Un pèlerinage par procuration

En 1374 vivait à Paris un certain Yvonnet Warguier. Il était marié avec une certaine Gillete. Ils avaient deux jeunes enfants. Au début du Carême 1374, vers le 20 mars, Yvonnet partit pour Saint-Jacques de Compostelle. Il fit l'aller et le retour Paris-Compostelle, à pied bien sûr, en trois mois. Nous ne connaissons pas son itinéraire et c'est dommage. Par le chemin traditionnel, il faut compter 3200km et en divisant par 90 jours, on peut calculer que ses étapes dépassèrent en moyenne les 35km par jour. C'était un bon marcheur, un professionnel, son métier en effet : pèlerin professionnel !

Certains, comme Joseph Benoît Labre, ont fait de leur vie entière, un pèlerinage continuel. Mais il ne s'agit pas de cela. Yvonnet Warguier, en pérégrinant, exerçait un métier comme un autre qui lui assurait une certaine aisance. Cette profession, toutefois avait l'inconvénient de l'obliger à de longues absences. Il nous est dit qu'avant de partir, il laissa à sa femme « de l'argent largement pour le gouvernement de elle et de ses diz enfant durant le dit voyage ».

Au Moyen âge, en effet, si vous aviez fait le vœu ou la promesse d'aller en pèlerinage à tel ou tel sanctuaire, vous pouviez valablement vous faire remplacer. Nous ne connaissons pas ce cas de pèlerinage par procuration par le contrat qui en fut l'origine. Nous en avons connaissance indirectement, à l'occasion des démêlés conjugaux et judiciaires des époux Warguier.

Quand il rentra à Paris, vers le 20 mai 1374, Yvonnet constata que « sa... femme avait despendu son argent trop oultrageusement ». Très vite les jours suivants, Gillete vendit à l'insu de son mari du " linge et autres biens " et « assembla la somme de huit franz » qu'elle alla dépenser « en la ville, ès tavernes et ailleurs ». L'épouse ne rentra à la maison qu'au bout de huit jours. Elle fut accueillie « aimablement » et ne fut pas battue.

" Le mardi devant la feste du Saint-Sacrement " qui tomba le 1er juin en 1374, Yvonnet donna de l'argent à Gillete pour qu'elle aille faire des courses alimentaires. En chemin, très vite, Madame oublia l'objet de sa sortie et alla " en plusieurs et divers lieux pour boire et mangier ". Une heure après son départ, elle était devant un verre de vin dans la taverne d'un certain Salmon, dans l'île de la Cité. Des voisins sournois de la famille Warguier renseignèrent Yvonnet qui « esmeu et corrocié » vint à la taverne. Il trouva Gillete, Salmon, le tenancier et Brinaut, un huissier, attablés à boire. " Il print une pinte d'estaing qui estoit sur la table ... et en fery sa ... femme un cop en l'espaule et un autre cop ... en la teste. "

Brinaut, l'huissier, vint au secours de la blessée en la menant chez un médecin pour "l'appareillier ". Elle revint ensuite passer la nuit chez lui. Le lendemain, une scène bizarre se produisit : Gillete assigna en justice Yvonnet, puis abandonna sa poursuite. Les deux époux se réconcilièrent « et furent à bonne paix et amour ».

Chez elle, Gillete prit une robe et quelques affaires, puis se rendit à l'Hôtel-Dieu. Elle séjourna cinq jours à l'hôpital puis, n'y tenant plus, repartit en ville " ès tavernes et en plusieurs autres lieus ". Hélas, sa blessure, s'infecta probablement car le 16e jour après son " cop en la teste ", elle passa " de vie à trespassement ".

Craignant la rigueur de la justice, Yvonnet quitta Paris en toute hâte et laissa à plusieurs de ses amis le soin de faire des démarches judiciaires pour obtenir la fin des poursuites. Les amis dans leur requête exposèrent au juge tous les éléments qui étaient favorables au meurtrier. Des " lettres de rémission " furent accordées en décembre 1374.


Source : bel article d'Yves DOSSAT dans le numéro 15 (Le pèlerinage) des Cahiers de Fanjeaux Privat, Éditeur

Association Française des Pèlerins de Saint Jacques de Compostelle
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