De Salamanque à Santiago
silhouetteoctobre 2003

par MICHEL GOISLARD ©

Nouvelle retrouvaille d'amis, gare Montparnasse, sur le quai de départ du T.G.V., le vendredi matin 3 octobre 2003. Malgré la durée du trajet le temps passe vite en bonne compagnie. Durée toutefois rallongée pour un triste motif - une désespérée s'était jetée sous le train qui nous précédait -, avant Hendaye.
Dès l'arrivée à Salamanque, nous mesurons déjà le soin apporté à l'organisation de ce pèlerinage avec le choix de l'hébergement retenu pour les deux nuits : la confortable et belle auberge Lazarillo de Tormes.

Bravo et grands mercis à Marc et à Bernard, organisateurs de ce pèlerinage qui se sont rendus spécialement sur place, au printemps dernier, pour reconnaître le parcours, prévoir les étapes et les hébergements.

Merveilleuse Salamanque aux monuments faits de pierres de différents tons ocres. Pierres de Villamajor offrant sous le soleil de chatoyants camaïeux.

Provisoirement sans leur sac, les pèlerins se transforment volontiers en touristes : la maison des coquilles, les ancienne et nouvelle cathédrales imbriquées, le couvent de las Dueñas, le couvent de San Esteban, l'université... la plaza Mayor et ses habiles picpockets dont l'un d'entre nous fut victime... Le lendemain, visite historique commentée par une jolie guide espagnole à l'abondante chevelure dorée et au français pittoresque. Une question reste sans réponse : les grains de beauté de notre guide sont-ils naturels ?

Messe en français lue - à travers les lunettes orthopédiques de Guy - par le sympathique vieux curé du village à El Cubo de la Tierra del Vino. Dîner - et quel dîner - et coucher chez Carmen, la bonne hôtesse. L'épidémie d'ampoules fait des victimes. Courageuses victimes heureusement bien soignées par l'expérimenté Gérard.

Trente-trois kilomètres séparent le village d'El Cubo de la Terra del Vino de la grande ville de Zamora. Considérant l'âge de quelques-uns, les ampoules et tendinites de quelques autres, la majorité choisit d'emprunter un car pour effectuer les douze premiers kilomètres jusqu'à Caseca de Campeán. Arlette et Monique, les courageuses gazelles provinoises, ainsi que Guy, accompliront à pied l'ensemble du parcours.

Descendus du car, il nous a fallu marcher, un peu inquiets, sur une large voie de terre, dans une plate et belle campagne avant de trouver « le » chemin et la première flèche jaune. Ouf. Photos. Magnifique chemin au bout duquel Michèle nous guide magistralement dans la grande ville depuis le puente de Piedra, pont roman du douzième siècle, jusqu'à la grande et confortable auberge de jeunesse - eh oui ! nous coucherons dans une auberge de jeunesse - près de la place San Lazaro.

La journée du lendemain fut consacrée à la visite de la vieille ville de Zamora, de ses églises romanes, de sa cathédrale dont la byzantine coupole ronde est dominée par une forte et haute tour carrée. L'un d'entre nous visita également de nombreuses banques dans le vain espoir d'obtenir honnêtement quelques euros avec sa carte de crédit. L'Europe des banques n'est pas encore au point pour les usagers.

Voyage en micheline, de Zamora à A Gudiña puis très tôt le matin suivant, nous sommes lâchés sur le ballast en pleine nuit sans lune et sans éclairage, nous découvrons à tâtons et à la lampe électrique la masse de la modeste gare d'Albergueria. Est-il tordu le toit de la gare ?... Ça c'est de l'aventure. Bon guide, Gérard trouve une petite route et, à la lampe électrique, un panneau indicateur. Il s'agit, dans l'obscurité et en pleine forêt, de suivre cette voie. Je profite de l'occasion pour partir seul en tête. Les cimes des arbres et le bord de la modeste route se devinent vaguement. Pas un bruit sauf celui de mes pas. Après quelques kilomètres, une vague lueur projette mon ombre devant moi. Instinctivement, je m'écarte sur le bas-côté. Ça n'était pas un véhicule, c'est le soleil qui se lève...

La clé de l'albergue est à prendre au bar El Retiro à Xunqueira de Ambia. Curieuse auberge à l'extérieur recouvert de plaques de métal rouillées. José explique que ce métal a subi un traitement pour que la rouille reste en surface et ainsi protège le corps du métal. L'alpha et l'oméga surmontant le monument du monte del Gozo est certainement fait du même matériau.

À Orense, Michèle, Christiane et Alin nous quittent : ampoules, chute, chaussures trop petites et obligations diverses. C'est trop. C'est triste. Ça n'est qu'un au revoir.

Guy et moi allons accueillir Marcel à la gare. Son train arrive avec un retard « normal » d'une bonne demi-heure. À l'auberge dont l'installation intérieure n'est pas entièrement terminée nous attendent deux sympathiques cyclistes canadiennes déjà rencontrées. Les volontaires coucheront sur des matelas posés au sol, les autres iront dormir à l'hôtel. Excellente nuit.

Plus loin et plus tard, dîner et coucher à la neuve albergue de Cea. C'est un jour férié et les boutiques sont fermées. Heureusement l'hospitalier nous offrira tout le nécessaire dont de grosses boules du fameux pain de Cea pour notre dîner. Sympathique repas du soir.

Le lendemain, en fin de matinée, la masse imposante du monasteiro de Oseira est découverte, sortant du brouillard. Un petit moine râblé et expansif guide notre visite. C'est une curieuse et attachante personnalité. La visite s'achève dans la salle capitulaire où sont exposés peintures et dessins éveillant notre curiosité. Interrogé, notre mentor nous explique que ces illustrations sont la transposition des termes de l'Apocalypse de saint Jean dans le monde actuel. Il finit par nous dire qu'il est l'auteur desdites illustrations.

Entre Outeiro et Castro Dozón nous avons perdu Marcel. Le chemin traverse fréquemment une voie carrossable et parfois emprunte ladite voie. Il s'agit, dans ce dernier cas, de ne pas manquer la borne ou, plus souvent, la discrète balise jaune peinte à l'entrée de l'étroit chemin quittant la route. ó Au départ, François, Marcel et moi marchions ensemble. Rapidement distancé, je savais ainsi être le dernier et, la magie du chemin intervenant, ma vigilance aux marques du chemin a baissé. Quelques heures plus tard, je retrouve François seul. Il m'indique que Marcel est derrière lui, or je ne l'avais pas doublé. Après avoir soufflé vigoureusement mais en vain dans un sifflet à roulette, nous décidons de l'attendre au pied d'une borne jacquaire. Au bout d'une demi-heure, pas de Marcel. Est-il devant ou derrière ? À tout hasard, nous laissons, bien visible, un message sur la borne et nous reprenons le chemin, sûrs de nous retrouver à Castro Dozón où il était convenu que nous prendrions tous les trois le car de seize heures pour Lalin. À Castro Dozón, toujours pas de Marcel et, nous dit-on, pas de car avant dix-huit heures trente. Nous nous attablons au bar offrant la meilleure vue dégagée sur le chemin d'où doit arriver notre ami.

Deux heures passent et notre inquiétude croît.

Pris d'un doute, je vais jeter un coup d'œil, une centaine de mètres plus bas, au plus près de l'arrêt des cars, J'y découvre un second bar, hors de la route, d'où sort une forte voix connue : « Il n'y a personne ici qui parle français ? ». Marcel avait pris un raccourci.

Avant de trouver notre message posé sur la borne, persuadé que j'étais derrière lui, il m'avait attendu trois-quarts d'heure et fort soucieux, il avait hâté le pas projetant de lancer des recherches, craignant que je sois en difficulté, seul dans un chemin creux.

Bernard et Geneviève font une abondante cueillette de gros bolets : au moins cinq kilos, entre Bandeira et la Casa de Casal, somptueux gîte genre château-relai, près de Rubial, où nous sommes attendus. Encore bravo à José, notre interprète attitré. Nous aurons la permission de cuisiner la récolte et chaque convive se régalera, en entrée, d'une bonne et goûteuse assiettée de champignons. Visite, en passant et à moins de deux kilomètres de l'arrivée, de la Colegiata de Santa Maria del Sar, église romane aux colonnes curieusement et fortement éloignées de la verticale. Les sacs sont posés à Santiago de Compostela, chez Suso, avant d'aller assister à la messe des pèlerins. Au cours de notre maintenant habituelle cérémonie à la chapelle de France, Bernard commence à lire une œuvre de sa composition. Perdu dans mes pensées (le lieu s'y prête), je ne réalise pas tout de suite à qui ce beau poème est adressé. Enfin, je réalise, il m'est adressé... Mon humilité en prend un coup. Bernard, tu m'as touché. J'en garde précieusement le texte et tenterai de m'en montrer digne.

J'aime sur le chemin, réciter quelques vers.
Hier, sur le Camino, en marchant avec vous,
En l'honneur d'un garçon que j'apprécie beaucoup,
Je me suis essayé à l'art de Baudelaire.
À Michel,
Il part tôt le matin, de son air débonnaire,
Sourit à tout le monde. Son bâton à la main
Et son pas nonchalant ; c'est un vrai pèlerin,
Il pourrait, c'est à croire, faire le tour de la terre.
D'un regard bienveillant, et sans en avoir l'air,
Il détourne les yeux, se souciant de Marcel,
Dit en me regardant, d'un petit air « ficelle » :
« Quand on le croit devant, il est toujours derrière ! »
Avec beaucoup d'humour et sans méchanceté,
Il « croque » un d'entre nous, à chaque fin de soirée.
J'aime sa discrétion, j'adore sa bonhomie.
C'est un type comme lui qu'on voudrait comme ami.
Protégé par saint Jacques, qu'il nous reste fidèle.
Refais un Camino. « Hasta luego » Michel.
 
Santiago, le 17 octobre 2003.

Dans la chapelle de France, à l'intérieur de la cathédrale, le chanoine don Jaime remet à chacun d'entre nous une compostela signé de sa main. Délicate attention que nous devons à Guy, notre ami et bon président. Chaque année, en juillet, Guy se rend à Saint-Jacques-de-Compostelle, durant quinze jours, assurer l'accueil des pèlerins.

Chœurs toujours émouvants des sœurs Bénédictines, en l'église San Pelayo. Les repas sont pris chez Manolo, sauf le dernier, somptueux banquet d'au revoir terminé par la dégustation d'une spectaculaire queimada. Vivement le prochain pèlerinage, si saint Jacques nous aide et si Dieu le veut.


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