ASSOCIATION FRANÇAISE des PÈLERINS de SAINT JACQUES de COMPOSTELLE

Voyage de Lisbonne à Saint-Jacques de Galice par Jean Baptiste Confalonieri

traduction de José Martinez-Almoyna

De LISBONNE à PORTO

Le mercredi 20 avril 1594, nous quittâmes Lisbonne pour entreprendre le voyage de Saint-Jacques de Galice.

Nous passâmes par Loures, Tojal, Villa Longa, Alverca (do Ribatejo), Alhandra où nous déjeunâmes. Nous continuâmes ensuite par Vila Franca (de Xira), Povoa, Castanheira (do Ribatejo), Vila Nova da Rainha et Azambuja où nous dormîmes. Distance, neuf lieues (54km).

Presque tous ces endroits sont vastes, très peuplés, avec de bonnes églises et surtout le parcours est très beau et agréable non seulement du fait de la multitude des lieux habités mais aussi à cause de l'agréement et la fertilité de la région. On ne traverse pas un seul pouce de terre mal cultivée mais plein d'oliveraies sur les collines, les plaines et les vallées.

Le jeudi 21 avril après avoir célébré la messe à Azambuja, nous allâmes à Cartaxo, grande ville où il y a un beau monastère de Saint-François. Nous y prîmes une collation et ensuite continuâmes vers Santarem. Au total nous fîmes cinq lieues (30km); une journée très agréable sur terrain plat.

Santarem s'appelle ainsi à cause de sainte Éria qui fut martyrisée ici et dont le corps repose dans un tombeau de pierre sur le rivage du fleuve Tage face à la ville. Avant, du temps des Maures, elle s'appelait Cabelicastro. Beaucoup de villes d'Italie ne sont pas aussi grandes que celle-ci. Il est question d'en faire un évêché. Ici vit la plus grande partie de la noblesse du Portugal et ici fut couronné Don Antonio en grande pompe et solennité. Elle a une partie haute et une partie basse. La haute se nomme Marvila et la basse Ribeira. Elle présente un ensemble de collines et de vallées, rivière et plaine. C'est ce qu'il y a de plus beau et de plus agréable à voir. Elle rassemble près de quatre-vingt mille âmes. Elle dispose de bonnes et belles maisons, de vastes places et à certains endroits les murailles sont doubles. Elle possède de nombreuses églises, grandes et riches, et de nombreux monastères de religieuses. Trois miracles constituent spécialement la richesse de cette ville.

L'un concerne l'église des moines de Saint Dominique. Il se produisit, il y a trois cents ans, dans une de ses chapelles. Deux enfants se rendaient à l'école que tenait le sacristain (du même Ordre) dans l'église. Ils portaient un panier avec leur repas pour ne pas devoir rentrer déjeuner à la maison. Parfois, venait une dame avec un enfant manger avec eux. L'ayant raconté au maître, celui-ci leur dit de demander à l'enfant, quand il viendrait la prochaine fois, de leur donner à manger à son tour puisqu'ils lui avaient donné à manger tant de fois. Ainsi firent-ils. Il répondit qu'il leur apporterait le jour suivant à manger, ainsi qu'au maître. Tous trois moururent le lendemain. On voit tous les ossements sur l'autel avec les linges dans lequels ils furent ensevelis (ils sont comme neufs).

L'enfant Jésus qui parlait avec les gamins y est aussi : en bois peint, richement habillé avec le globe terrestre dans la main.

Dans la même église, il y a la cape de saint Dominique, le corps de fray Égidio, compagnon de saint Dominique, qui a fait de nombreux miracles. Une cuve en marbre, ornée de statues de moines, dispose, sur le côté droit, d'une cavité pleine d'eau. On dit qu'elle est bonne pour les yeux et tout le monde s'en mouille les paupières. On conserve la ceinture de ce bien bon saint.

De plus, sur le maître-autel, il y a un petit linge plein de taches vives de sang. Il s'agit d'un miracle à propos du Saint Sacrement dans l'église Saint-Étienne dénommée maintenant du Très Saint-Miracle. En bref, voici le récit : Une femme, se voyant mal-aimée par son mari, prit conseil auprès d'une autre femme qui se trouva être juive, sur ce qu'elle pouvait faire pour que son mari l'aime. Celle-ci lui suggéra d'aller communier et de retirer le Saint-Sacrement de sa bouche pour le mettre dans un linge et le lui apporter.

Ainsi fit-elle, le plaçant dans un pli de sa cape. Certaines personnes la virent marcher avec sa cape pleine de sang mais ils pensèrent qu'elle était blessée. Elle ne se rendit compte de rien et en cachette emporta le tout à sa maison. Le mari aperçut dans le coffre de rangement et à l'extérieur une très grande lueur, des flammes, une odeur parfumée et d'autres signes parfois accompagnés de musiques suavissimes. Soupçonnant quelque sortilège, il en fit part au curé qui, ayant vu la même lueur, trouva dans le coffre la très saint parcelle enveloppée dans un tissu et adhérant à une pierre. Il y avait plein de sang coagulé, rouge foncé. La parcelle a été conservée : très blanche, non pas ronde mais comme mordillée. Là où les doigts la touchèrent, on voit des marques. Elle repose aujourd'hui dans un tabernacle d'or. On ne la dévoile qu'une fois par an, le deuxième dimanche après Pâques. Les particuliers ne peuvent la voir sans l'autorisation de l'archevêque. On dit que ceux qui contemplent la parcelle miraculeuse voient le Très Saint sous des formes variées.

Dans cette ville a eu lieu un autre très grand miracle dans l'église des Apôtres des moines de Saint Benoît. C'est le suivant : une jeune fille se retrouva avec son amoureux dans une oliveraie et celui-ci l'incita à la débauche. Comme elle refusait en l'absence d'une promesse de mariage, il lui en fit la promesse devant un crucifix qu'il y avait là par hasard. Après avoir satisfait ses appétits bestiaux, alors qu'il était sollicité pour les démarches matrimoniales, il nia toute promesse. Il y eut procès et tous se moquaient de la femme. À la question sur la présence de témoins, elle répondit qu'il n'y avait sur place qu'un Crucifix et qu'on devait aller auprès de lui pour connaître la vérité. Par plaisanterie, le tribunal fit le déplacement. Elle pria le Crucifix en demandant : N'est-il pas vrai, Seigneur, que Tu étais présent quand Untel a promis de me prendre pour femme ? Alors, le Crucifié détacha ses bras de la croix et s'inclina vers la droite, le bras droit abaissé et le bras gauche dressé vers le haut et la tête inclinée. Ainsi est-il encore aujourd'hui. Le Crucifié semble de chair. Dans l'inclinaison du corps, on ne voit aucune ride dans le bois. Il ne tient à la croix que par le clou des pieds. Cet évènement s'est produit il y a près de trois cents ans. L'affaire du Saint Sacrement, il y a plus de quatre cents ans.

Le vendredi 22 avril, nous passâmes par Azinhaga, petite ville, et par Golega, petite également avec une bonne église munie d'une horloge. Ensuite nous allâmes déjeuner à Cardiga qui ne comporte qu'un palais royal avec de bonnes salles, chambres, galeries et cours. Le roi Philippe y séjourna dix jours à son retour de Tomar. Cet endroit appartient aux moines de Tomar dont les possessions sont des meilleures. Un religieux de ce couvent y réside continuellement. Le palais se trouve en bordure du Tage qui a emporté une grande portion de terrain. Après déjeuner, nous passâmes par Atalaia, bonne et belle ville, avec une église où nous vîmes au-dessus du grand-autel une belle décoration de peintures et tableaux. Ensuite, Asseiceira, petit hameau enfin Tomar où nous passâmes la nuit. Au total, huit lieues (48km) de terres très fertiles. Tomar est une grande ville avec nombre d'églises. On entre par une avenue noble, large et empierrée avec des pyramides aux extrémités. Ensuite on pénètre sur un pré très étendu avec des habitations sur les côtés. Sur le haut d'une colline, il y a un monastère des moines de l'Ordre du Christ, en forme de forteresse, œuvre des Rois du Portugal. C'est une des plus belles choses que j'ai vue. Il y a un cloître neuf (qui peut rivaliser avec l'Escurial). Entre les grands et les petits, il y a neuf cloîtres. Ici, résident plus de soixante moines et parfois, on en compte cent. Il y a une grande salle d'étude. Les dortoirs sont merveilleusement vastes, spacieux, en forme de T, avec trois ailes identiques, plafonds avec arcs d'ogives et sol de briques. Les revenus atteignent près de 10.000 écus et pour l'ensemble de l'Ordre, à travers ses Commanderies, près de 200.000. L'église est superbe, bien que pas très grande. La partie fermée aux laïcs est ronde avec les autels au pourtour, une douzaine, bien construits et dorés. Sur le maître-autel, il y a de nombreuses colonnes dorées et de nombreuses figures en relief. Ils possèdent deux croix en or. L'une de huit livres, donnée par le roi Philippe, avec une Épine et disposée comme une croix de l'habit sacerdotal. L'autre, très travaillée, contient aussi une Épine. Il y a en plus une croix d'argent doré, avec un peu du bois de la Vraie Croix. Elle appartenait au roi Dom João. Les stalles sont en noyer sculpté. Bref, une journée à travers une campagne très belle et paisible. Une splendeur de blé et d'orge avec un rendement de 30, 40 et parfois 50 fois. On fait deux et trois récoltes par an de haricots, blé, millet et ensuite des melons, etc. Vraiment très beau.

Le samedi 23 avril, après être passé par Asianda, Seras, O Pereiro - petits hameaux en vérité - nous déjeunâmes à Cortiza (trois maisons et un four). Nous passâmes ensuite par les collines d'Ancão, par Serraldela, Junqueira (?), Algoro, Talamota (tous des auberges ou des endroits de peu d'importance) et nous logeâmes à Rabaçal, endroit petit également où nous nous arrêtâmes dans des chambres sommaires. Ce sont huit lieues (48km) interminables par un mauvais chemin pierreux au milieu de terrains stériles.

Dimanche 24 avril, messe à Rabaçal, endroit non clos d'une quarantaine de cahutes et une fontaine. Nous passâmes à Fonte Coberta, O Pozo, Asedora, Avesada, Cascunha, tous des endroits avec quatre maisons ou guère plus. Nous déjeunâmes à Sernache, hameau ou petit village, avec ses 50 maisons environ mais avec une église qui possède deux chapelles dignes d'une ville. Le maître-autel est en cours de construction. Au milieu du village passe un canal. Il y a une auberge bien tenue qui sert des repas et ressemble à ce qu'on trouve en Italie.

Deux lieues (12km) au delà de Sernache se trouve la ville de Coimbre qu'on aperçoit au milieu des oliviers.

C'est une petite ville avec de belles maisons dont pas mal d'édifices neufs de qualité. Elle a un fleuve, le Mondego avec un pont superbe. Elle est ceinturée de murailles et située sur une colline et dans la plaine. L'air y est pur et les oliveraies nombreuses. C'est une ville estudiantine. L'Université utilise le palais royal pour ses écoles dans la partie haute de la ville. C'est très grand, avec une église, des classes, un amphithéâtre magnifique, 18 collèges religieux. On y étudie le Droit Canon, la Législation, la Théologie scolastique et positive, la Médecine, la Mathématique. Il y a 3.000 étudiants. Les Jésuites ont un collège très noble avec des revenus de 18.000 écus. L'enseignement pour le public porte sur la Grammaire, la Rhétorique, le Grec, l'Hébreu, les Arts. Pour eux-mêmes, la Théologie et la Mathématique. Ils ont 2000 étudiants. Quatre cours de Philosophie dont la Morale. Tous les étudiants sont vêtus de drap de laine et portent des bonnets à la portugaise.

Le Monastère de Santa Cruz est remarquable avec la sépulture du premier roi du Portugal et de son fils. Corps de saints franciscains. Grande richesse. Une Épine etc. Il se trouve au milieu des oliviers, en direction de Lisbonne.

L'évêque reçoit 30.000 écus. Les chanoines 1.000 et il y a 32 prébendes (revenus fixes accordés à des dignitaires ecclésiastiques). L'église est petite mais très belle, toute en pierre, piliers et murs..., deux orgues, une sacristie neuve, 10 cloches. Le pont comporte 15 arches.

L'Université dispose de plus de 30.000 écus de revenus mais n'en dépense que 15.000. Le reste est mis en réserve.

Il y a une petite tour construite par Hercule, avec un puits en son centre et de l'eau en quantité, les murs sont très solides et très épais. Ils font rebondir les balles d'artillerie. L'eau monte et baisse au rythme au fleuve bien qu'on soit sur une hauteur.

Nous passâmes sans nous arrêter par Mealhada distant de trois lieues (18km) de Coimbre, puis par Vesprino (?) avec quatre maisons et par Fornos un peu plus grand. Melhada est un village de 300 âmes. Il appartient aux moines Augustins ou Notre-Dame de Gracias de Lisbonne. Il a un oratoire de San Bastian. Le plus petit et le moins bien doté de ceux que nous ayons trouvé. Ce jour, huit lieues (48km).

Lundi 25, jour de la saint Marc, nous célébrâmes la Messe à Melhada. Nous passâmes par Avelãs, cité de 80 cahutes. Asinha de huit. Aguada, village de peu de maisons et celles-ci dispersées. Nous nous arrêtâmes pour déjeuner à Agueda, bon village, un des premiers du Portugal, avec de nombreuses maisons et un pont sous lequel passe la rivière Alcochel. Cet endroit a les plus beaux chênes qu'on puisse voir. Dans cette région, on laboure avec 10 ou 12 bœufs à cause de la terre, noire et dure, qu'il faut profondemment retourner. À l'avant, on mène deux bœufs pour ouvrir le terrain, arracher l'herbe et tracer le sillon et, derrière, suit la charrue tirée par six paires de bœufs. On leur chante des chansons et on les appelle par leur nom; sinon ils ne laboureraient pas. Les charrues sont montées sur des roues basses. De Tomar jusqu'ici, les terrains sont stériles en majorité. Le prieuré d'Agueda rapporte 500 écus. Après avoir mangé, nous passâmes par Mourisca (ainsi appelée parce que c'est un maure qui en commença la construction). Il s'agit de 20 à 30 masures ou cahutes très pauvres avec une église ou chapelle à peine assez grande pour contenir l'autel. De là, nous gagnâmes Ventas de Marmen, puis Vouga, de 50 à 60 foyers (on passe sur un pont ausi long que celui de San Angelo à Rome et qui surplombe une rivière basse). Ensuite, Ventas de Damero. Nuit à Albergaria a Nova, village d'une centaine de maisons, petites et pauvres. Ce jour, six lieues (36km).

Mardi 26 avril. De Albergueria a Nova à Albergueria a Velha qui compte quatre fermes. Pinheiro, de même. Bemposta, un bourg. Oliveira de Azemeis, où nous souffrimes tant de la fumée et où Monseigneur déjeuna chez le curé. "Post prandium" à la Venta da Pica. Arrifana, un bourg. Sotoredondo, hameau. Venta de Carvalhos. Nuit au Monastère de Grijo des moines de la Sainte Croix de Coïmbre. Aujourd'hui, six lieues (36km).

Mercredi 27 avril. À la ville de Porto, deux lieues (12km). Nous logeâmes au Monastère des moines déjà mentionnés de la Sainte-Croix de Coimbre, de ce côté du fleuve Douro. Après le repas, on nous obligea à aller à la cathédrale bien que l'évêque n'y soit pas. Monseigneur fut reçu solennellement en temps que légat.

suite clic sommaire de cette traduction clic accueil du site AFPSJC clic