ASSOCIATION FRANÇAISE des PÈLERINS de SAINT JACQUES de COMPOSTELLE

Laurence Sterne (1713-1768, romancier et pasteur né en Irlande) .

Extrait de son "Voyage sentimental en France et en Italie".

Chapitre "NAMPONT, L'ÂNE MORT"

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... II était assis sur un banc de pierre à la porte. Le bât et la bride de l'âne étaient à côté de lui : il les levait de temps en temps et les laissait ensuite tomber..., puis les regardait fréquemment en levant la tête.... Il reprit ensuite sa croûte de pain, comme s'il allait la manger....Mais après l'avoir tenue quelque temps à la main, il la posa sur le mors de la bride en regardant avec des yeux de délire l'arrangement qu'il venait de faire et il soupira.

La simplicité de sa douleur assembla toute une foule de monde autour de lui ; et La Fleur (le valet du narrateur) s'y mêla pendant qu'on attelait les chevaux. Moi, j'étais resté dans la voiture, et je voyais et j'entendais par dessus leurs têtes. II disait qu'il venait d'Espagne , où il était allé du fond de la Franconie (région de Francfort-sur-le-Main), et qu'il s'en retournait chez lui.

Chacun était curieux de savoir ce qui avait pu engager ce pauvre vieillard à entreprendre un si long voyage.

Hélas ! dit-il, le ciel m'avait donné trois fils ; c'étaient les plus beaux garçons de toute l'Allemagne. La petite vérole m'enleva les deux aînés. Le plus jeune était frappé de la même maladie et je craignis aussi de le perdre, et je fis vœu, s'il en revenait, d'aller par reconnaissance en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Là, il s'arrêta pour payer un tribut à la nature...et pleura amèrement.

Il continua... Le ciel, dit-il, me fit la faveur d'accepter les conditions , et je partis de mon hameau avec le pauvre animal que j'ai perdu....Il a participé à toutes les fatigues de mon voyage ; il a mangé le même pain que moi pendant toute la route ; enfin , il a été mon compagnon et mon ami.

Chacun prenait part à la douleur de ce pauvre homme. Lafleur lui offrit de l'argent... Il dit qu'il n'en avait pas besoin. Hélas ! Ce n'est pas la valeur de l'âne que je regrette, c'est sa perte...J'étais assuré qu'il m'aimait... Il leur raconta l'histoire d'un malheur qui leur était arrivé en passant les Pyrénées... Ils s'étaient perdus et avaient été séparés trois jours l'un de l'autre : pendant ce temps, l'âne l'avait cherché autant qu'il avait cherché l'âne, à peine purent ils manger l'un et l'autre qu'ils ne se fussent retrouvés.


    
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Source : site Gallica, BNF