ASSOCIATION FRANÇAISE des PÈLERINS de SAINT JACQUES de COMPOSTELLE


Les pèlerins de Saint Jacques ne furent pas nombreux au 19e siècle, pourtant il y en eu. En voici un témoignage exceptionnel !
Suite aux lois anticléricales de Jules Ferry en 1880, de nombreux membres de congrégations religieuses catholiques (plus de 5000 ?) durent quitter la France. Ainsi à Osma en Castille en 1883, on trouve 25 moinillons (des novices) qui un jour s'enflamment : ils veulent aller en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle.
Le récit de l'aventure commence au chapitre 11 du livre de Guillaume BERNARD intitulé : Quatre ans en exil - À travers l'Espagne, souvenirs, récits, voyages et anecdotes. Le livre a été numérisé par la BNF et est disponible en ligne.

       Les chapitres de ce récit Carte du parcours

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LE PÈLERINAGE à SAINT-JACQUES DE COMPOSTELLE.
D'OSMA À PALENCIA.

Vingt-cinq pèlerins allant à pied, sans le sou, pendant plus de deux mois et à l'époque des grandes chaleurs dans un pays étranger, inconnu pour eux, voilà certes de quoi frapper l'esprit d'un romancier et exciter l'attention d'un lecteur !

Ajoutez à cela que cette course, déjà si extraordinaire par elle-même, se fait à travers l'Espagne, le pays des aventures, au milieu de circonstances absolument imprévues, et vous serez bien aise, ami lecteur, d'avoir entre les mains ce récit nouveau, inédit, et, je vous le jure, parfaitement historique.

Voulez-vous avoir une idée générale de l'itinéraire suivi par notre pieuse caravane? Prenez une carte d'Espagne : de Soria ou d'Osma, tracez une ligne qui rencontre Palencia, Léon, Astorga, pour aboutir à Santiago ou Saint-Jacques-de-Compostelle ; puis descendez sur Orense, Zamora, Salamanque, Avila, Ségovie, et rejoignez le point de départ à Osma : vous aurez ainsi une sorte de triangle très allongé, qui vous représentera le chemin parcouru en. deux mois à peu près, avec les étapes principales de cette magnifique et pittoresque excursion. Et maintenant essayons de raconter la chose en détail. Partis d'Osma à cinq heures, nous arrivâmes sur les neuf heures à San Esteban de Gormaz, où l'hospitalité nous fut donnée par les curés des deux paroisses. Les Messes du lendemain furent célébrées dans l'ermitage consacré à la Madone miraculeuse, dont la puissante protection accorda jadis aux héros chrétiens d'Espagne la glorieuse victoire de Calatañazor.

Notre pèlerinage se faisant en union avec l'Œuvre Générale de Notre-Dame-du-Salut à Paris, c'était une première indulgence plénière que nous récoltions dans ce vénérable sanctuaire.

À sept heures, nous sommes en route, nous chantons l'Office divin, nous récitons le Rosaire, et comme nous n'avons rien pour dîner, nous quêtons du pain en passant dans un village, et nous goûtons la joie des pauvres de JÉSUS-CHRIST en nous asseyant dans la hutte d'un cantonnier pour prendre notre frugal repas. Le soir à cinq heures, nous entrons an superbe couvent des Augustins de la Vid. Faut-il le dire ? Ces bons moines espagnols ne comprennent pas notre folie : à leurs yeux, nous sommes des imprudents de premier ordre, nous allons sûrement à la mort, et l'un d'eux nous demande même avec une cruelle malice :

- Combien êtes-vous ?
-Vingt-cinq, mon Père.
- Oh ! Alors, c'est vingt-cinq cercueils qu'il faut préparer !

Mais ce ne sont pas les objections d'aucune sorte qui peuvent nous faire renoncer à notre voyage. Nous laissons les Augustins de la Vid navrés, peut-être scandalisés, et nous partons; après avoir fait toutefois le vœu à Notre-Dame de Consolation de dire trois messes ou d'offrir trois Communions en son honneur, si nous revenions tous sains et saufs de Santiago.

Vraie folie ! En ce siècle de progrès et de lumière, ose-t-on croire qu'il y ait des hommes sensés pour concevoir et accomplir des projets tels que le nôtre?

Nous partons donc, et une nouvelle épreuve vient nous assaillir en chemin : une pluie torrentielle nous mouille jusqu'aux os :

- Chantons le Magnificat de Lourdes, nous dit le Père Emmanuel. Le Magnificat retentit, sonore, majestueux, comme un défi, ou mieux comme une action de grâces qui monte au Ciel. Mais la pluie ne discontinue pas, et notre Magnificat est achevé.

- Chantons-en un second !

Et de plus belle nous chantons le même cantique, tandis que de plus belle aussi la pluie tombe sur nous. De vrai, on dirait que les cataractes du ciel sont ouvertes toutes grandes et qu'un nouveau déluge va submerger la terre. Notre second Magnificat est terminé, et nous en entonnons un troisième, pour bien prouver à DIEU que l'abondance des eaux n'a pas éteint en nous son divin amour : Aquae multae non potuerunt extinguere caritatem.

Cette fois, l'orage cesse; nous nous secouons sans ralentir le pas, et, sur les huit heures, nous faisons notre entrée à Aranda de Duero.

Assurément nous ne songeons pas à cette heure à parcourir inutilement les rues de la ville : nous sécher auprès d'un bon feu, nous restaurer et nous reposer jusqu'au lendemain est chose beaucoup plus pratique.

D'ailleurs Aranda de Duero, cette ancienne résidence royale, n'a vraiment rien de curieux ni de bien propre à nous montrer. Avec ses rues tortueuses et mal entretenues, ses maisons mal bâties, elle semble devenue le quartier général des mendiants du royaume. Et faut-il dépeindre en passant ces malheureux à longue barbe, aux cheveux demi-rasés, au manteau crasseux, qui vous tendent la main en disant : - Por Dios, una limosna, señor, un cuarto ! (Au nom de Dieu, une aumône, monsieur, un sou !)

Pourtant Aranda, située sur le croisement de plusieurs grandes routes, expédie du côté, de Madrid, de Valladolid, de Burgos, de Soria, une assez grande quantité de vins, et il n'est pas rare d'y rencontrer des commerçants français qui sont venus y faire des achats parfois très considérables.

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À partir d'Aranda, nous allons à travers la campagne, en suivant des sentiers à peine tracés, et le premier village que nous rencontrons c'est Aguilera, où se trouve un couvent de Franciscains, illustré autrefois par saint Pierre Regalado, et aujourd'hui tout à fait abandonné(*). L'église possède une très riche collection de reliques que nous avons le bonheur de vénérer à notre aise.

* Il y a quelques années, des Pères Passionistes italiens sont venus occuper ce monastère et l'ont restauré.

J'ai relevé sur un tableau qui représente trois têtes de princes l'inscription suivante :

Post hominem vermis.
Post vermem faetor et horror
Sic in non hominem
Vertitur omnis homo.
Mors ipsa, dum venerit,
Vincitur, si prins meditetur.

" Après l'homme, les vers. Après les vers, la corruption et l'horreur. C'est ainsi que tout homme se change en non-homme. Mais on peut triompher de la mort même, quand elle viendra, si on la médite auparavant. "

Vers le soir, nous arrivons en vue du village de Gumiel del Mercado. Et ici quelle surprise ! Des troupes d'enfants suivis de femmes, puis des hommes, enfin toute la population, viennent à notre rencontre, font la haie sur notre passage, nous escortent en triomphe et font retentir sans discontinuer les cris de : Vive le Père Emmanuel et toute sa compagnie ! Vive la religion ! Vivent les religieux ! etc.

Nous sommes confus d'une telle réception, et pourtant ce n'est qu'un commencement. Lorsqu'après le souper nous nous dirigeons vers l'église principale pour y chanter un salut, toute la foule nous accompagne, et à travers les rues des milliers de voix entonnent l'Ave Maria de Lourdes. La nuit était venue, et les faroles ou flambeaux que portaient la plupart des habitants nous faisaient penser à la procession à travers les lacets de la grotte Massabielle.

À une telle réception devait correspondre une scène touchante d'adieux le lendemain matin. La population tout entière pleurait à notre départ, et dans les termes les plus touchants nous faisait des souhaits de bon voyage au milieu de vivats bien nourris et enthousiastes.

Nous traversons le petit village d'Ormelillo et nous logeons le soir à Tortolès, diocèse de Burgos. Le clergé de l'endroit, précédé de la croix, de drapeaux, etc., était venu nous recevoir en procession solennelle et nous conduire dans le couvent des Bénédictines, où nous trouvâmes une hospitalité parfaite.

L'Ayuntamiento (Conseil municipal) avait eu de son côté des attentions délicates pour nous. Elle avait d'abord fait ouvrir à notre occasion le tombeau d'un ancien amiral Pedro Gonzalez, mort depuis sept siècles, et dont le corps, quoique desséché, nous parut bien conservé dans son urne de pierre. De plus, elle nous avait voté, en séance extraordinaire, un déjeuner, que nous allâmes prendre à la mairie, en compagnie des autorités du village et des nombreux mendiants de l'endroit ou des environs.

Après avoir visité toutes les églises, nous partîmes, bien reposés et vaillants, dans la direction de Palencia, dont nous ne sommes plus séparés que par deux journées de marche.

Nous passons à Cevico-Navero, où nous sommes reçus encore en grande pompe par le curé, qui avait fait faire des neuvaines à ses paroissiens pour l'heureux succès de notre voyage, et qui, en nous quittant le lendemain matin, baisait nos ceintures en pleurant.

Puis nous traversons un petit village dont le curé, vénérable vieillard, nous demande, comme une grâce, d'entrer dans son église pour y faire une prière. Nous logeons à Cevico de la Torre, et, le 11 juin, nous arrivons en vue de Palencia.

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PALENCIA - LÉON - ASTORGA.

Partout ce sont " des enthousiasmes, des prières, des larmes, des actes de foi, que la seule présence ou arrivée du pèlerinage provoque. " On n'a pas le temps de suffire aux fonctions, aux prédications, à la marche, à l'organisation et au repos indispensable. Le bien se fait surtout par les grandes manifestations que le passage des pèlerins provoque. Quelle foi, quelle charité, quelle vie chrétienne dans ces bonnes populations de la Vieille Castille ! "

Ici, à Palencia, la ville tout entière avec le clergé, les autorités, les guardias civiles, sont venus nous recevoir en dehors des portes. L'évêque nous attendait dans une église principale. La foule ne nous laisse pas marcher : on se précipite sur la correa (ceinture de cuir) et sur l'habit pour les baiser. On n'avait pas vu de moines par ici depuis tant d'années !

L'évêque est venu nous voir deux fois au séminaire, où nous avons notre logement. Il a été d'une bonté, d'une joie sans égale, ainsi que tous ses prêtres.

Que de détails touchants, consolants, édifiants, que je ne puis vous donner !

Les bénédictions sont grandes; qu'on prie bien pour les pèlerins, qui ne font guère que prier en marchant et marcher en priant pour se reposer en dehors de leurs lits, en processionnant et en faisant des cérémonies religieuses. "

Ainsi s'exprime le P. Emmanuel dans une lettre datée du 11 juin, et qu'a reproduite Le Pèlerin. Je me garderai bien d'y rien changer; je n'ai au contraire qu'à ajouter au récit un peu bref du Père, certains menus détails qui montreront jusqu'où allait l'enthousiasme excité par notre passage.

Chez les Augustines récollettes, où nous allâmes presque en arrivant, nous fûmes reçus au chant harmonieux d'une cantate composée pour la circonstance et dont je citerai le refrain :

A nuestros hermanos
Alegres cantemos
Su feliz llegada
A este convento.

" Pleines de joie, chantons en l'honneur de nos frères, chantons leur heureuse arrivée à ce couvent. "

Monseigneur l'évêque nous prodiguait ses bénédictions, et la population nous entourait de sa meilleure sympathie ; ce fut une explosion de larmes au moment des adieux, et nous avons eu la preuve de ce que disait sainte Thérèse : No nay gente tan buena como la de Palencia. (Il n'y a pas de peuple aussi bon que celui de Palencia.)

Le gouverneur de la province avait écrit à tous les alcaldes (maires) des villes et villages que nous devions traverser, d'avoir à mettre en réquisition la gendarmerie sur notre passage. Aussi rien ne nous manqua, et nous n'eûmes qu'à nous féliciter de l'accueil reçu partout, jusque dans les plus petites bourgades, où les ovations se multipliaient, d'une façon parfois originale, mais toujours sincèrement pieuse et sympathique.

Je cite encore différentes lettres qui racontent, au jour le jour, notre voyage avec ses incidents.

Nous voici à Léon depuis hier soir. Nous pouvons suivre notre programme à un ou deux jours près, et nous avons partout des fêtes splendides. La réception à Sahagun a été cordiale, généreuse. Le souvenir de notre Frère de règle et de correa, saint Jean de Saint-Facond, nous y fait accueillir avec une sympathie inconcevable. Nous avons chanté la Messe dans l'église bâtie à la place même de la maison du saint augustinien, et on nous a logés à l'hôpital, où nous avions nos dortoirs et notre réfectoire, le tout très bien préparé.

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Léon, 18 juin 83.

Nous avons fait là un pèlerinage pieux, en vrais religieux, et prié beaucoup pour la sanctification de nos frères, Sahagun rappelle et renferme tant de souvenirs : Saint-Facond, le fameux couvent des Bénédictins où ont été élevés tant de saints (entre autres saint Pierre, évêque d'Osma), Notre-Dame la Pèlerine, ou Madone des Pèlerins, la Peregrina, Saint-Jean de Sahagun, etc., etc. Les enfants, consacrés souvent dès l'âge le plus tendre à saint Jean de Sahagun, portent jusqu'à dix ou douze ans l'habit du saint. On s'explique comment les Augustins sont tant aimés dans cette ville.

Entre Palencia et Sahagun, c'était partout un empressement, une bonté, des manifestations de foi, accompagnés de larmes, de vivats, d'obstination à nous suivre pendant une et deux lieues, et des marques les plus vives d'enthousiasme.

À Paredes, la fête a été d'un éclat sans pareil. Au départ, à la séparation sur la grand'route, c'étaient des sanglots et des cris a fendre l'âme.

Nous faisons toujours une fonction solennelle dans les églises; le plus souvent c'est une grand'Messe avec sermon, et il y a vraiment foule.

Les prêtres, les alcades, les enfants des écoles avec leurs maîtres, les notables, etc., viennent au-devant de nous et nous suivent à notre départ. On bénit l'oeuvre, et les curés nous disent qu'elle remue les populations d'une manière heureuse.

Si nous arrivons dans un pueblo (village) non averti, en moins de deux heures on nous donne de quoi pouvoir coucher.

Au sortir de Mansilla, nous avons été surpris en route par un arc de triomphe porté par les Enfants de Marie d'un village voisin : un arceau formé de rubans et de fleurs nous précédait en tête de la procession ; un autre, semblable, suivait, - et l'on nous chantait, tout en marchant avec nous, des couplets espagnols.

Quant à la réception de Léon, elle a été d'un éclat extraordinaire. Le gouverneur de la province est venu lui-même nous recevoir à deux kilomètres de la ville, après avoir fait mettre dans les journaux un avis à tous les alcades d'avoir à nous aider le mieux possible à notre passage.

Le vicaire capitulaire, sede vacante, est venu en chape avec une procession composée de plus de trois cents séminaristes, de tous les chanoines, curés, confréries, avec croix, bannières, etc., nous recevoir à un grand kilomètre de la ville. La foule couvrait la route et les guardias civiles avaient peine à frayer un passage.

Nous chantions l'Ave Maria de Lourdes, que la population reprenait avec entrain. Mais l'encombrement faisait qu'on avançait si lentement, que nous arrivâmes seulement à neuf heures et demie à l'église désignée pour nous recevoir, la cathédrale étant en réparation.

On fit monter le P. Emmanuel en chaire, son bâton de pèlerin à la main, et il dut remercier ainsi le peuple de Léon de sa foi enthousiaste et de ses marques de sympathie.

DIEU bénit visiblement ce petit pèlerinage, qui prend les proportions d'un véritable événement religieux et d'un mouvement de foi et de piété extraordinaires dans les contrées que nous traversons. Il a ses fatigues, ses moments rudes pour le corps, mais ses joies et ses consolations ineffables pour l'âme. Je me demande parfois si je rêve.

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Astorga, 20 juin 1883.

Même réception à Astorga qu'à Léon, qu'à Palencia et que dans tous les pueblos grands ou petits. Le pèlerinage est vraiment l'occasion de grands mouvements et de manifestations publiques et ardentes de foi et d'enthousiasme religieux ; nous sommes confus de toutes ces ovations. Les alcades et gouverneurs nous offrent partout leurs services. Le clergé surtout est admirable de bonté, de déférence, de simplicité, de dévouement. Nous ne nous arrêtons un jour entier que dans les grands centres. Ailleurs, nous ne faisons que prendre un repos de quelques heures ou d'une nuit. En route, on récite soit l'office, soit les prières du Rosaire, soit les litanies. On salue toute église aperçue, en baisant la terre et en récitant le Tantum ergo les bras en croix.

Villafranca, 24 juin 1883.

Nous voici à Villafranca depuis hier soir ; nous logeons au couvent qui garde le corps de saint Laurent de Brindes, et, ce matin, nous avons, chanté la Messe devant ses précieuses reliques. On nous a reçus ici, comme partout, avec un empressement et une foi qui nous confondent. Nous partons demain de grand matin pour affronter les chemins difficiles des pauvres montagnes de la Galice. Tout le monde en est effrayé. Nous redoublerons de prières. Puisse Notre-Seigneur, la Sainte Vierge et saint Jacques avoir pour agréables nos quelques efforts, la foi des populations et les prières qu'on fait en union avec nous !

J'ai cité sans interruption les extraits de lettres qu'on vient de lire. Je m'arrête ici pour parler un peu des curiosités que renferment les villes de Palencia, de Léon et d'Astorga. La première possède une cathédrale qui date du XIVe siècle, et qui est un monument gothique remarquable, tant par la pureté de son style que par l'élégance de ses formes, la hardiesse de ses voûtes et la richesse de son ornementation. Les boiseries de la grille du choeur, des tapis de Flandre de toute beauté, de magnifiques retables, des tableaux de maîtres, notamment les Épousailles de sainte Catherine, le chef-d'œuvre de Mateo Cerezo, des vases sacrés d'un travail exquis : tout attire le regard et provoque l'admiration.

Cette église est placée sous le vocable de saint Antolin, cénobite qui vivait dans une grotte que l'on visite, pieusement et au-dessus de laquelle le temple a été édifié.

Mais la cathédrale de Léon est bien supérieure à celle de Palencia ; n'en déplaise même à Burgos et à Tolède, elle me semble digne d'être citée comme le modèle par excellence de l'art ogival en Espagne.

Il nous est agréable de constater aussi que les travaux de restauration, commencés il y a vingt ans par Juan de Madrazo et continués par Demetrio de los Rios, conservent à l'édifice toute sa majesté et toute sa pureté. Quatre-vingts mètres de longueur, quarante de largeur, soixante d'élévation ; un grand portail surmonté de trois tours différentes de forme et d'âge ; des façades latérales sculptées comme la façade principale ; des baies de fenêtres encastrant des vitraux peints; des chapelles d'une construction soignée, d'une richesse d'ornementation remarquable ; des piliers fusiformes, d'immenses cloîtres, de magnifiques dépendances : voilà l'ensemble de la cathédrale de Léon, dont l'architecture vaillante semble, dit un auteur, avoir été échafaudée sur des pointes de lances. Le vieil édifice, bâti en 1119, a ses habitants vieux comme lui, contemporains de toutes les époques qu'il résume, et qui dorment là leur dernier sommeil. Mais la population de l'église la plus animée, la plus resplendissante, celle qui nuit et jour assiste debout aux saints Mystères, qui emprunte aux rayons du soleil sa couleur et sa vie, ce sont les anges, les saints, les vierges, les apôtres, les rois, les évêques et les martyrs, qui figurent, d'une manière si distinguée, si solennelle, sur les vitraux. Rien ne manque à ce sanctuaire vénérable pour exciter tous les genres d'intérêt.

N'oublions pas de visiter encore, à Léon, l'église collégiale de San Isidor, temple roman, surmonté d'une tour carrée et entouré d'un cloître parfaitement entretenu. C'est le roi Ferdinand Ier qui en décida la construction, au XIe siècle, et qui en fit dresser le plan. Malheureusement la restauration de cet antique édifice s'est faite sans intelligence : des couches de chaux y masquent entièrement les assises de pierre.

Le corps de saint Isidore, le grand docteur de Séville, est placé sur le maître-autel, dans une urne d'argent soutenue par des lions. Enfin on admire dans cette église quatorze tombeaux des rois de Léon, rangés à la file dans un panthéon magnifique au-dessous du choeur, qui rappelle la crypte de Saint-Denis. J'ai rarement vu des peintures murales du XIe siècle dans un état de conservation aussi parfait que celles qui décorent le panthéon de Saint-Isidore.

L'église que nous visitons jouit d'un privilège qui ne lui est commun qu'avec la cathérale de Lugo, à savoir l'exposition perpétuelle du Très-Saint Sacrement, qui a pour origine la tenue d'un concile en ce lieu.

Mais, hélas ! Il faut le dire, que de ravages n'ont pas faits ici, en 1809, Soult et son armée d'iconoclastes ! Dans tout le nord de l'Espagne, on retrouve les traces de ces barbares et sacrilèges destructions. La hache, l'incendie ont mutilé ou anéanti quantité de merveilles, de telle sorte que ce que nous voyons n'est qu'un reste des splendeurs d'autrefois.

Astorga cependant a pu garder intacte sa cathédrale gothique en granit rouge, avec ses deux tours, qui semblent couvrir la ville de leur ombre tutélaire. Cet édifice grandiose date du XVe siècle. Il possède une collection de reliques peut-être unique, des vases sacrés de la plus haute antiquité, ainsi que des ornements précieux et des souvenirs de Terre Sainte ; on nous y a montré jusqu'à un fragment de la verge d'Aaron. Je n'oublierai jamais le chocolate d'Astorga, le plus fameux et le plus renommé des chocolats espagnols, la consolation des femmes, comme dit l'inscription qui se lit sur l'enveloppe du paquet ; ni les mantecadas, sorte de massepain grossièrement logé dans des carrés de papier, qu'on dirait de carton, en raison de leur épaisseur, et qui furent blancs peut-être avant d'avoir passé par les mains du pâtissier.

Et maintenant, nous allons pénétrer dans une province toute nouvelle pour nous; on nous a dit que nous y mourrions de faim et de froid, au milieu de ces rudes montagnes de la Galice ! Affrontons bravement tant de dangers !

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LA GALICE - SAINT-JACQUES.

POUR descendre des hauts plateaux de la Castille dans le royaume de Galice, il faut franchir cette partie de la chaîne cantabrique que l'on désigne sous le nom de Montañas de Léon, passer à Combarros et traverser le col de Manzanal élevé de onze cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Le trajet en chemin de fer est d'un intérêt saisissant : vingt-trois tunnels, des viaducs perdus dans les espaces, à des hauteurs vertigineuses, des murs de soutènement, de plus de cent mètres de long et de trente de haut, des ponts d'une hardiesse inouïe sur douze rivières, des cours d'eau déviés, des routes déplacées, et un lacet à peu près unique en son genre, el lazo, au moyen duquel la voie passe en tunnel sous elle même, comme dans le chemin de la Forêt-Noire : tels sont les travaux accumulés pour vaincre les difficultés de la nature.

Quand on a descendu ces montagnes, le paysage change d'aspect. Voici des bois, des champs verts, des maisons blanches, des produits variés. Nous sommes dans la vallée de Vierzo, et ce sont là, en face de nous, les ruines du château de Bembibre, qui fut, au temps jadis, l'une des plus formidables citadelles des ducs de Benavente.

À Manzanal, nous avions été reçus dans le luxe de la pauvreté par un curé charmant, venu à notre rencontre avec son sacristain au chant des Litanies des Saints. Manzanal était une riche bourgade que Napoléon Ier a brûlée deux fois !

En passant à Monte Alegre, le vieux pasteur nous obligea à accepter le pain et le sel de l'hospitalité, et ne voulut pas nous quitter avant d'avoir fait bénir par le P. Emmanuel le lit sur lequel, disait-il, " je vais bientôt mourir. "

À Bembibre, nous logeâmes dans l'école communale. Le Crucifix n'a pas encore été arraché de ces asiles de l'enfance, et notre cœur s'est serré en pensant à l'apostasie de la France. Nous voici à Villafranca, qui garde, comme nous l'avons dit, dans un couvent de Franciscaines, le corps de S. Laurent de Brindes. L'horizon se resserre; des rochers énormes ferment la route, la marche devient pénible et difficile; nous voyons un pont oblique, jeté d'une montagne à l'autre pour le chemin de fer, et nous entrons en Galice.

La Galice est appelée, non sans raison, l'Auvergne de l'Espagne. La population qui l'habite est rude, agile, vigoureuse, grossière, douée d'une portée d'esprit médiocre, d'une expression de physionomie commune, vieillissant avant l'âge, et dont la pauvreté contraste avec les magnificences de la nature. Comme en Auvergne ou en Savoie, les Galiciens (Gallegos), dénués de ressources, sont obligés d'exiler leurs enfants. Dès que ces derniers ont atteint leur dixième année, ils leur donnent une musette, zampnoa, un morceau de pain noir, une paire de sabots, qu'ils leur recommandent de ne porter qu'en ville, afin de les ménager, puis ils les envoient courir le pays. La plupart se répandent dans la péninsule ; ainsi à Madrid, à Barcelone, à Valence, etc., les commissionnaires du coin, les porteurs d'eau, les veilleurs de nuit, qu'on appelle mozos de cordel, aguadores, serenos, sont presque toujours des Galiciens. Ce sont des ganapanes, c'est-à-dire des hommes sachant gagner leur pain, supportant avec patience toutes les moqueries et toutes les fatigues, et faisant leur petit pécule, sou à sou, à la faveur de ceux qui emploient leurs services.

À la chaussure près, car ils marchent pieds nus, les Galiciens sont costumés d'une façon qui se rapproche des habitudes auvergnates. Leurs culottes de bure ne sont point attachées au-dessous du genou, ce qui fait dire aux Castillans qu'un Galicien ne saurait être étranglé par le cou, mais par les jarrets. Les femmes portent une jupe de bure écourtée. Une chemise à longues manches qui fait justaucorps ; elles ne se coiffent presque jamais.

En général les Gallegos, dont le langage se rapproche encore plus du portugais que de l'espagnol, sont doux, hospitaliers, et d'une probité proverbiale. Nous avons pu en avoir la preuve pendant les quinze jours que nous avons passés en Galice. Il y eut certains jours où nous arrivions à l'improviste dans de petites bourgades où nos lettres ne nous avaient point prévenus ; (la poste espagnole est si bien faite !) et pourtant le logement et les repas, improvisés nécessairement, ne laissèrent rien à désirer...

Par exemple, à Palaz-del-Rey, nous faillîmes coucher à la belle étoile. Notre guide nous ayant égarés, nous entrâmes à minuit et demi dans cette localité, qui, on le comprend, était ensevelie dans le sommeil. Pas une étoile au ciel ; aucun signe de vie dans les rues. Nous frappons à la porte du curé de la paroisse principale. Celui-ci apparaît à son balcon. Notre guide parlemente pour nous, mais inutilement. Le prêtre ne nous connaissait pas, et il nous envoie à un de ses confrères, qui déclare n'avoir pas de place pour nous recevoir.

Nous allons demander l'hospitalité chez un marchand de grains et de fromage. Ce dernier se montre à son balcon, nous prend pour des bandits et nous menace de son fusil, si nous ne nous retirons pas immédiatement.

Quel moment terrible pour tous ! Fatigués, épuisés, nous ne tenions presque plus debout. Repoussés de porte en porte, comme la Sainte Vierge à Bethléem, nous nous recommandons à DIEU, et, sur l'incitation du P. Emmanuel, nous tombons à genoux au milieu de la rue, les bras en croix, et nous récitons le chapelet.

Et à peine avions-nous entamé une première dizaine, que le marchand, qui venait de nous recevoir si mal, vient à nous, nous fait des excuses, et nous introduit chez lui, où nous ne tardons pas à nous endormir, qui dans un coin, qui dans un autre, sur la paille, sur la dure; et n'importe où nous pouvions étendre nos membres harassés.

Je ne ferai que citer les principales étapes de notre itinéraire : Rustelan (Ruitelan), Cebrero, Triacastella, Sarria, Puerto Marin, Palaz, Mellid, Arzoa (Arzua), Arca. Le 29 juin, nous étions en vue de Santiago. Voici la lettre qui annonçait notre heureuse arrivée.

Vive saint Jacques ! Nous sommes enfin arrivés au tombeau du grand apôtre. C'est hier, fête des saints apôtres Pierre et Paul, à une heure de l'après-midi, que du haut- d'une colline nous avons aperçu les tours de Saint-Jacques. - Vive saint Jacques ! s'écria le P. Emmanuel. Et tous, avec enthousiasme et bonheur, nous répétâmes : - Vive saint Jacques ! Alors on entonna le Laetatus, puis, les bras en croix, nous récitâmes un Pater et un Ave avec l'invocation Sancte Jacobe, et nous baisâmes cette terre où se sont agenouillés avant nous tant de saints pèlerins : Illuc enim ascenderunt tribus, tribus Domini ; ils forment des tribus, les saints qui sont allés vénérer le sépulcre de Santiago. Une foule très sympathique vint à notre rencontre. Ici je laisse raconter par un journal local, El Libredon, la réception inouïe qui nous fut faite à Compostelle. Je traduis littéralement le texte espagnol :

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Pèlerinage augustinien : L'ARRIVÉE

IL pouvait être deux heures et demie de l'après-midi, moment où la plupart des habitants commençaient à dîner ou à faire la sieste, lorsqu'un carillon général des cloches de toutes les églises annonça que les religieux augustins français, qui vivent à Burgo de Osma, arrivaient aux portes de Compostelle.

Au même instant, malgré l'heure intempestive, la population se mit à remplir les rues, et de nombreux groupes se massèrent sur la place Saint-Martin, où devaient passer les pèlerins pour entrer à la cathédrale.

Au bout de la longue rue Saint-Pierre, et dans le quartier des Concheiros, les enthousiastes et fervents fils de saint Augustin étaient attendus par la Commission de l'Excellentissime Chapitre, celle de Messieurs les Curés et Vicaires, celle de l' Union de la Jeunesse catholique, celle des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, l'Illustrissime Recteur du Séminaire, Messieurs les professeurs Perez Sandar, Callon et Carrero, à qui vinrent ensuite se joindre les religieux franciscains de la ville.

Le tableau qu'offrait la rue Saint-Pierre était magnifique : une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants couraient dans toutes les directions ; les fenêtres et les balcons s'ouvraient avec bruit et l'on y voyait une infinité de têtes avides de contempler les religieux exilés, avec le respect qu'inspirent les fils du cloître, avec la piété et la sympathie qui s'attachent à des expatriés.

Sur la figure des pauvres religieux, nous avons vu peinte la plus sainte joie avec des traits indéfinissables de mélancolique tristesse et de légères nuances de surprise et d'admiration. Leurs voix suaves, qui entonnèrent une hymne avec une grande perfection, se taisaient parfois au milieu du murmure et du bruissement de la foule.

" Un religieux portait en avant une croix de l'Ordre, et sur deux files marchaient ensuite, au nombre de vingt et un, les autres pèlerins, présidés par le Supérieur du couvent, qui est fils de l'illustre fondateur des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul.

En entrant dans la grande basilique du Fils du Tonnerre, les échos de l'orgue remplirent, graves et solennels, les imposantes arcades.

Un peuple immense remplissait les nefs, se coudoyant, se bousculant, se poussant pour mieux voir les pèlerins. Ceux-ci se couvrirent de leur noir capuchon et s'avancèrent à pas lents vers le maître-autel. L'orgue se tut. Les pèlerins, debout, chantèrent, avec émotion un superbe Te Deum, entonné par le Supérieur et écouté de tous les fidèles qui remplissaient le temple, dans un profond silence.

Puis, déposant à terre leurs bâtons, ils se mirent à genoux, levèrent les bras vers le ciel et récitèrent une station (*) accompagnés en cela par l'immense multitude qui les entourait.

* Les Espagnols appellent station une prière complète, par exemple, cinq Pater et Ave récités devant un autel.

Ensuite ils montèrent derrière l'image du saint Apôtre, qu'ils embrassèrent avec effusion, et descendirent enfin à la crypte, où ils se prosternèrent, prièrent quelque temps très émus et couvrirent de baisers cette terré bénie.

Alors ils se dirigèrent processionnellement vers la porte de Saint-Martin et sortirent de la basilique, traversant la place au milieu d'une incroyable multitude.

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AU SÉMINAIRE CENTRAL

Sous le vestibule du grand édifice de notre Séminaire, les pèlerins augustins étaient attendus par Messieurs les professeurs, parmi lesquels nous avons distingué don Isolino Suarez, don Augustin Corral, Riveira, Rodriguez Sabona, etc.

Les portes principales avaient été ouvertes toutes grandes, et tandis que les pèlerins s'en approchaient, la foule se poussait pour entrer aussi, afin de ne pas abandonner un seul instant ceux qui avaient, d'une façon si inusitée, mis en mouvement les fidèles de Santiago.

Mais voici le moment de là séparation.

La Croix vénérée franchissait le seuil du Séminaire. D'innombrables personnes remplirent l'escalier de pierre pour faire leurs adieux aux pieux voyageurs.

Alors éclata dans toutes les poitrines la tempête de l'enthousiasme religieux devant ce superbe spectacle.

S'entendant acclamés, les pèlerins se retournèrent.

Une voix sortant du peuple cria :

- Vivent les invincibles fils de saint Augustin !
- Vive la France catholique !
-Vive l'Espagne catholique !
- Vive l'apôtre saint Jacques !

À chaque vivat répondaient des milliers de voix sans laisser de temps ni d'intervalle.

Pour nous, cachés derrière la porte, nous contemplions la figure des pauvres religieux. Émus, le regard triste, les mains appuyées et croisées sur leurs bâtons, ils nous remplissaient l'âme de sympathie.

Au cri de : " Vive la France catholique ! " deux d'entre eux levèrent leurs yeux humides et, sur leurs joues fatiguées, des larmes amères coulèrent.

Le souvenir de la patrie perdue est un souvenir horrible. Pourtant ils ne pouvaient pas dire comme Lamennais : " L'exilé partout est seul, " car la vive affection des Espagnols les accompagnait, surtout en ce moment.

Après cette démonstration de sincère sympathie, les pèlerins allèrent chanter le Salve à l'église Saint-Martin et se retirèrent ensuite pour se reposer.

Bienvenus soient les religieux exilés du pays classique de l'infâme libéralisme qui couvre le siècle de boue !

Bienvenus soient-ils! Ils trouveront parmi nous paix, bonheur, amour ! Vive le pèlerinage augustinien ! Vive mille fois !

Il était quatre heures lorsque tout fut terminé. Une heure après, nous étions à la porte du séminaire pour attendre Monseigneur le Cardinal, qui venait y présider une cérémonie et faire un sermon auquel nous devions assister.

- Vamos, vamos, los peregrinitos ! dit-il en nous souriant ; vamos, me alegro mucho. (Bien, bien, mes chers petits pèlerins, je suis bien content.)

Il nous bénit avec une grande bienveillance. Quand il sut que nous avions l'intention d'entendre son sermon, il nous dit : No, no, ahora a comer y despues a descansar, que no se cansen mas. (Non, non, allez manger maintenant, puis vous reposer, et ne, vous fatiguez pas davantage.) Et, se tournant vers un prêtre du séminaire, il lui recommanda de bien nous soigner.

Je laisse encore la plume au journal de Santiago, déjà cité plus haut, pour raconter la cérémonie religieuse officielle et solennelle qui eut lieu en notre honneur, le dimanche, Ier juillet, à la basilique, sur l'ordre exprès de son Éminence Monseigneur l'Archevêque Paya.

En l'honneur du pèlerinage augustinien.
LA CÉRÉMONIE D'HIER À LA CATHÉDRALE

LA cérémonie solennelle qui a eu lieu hier à la basilique pour fêter l'heureuse arrivée du pèlerinage des religieux augustins français établis à Osma, ne pouvait être plus brillante ni mieux suivie.

Les vastes nefs de la cathédrale étaient pleines d'une assistance considérable, avide d'entendre le Père Supérieur de ces religieux qui devait monter en chaire.

La procession se fit à l'intérieur du saint temple, comme aux fêtes de première classe, sous la présidence de son Éminence Monseigneur le Cardinal et aux chants de beaux motets exécutés par le choeur et la musique de la chapelle dans la nef de la Soledad. Durant la procession, on fit marcher le grand encensoir, le célèbre et traditionnel botafumeiro (*) qui ne paraît que dans n petit nombre de solennités. Les religieux augustiniens marchaient en tête sur deux files.

(*) On désigne ainsi un encensoir monumental, tout en argent massif, qu'on suspend sous le grand dôme et que quatre hommes mettent en mouvement au moyen de cordes et de poulies. Il décrit, dans sa marche, des arcs de cercle, de cinquante mètres et plus.

Vint le moment où le R. P. Emmanuel Bailly monta en chaire : le recueillement fut général et le silence très profond. Le Révérend Père, d'une voix émue, commença par. exprimer sa reconnaissance pour le pieux accueil dont il avait été l'objet partout, même dans les plus petits villages, regrettant, dans ces moments d'immense joie qui remplissaient son âme, de ne pas assez bien posséder la belle langue espagnole pour parler comme il aurait voulu. Il expliqua qui ils étaient, d'où ils venaient, où allaient ces pèlerins religieux, et pourquoi ils avaient entrepris un tel voyage. En développant chacun de ces points, il eut des moments d'inimitable éloquence, et plus d'une fois il fit couler les larmes des yeux de ses auditeurs lorsqu'il rappela les malheurs de la France, sa patrie, et qu'il loua la foi pure, grande, admirable de cette chère Espagne qui avait été sa seconde patrie et qu'il n'oubliera jamais jusqu'à son dernier soupir.

Il dit que l'Espagne lui, avait apparu comme un miracle étonnant devant l'état actuel des autres nations ; miracle que seul avait pu accomplir l'apôtre qui la protège sans cesse. Dans la prière à l'apôtre saint Jacques, devant le sépulcre duquel il se trouvait, il s'éleva à une hauteur sublime. Il termina en remerciant le savant prélat qui gouverne avec tant de zèle le diocèse, des soins affectueux qu'il témoigne aux pèlerins, de la bonté douce et paternelle qu'il leur montre, des efforts touchants qu'il déploie pour leur procurer le repos et le bien-être dans cette cité bénie du grand Apôtre.

Après la Messe solennelle les pèlerins conduisirent son Éminence au palais archiépiscopal. Au sortir de la basilique, ils étaient attendus par une foule massée sur leur passage, qui voulait de la sorte faire une garde d'honneur aux pauvres religieux, jusqu'a ce qu'ils eussent franchi le seuil du séminaire.

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À SAINT-MARTIN

LE soir, dans la vaste chapelle du séminaire, eurent lieu les exercices du dimanche, auxquels assistèrent son Éminence Révérendissime et les religieux augustins.

Le Supérieur P. Emmanuel Bailly était assis dans une stalle du choeur, à droite de Monseigneur, et, en face, on voyait la croix de saint Augustin des fervents pèlerins à côté de la croix archiépiscopale.

Les pèlerins chantèrent, du haut de la tribune, avec accompagnement de l'orgue, le Salve Regina, ainsi que l'hymne si belle qu'ils avaient déjà chantée le jour de leur arrivée.

Son Éminence monta ensuite dans la chaire sacrée et prononça un très beau sermon, dans lequel il fit l'éloge des pèlerinages en général, mais surtout de celui que les religieux français de Burgo de Osma venaient accomplir avec un véritable esprit de prière et de pénitence. L'illustre prélat, éloquent comme toujours, de cette éloquence persuasive et sans pareille qui le distingue, tint suspendu à ses lèvres pendant longtemps l'auditoire d'élite et nombreux réuni au pied de la chaire.

Pour clore ces exercices, son Éminence, accompagnée des pèlerins, se dirigea vers la chapelle du Rosaire, et tous ensemble y chantèrent le Salve en l'honneur de la Reine des Cieux.

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COMPOSTELLE
Compostelle, mercredi 4 juillet 1883.

SAINT Jacques continue à nous combler de ses faveurs. Depuis, notre arrivée, nous avons toujours eu le bonheur de communier à l'autel dédié au grand Apôtre, où les trois Pères disent tous les jours la sainte Messe. Lundi, jour de la Visitation, nous sommes allés, en union avec la Sainte Vierge, visiter les Pères Franciscains de Terre Sainte, qui ont à Compostelle un magnifique couvent où le scolasticat, le noviciat et l'alumnat sont réunis. Il y a là près de deux cents religieux, et tous, jusqu'aux petits alumnistes de douze ou quinze ans, portent la tonsure monastique. Après les offices du matin, que les Pères Franciscains laissèrent aimablement à notre charge, l'on nous invita à prendre part à la récréation et au repas de la communauté. L'union la plus cordiale et la plus fraternelle s'établit entre tous avec une aisance et une simplicité vraiment religieuses. Pendant la soirée, M. Fernandez, président des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, nous fit visiter l'Université, la Faculté de Médecine, l'Hôpital Royal et la Basilique de Saint-Jacques dans ses détails. Une curiosité de la Bibliothèque de l'Université, c'est une édition espagnole de Don Quichotte, faite d'après une traduction française qu'un ignorant enthousiasmé, l'ayant prise pour l'original a traduite à son tour en langage castillan. Inutile de dire que c'est là le seul mérite de ce livre. À l'Hôpital Royal on nous montre la chambre où a logé saint Benoît-Joseph Labre. Il a prié devant l'autel où nous prions aussi, et où nous vénérons le corps de saint Théodore, rapporté de Rome. Mais ce qui prime tout autre monument et tout autre souvenir à Santiago, c'est la grande basilique de Saint-Jacques. Le portail est la copie de celui du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Toutes ces coupoles, ces dômes, qui ont été ajoutés à une époque plus moderne, rappellent le style byzantin. Outre les restes de saint Jacques et de ses deux disciples, la basilique possède un véritable trésor de reliques : un morceau considérable de la Vraie Croix, une épine de la Sainte Couronne, un bras de saint Christophe, le crâne de saint Victor, qui conserve de la chair, une infinité d'ossements et même des corps entiers de saints. De plus elle renferme sept autels privilégiés, dont la visite équivaut à celle des sept Basiliques de Rome, de façon que les trois grands pèlerinages du monde catholique sont là réunis à Santiago, avec tous leurs privilèges et toutes leurs bénédictions. Un mot encore sur la célèbre statue de saint Jacques qui se trouve au-dessus du maître-autel. Elle est en argent massif, et date de 1188. Deux escaliers y conduisent. D'après un pieux et antique usage, les pèlerins y montent d'un côté, baisent la statue en s'appuyant sur les épaules du saint, comme pour se décharger sur lui du poids des misères de la vie, et descendent du côté de l'Évangile. De vrai, on n'éprouve aucune gêne à embrasser ce bon saint, dont la figure avenante semble vous inviter en souriant à approcher et à parler. Je ne dirai rien des autres monuments que nous avons visités pendant notre séjour à Compostelle, ni de la curieuse église romane de Sainte-Marie de Sar, dont les piliers s'écartent de façon à former par le haut de la voûte une différence de un mètre en plus que par le bas ; ni de l'asile où sont réunis aveugles et sourds-muets ; ni de la chapelle des âmes du Purgatoire, où nous avons admiré de splendides bas-reliefs sur la Passion du Sauveur. J'arrive tout de suite au récit des dernières solennités qui ont marqué notre passage à Saint-Jacques. Avec la gracieuse autorisation de son Éminence le Cardinal-Archevêque, nous avions organisé un triduum à la vieille église du couvent Saint-Augustin. Le bon prélat avait accordé de nombreuses indulgences. On peut dire que toute la ville était sur pied pour assister à cette cérémonie, et pour écouter la parole ardente et éloquente du Père Emmanuel. Voici d'ailleurs ce que dit " Le Libredon " à ce sujet, en relatant le dernier acte de cette série de prières :

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À SAINT-AUGUSTIN

AVANT hier au soir, avec la solennité des jours précédents, le triduum devant le Saint Sacrement exposé. Jamais nous n'avons vu la spacieuse église de Saint-Augustin (San Agustin, Santo Agostiño) remplie. Le Père Prieur des Augustins d'Osma prêchait ce soir-là le sermon d'adieux, et, comme on le comprend, l'attention et l'avidité étaient générales. Le sermon roula principalement sur l'amour que nous devons à Notre-Seigneur, et il faut avouer que le R. P. Bailly fut des plus éloquents, admiré de tous et édifiant par sa parole chacun de ses auditeurs. Voici le moment des adieux. Le R. P. Em. Bailly d'une voix entrecoupée annonça son départ. Il exprima son regret de quitter ce pays, pour la foi duquel il n'avait pas d'éloges assez vifs ; de quitter cette Galice qui l'avait tant ravi par sa grande religion ; de quitter Santiago, qu'il n'oubliera jamais, jamais, jusqu'à son dernier soupir, non plus que les pauvres religieux qu'il conduit. Les cris et les sanglots étouffaient la voix de l'orateur ; les hommes les plus stoïques et les plus forts essuyaient leurs larmes, le tableau était imposant. Ils allaient partir, les pauvres exilés, les chers religieux, les fervents enfants de saint Augustin ! Cette idée était exprimée par des plaintes inconsolables. Jamais nous n'avons été témoin d'adieux si tendres, si affectueux, si touchants. Hier, dimanche, à la Messe de Communion, que célébra le Père Supérieur, près de deux mille personnes s'approchèrent de la sainte Table. Et c'est ainsi que s'achevèrent ces actes religieux qui formeront époque dans les Annales du culte de Compostelle.

Le mardi dix juillet, par un temps magnifique, le pèlerinage quitta le sanctuaire et la ville de Saint-Jacques. Citons une dernière fois le journal qui raconte cette " despedida ", qu'il proclame mémorable, surprenante, émouvante, indescriptible, inoubliable.

À six heures, les religieux augustins sortirent du grand séminaire et se dirigèrent vers la cathédrale, où le Père Supérieur célébra la Messe à la chapelle de Notre-Dame-del-Pilar. Autour des religieux, un grand nombre de fidèles se réunirent et commencèrent à se masser.

À sept heures précises, les pèlerins sortirent de la grande basilique par la porte de la Quintana, environnés par une foule immense qui, à l'entrée de la route d'Orense, présentait un spectacle merveilleux, se groupait autour des pauvres chers religieux, profondément impressionnés de cette touchante démonstration. Mais quand l'enthousiasme fut au comble, quand la scène changea tout à coup, ce fut à mesure qu'on approchait de l'endroit où les Commissions devaient faire leurs derniers adieux.

Chemin faisant, les femmes offraient au Père Supérieur des images avec leur nom ; d'autres se mettaient à genoux et baisaient ses pieds, sa ceinture, ses habits. Les hommes ne cessaient d'acclamer les chers pèlerins, leur demandant de revenir, de se souvenir d'eux ; et, au milieu dé cet éternel mouvement, de cette confusion extraordinaire, les religieux pouvaient à peine faire un pas. Sur tous les visages était peinte la douleur la plus profonde, sur toutes les lèvres étaient des paroles de désolation, de toutes les poitrines sortaient des soupirs et de tous les yeux des larmes.

À Puente-Pedriña (?), les Commissions se séparèrent du cortège. En ce moment les religieux et leur Supérieur étaient entourés de Monsieur Portai, Recteur du séminaire, de Messieurs les chanoines Iglesias, Blanco y Santana, du secrétaire de visite M. D. Jésus Béamud, qui représentait son Éminence Révérendissime, de M. Tafall (dom Santiago), de divers professeurs du Séminaire et de l'Université, des présidents de la Jeunesse Catholique et des Conférences de Saint-Vincent, et d'un grand nombre de particuliers et de prêtres.

Les adieux furent imposants. Le Père Supérieur embrassa ces Messieurs un à un ; les larmes étaient générales ; le sang se figeait dans les veines du plus indifférent.

En embrassant dom Jésus Béamud, le R. P Bailly, les yeux humides, le chargea de présenter à son Éminence, ange tutélaire et bienfaiteur des pèlerins, l'hommage affectueux qu'ils garderaient, lui et ses frères, au fond de leur cœur.

L'enthousiasme déborda alors. Le Père Supérieur ému cria :

- Vive l'Espagne catholique !

À ce vivat, la multitude répondit par un autre :

- Vive la France catholique !
- Vive l'apôtre saint Jacques ! reprit le Supérieur.
- Vive saint Denys, patron de la France catholique !... Vive saint Louis !... répliqua la multitude.

Et le Père Supérieur, les yeux fixés au ciel, du fond de son âme attendrie cria encore :

- Vive notre inoubliable et catholique peuple de Santiago..! Vivent nos chers bienfaiteurs !... Vive son Éminence Révérendissime !...

Les pèlerins, la tête inclinée, pleuraient amèrement. Monsieur Iglesias, archiprêtre de l'église cathédrale, sur les instances du Supérieur, bénit les pèlerins ; puis il supplia le Père Bailly de donner à tous sa bénédiction, car ils ne voulaient pas se retirer sans cette dernière consolation.

Ah ! le tableau qui s'offrit à nos yeux, la plume est incapable de le dépeindre.

Cette immensité de fidèles, comme mue par un ressort, se prosterna à terre le long de la route, en pleurant à chaudes larmes.

Les religieux s'agenouillèrent en deux rangées, et levèrent leurs bras au ciel ainsi que leurs yeux. On aurait dit des anges, et non plus des hommes.

Dans cette attitude majestueuse, le R. P. Bailly, d'une voix claire, dit ces paroles :

- Adieu, mon peuple ! je te bénis du fond de mon âme. Apôtre saint Jacques, faites que nous revenions vous voir un jour, si c'est votre bon plaisir...

Une tempête de cris interrompit le Père :

- Oui, oui, qu'ils reviennent ! saint Apôtre, qu'ils reviennent!... Vivent ces saints qui nous ont édifiés de leurs exemples !... Veuille le saint Apôtre qu'ils reviennent parmi nous !

- Ainsi soit-il ! répondaient les autres.
- Que le Ciel les guide en leur voyage!.
- Ainsi soit-il !...

Les Commissions se retirèrent; le Père Bailly supplia les fidèles de faire de même ; mais ce fut en vain ; le peuple, ravi par la magie de la sainteté de ces religieux, continua de les suivre pendant une lieue, tout en les acclamant sans cesser un seul moment.

On arriva à un endroit où il y a une croix en pierre. Le Père Supérieur voulut y faire son dernier adieu, et il le fit en phrases si émouvantes que les scènes antérieures se renouvelèrent.

Monsieur Fernandez Sanchez, au nom de la foule, embrassa étroitement le Père Supérieur, et celui-ci, en recevant cette dernière marque de l'amour des habitants de Santiago, se mit à pleurer comme un enfant (*).

* On n'oubliera pas que je traduis littéralement un article de journaliste espagnol.

Le Père Bailly a été plus ferme, et n'a point pleuré comme un enfant. Enfin, à force de supplications, les fidèles revinrent sur leurs pas, ne cessant d'acclamer les pèlerins qu'après les avoir perdus de vue.

Que DIEU guide les pauvres pèlerins !
Que le saint Apôtre les protège et les garde !

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DE SANTIAGO À ORENSE ET ZAMORA.

Après le récit de tant d'ovations que produisit notre passage à Saint-Jacques de Compostelle, je pourrais en commencer un second à peu près semblable au premier, car il y aurait à raconter tous les détails du retour par Orense, Zamora, Salamanque, Avila et Ségovie. Mais il suffira de noter seulement les particularités caractéristiques de cette dernière partie de notre pèlerinage.

En quittant Santiago, nous descendîmes dans la direction du Portugal, et nous saluâmes en passant le Mont Sacré (le "Pico Sacro"), lieu béni par le grand apôtre des Espagnes, et célèbre par la visite qu'y firent un grand nombre de prélats et de princes.

Nous arrivâmes à la fin de la première journée de marche au château du marquis de Santa Cruz, qui nous donna une hospitalité généreuse et qui voulut garder de nous un double souvenir, un autographe de chaque pèlerin et la permission d'élever un modeste monument avec une inscription commémorative de notre passage en ses domaines.

Et notre voyage se continua par Lalin, où la municipalité avait payé une fanfare pour nous accompagner partout ; par Cea, où le P. Emmanuel prêcha en plein air à la foule, trop nombreuse pour pouvoir entrer dans l'église, (*) ; et enfin nous aperçûmes la ville d'Orense.

* On ne se figure pas toute la poésie qu'il y a dans un sermon fait en plein air.

... Le récit se poursuit jusqu'à Osma, via Zamora, Salamanque, Avila et Ségovie.

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