 et samedi 28 septembre.

La toujours émouvante messe des pèlerins - avec botafumero sponsorisé - est suivie de l'habituelle visite à la chapelle de France où un neuf et étonnant vitrail est posé au sol, en attente d'installation... Gastronomique et fort sympathique soirée d'au revoir. Retour par le train, le lendemain.

silhouette de pèlerin

Le dimanche matin, ultime correspondance à Viroflay-Rive gauche. Il y a presque une heure d'attente et je m'installe au soleil, le dos calé sur le sac, rapidement somnolent car la nuit en couchette, en compagnie de ronfleurs espagnols performants, n'a pas été terrible. Passe un jeune homme qui me met une poignée de monnaie dans la main et disparaît avant que je réagisse... Il va falloir que je révise mon look.

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