Association Française des Pèlerins de Saint Jacques de Compostelle

Le pèlerinage, traduction du texte d' Érasme (Desiderius Erasmus Roterodamus, 1467-1536)


Deux personnages dialoguent : Ménédème et Ogyge.

Ménédème :

Quelle chose extraordinaire ! N'aperçois-je pas mon voisin Ogyge, que personne n'a vu depuis six mois ? Le bruit courait qu'il était mort. C'est bien lui, si je ne rêve pas. Je vais l'aborder et le saluer. Bonjour, Ogyge.

Ogyge :

Bonjour, Ménédème.

De quel pays arrivez-vous sain et sauf ? Car on avait répandu ici la triste nouvelle que vous aviez traversé le marais du Styx.

Au contraire, grâces à Dieu, je ne me suis jamais mieux porté que pendant mon absence.

Puissiez-vous toujours convaincre de fausseté de pareils bruits ! Mais que signifie cette parure ? Vous êtes couvert de coquillages bombés; chargé partout de figures d'étain et de plomb, orné de colliers de paille; à votre bras pendent des œufs de serpent.

J'ai visité Saint-Jacques de Compostelle et, en revenant, Notre-Dame du bord de la mer, très célèbre chez les Anglais; ou plutôt je suis allé la revoir, car il y avait trois ans que je l'avais vue.

Pour votre plaisir, j'imagine ?

Non, par religion.

Ce sont sans doute les lettres grecques qui vous ont enseigné cette religion ?

La mère de ma femme avait fait le vœu que si sa fille accouchait d'un mâle vivant, j'irais moi-même saluer saint Jacques en personne et le remercier.

Vous avez salué la saint seulement en votre nom et au nom de votre belle-mère ?

Non, de la part de toute ma famille.

Je crois en vérité que votre famille ne se serait pas moins bien portée si vous aviez laissé saint Jacques sans le saluer. Mais, de grâce, qu'a-t-il répondu à vos remerciements ?

Rien; mais quand je lui ai offert mon présent, il a paru sourire et remuer légèrement la tête; en même temps il m'a tendu cette coquille bombée.

Pourquoi donne-t-il plutôt cela qu'autre chose ?

Parce que le voisinage de la mer lui fournit des coquilles en abondance.

O le bon saint, qui accouche les femmes enceintes et qui assiste les voyageurs ! Mais quelle est cette nouvelle espèce de vœu par lequel, sans bouger soi-méme, on impose une tâche aux autres ? Si vous aviez contracté le vœu que dans le cas où vous réussiriez dans une chose, je jeûnerais deux fois par semaine, croyez-vous que j'acquitterais votre vœu ?

Je ne le crois pas, lors même que vous auriez fait ce vœu pour votre propre compte, car vous vous plaisez à ridiculiser les saints. Mais il s'agit de ma belle-mère; je devais lui obéir. Vous connaissez les caprices des femmes; de plus, il y allait aussi de mon intérêt.

En n'acquittant pas le vœu, qu'aviez-vous à craindre ?

Le saint ne pouvait pas me citer en justice, j'en conviens; mais il pouvait plus tard être sourd à mes vœux, ou faire fondre secrètement sur ma famille quelque malheur. Vous connaissez les habitudes des princes.

Dites-moi, comment se porte ce bon saint Jacques ?

Beaucoup plus mal qu'à l'ordinaire.

Quelle en est la cause ? Est-ce la vieillesse ?

Mauvais plaisant ! vous savez bien que les saints ne vieillissent pas. Mais les nouvelles idées qui circulent par toute la terre font qu'on le salue moins fréquemment qu'autrefois; les visiteurs se contentent de le saluer et ne lui donnent rien ou presque rien, disant que cet argent sera mieux placé dans les mains des pauvres.

Quelle croyance impie !

Aussi ce grand apôtre, qui jadis était tout resplendissent d'or et de pierreries, a maintenant une statue de bois et tout au plus une chandelle de suif. craindre qu'on n'en fasse de même aux autres saints.

Du tout, on fait courir une lettre que la Vierge Marie a écrite elle-même à ce sujet.

Quelle Marie ?

Celle qu'on surnomme la Vierge à la pierre.

Celle qui est à Bàle, si je ne me trompe ?

Celle-là même.

Vous me parlez donc d'une sainte de pierre. À qui a-t-elle écrit ?

La lettre indique le nom.

Par qui a-t-elle été rédigée ?

Il n'est pas douteux que c'est par un ange qui, après l'avoir rédigée, l'aura posée sur la chaire d'où prêche celui à qui elle est adressée. Et pour que vous ne soupçonniez point de fraude, vous verrez la lettre autographe.

Reconnaissez-vous la signature de l'ange qui est le secrétaire de la Vierge ?

Pourquoi pas ?

Mais à quel signe?

J'ai lu l'épitaphe de Bède, qui e été gravée par un ange; la forme des lettres est partout la même. J'ai lu aussi le billet adressé à saint Gilles ; c'est la même chose. Ne sont-ce point là des preuves suffisantes ?

Puis-je voir cette lettre ?

Oui, si vous me jurez de n'en rien dire.

Oh ! vous parlerez à une pierre.

Il y a des pierres qui sont renommées précisément pour ne rien cacher.

Parlez donc à un muet, si vous ne vous fiez pas à une pierre.

C'est à cette condition que je vous en ferai lecture. Dressez vos deux oreilles.

Je les ai dressées :

− Marie, mère de Jésus, à Glaucoplute, salut : Sache qu'en prèchant courageusement, d'après Luther, qu'il est inutile d'invoquer les saints, tu m'as rendu un grand et signalé service: car auparavant j'étais assommée des sollicitations coupables des mortels. C'est à moi seule que s'adressaient toutes les demandes, comme si mon fils était toujours un enfant porté dans mes bras, tel qu'on le représente sculpté ou peint; qu'il fût encore sous la dépendance de sa mère et qu'il n'osât refuser une demande, dans la crainte sans doute que, s'il opposait un refus, je ne lui refusasse à mon tour le sein quand il voudrait têter.
On demande quelquefois à une vierge des choses qu'un jeune homme timide oserait à peine demander à une entremetteuse et que je rougirais de confier au papier. Un négociant, au moment de s'embarquer pour l'Espagne afin de gagner de l'argent, me confie la vertu de sa concubine. Une religieuse qui a jeté le voile pour protéger sa fuite dépose entre mes mains la réputation de son honneur qu'elle cherche elle-même à prostituer. Un soldat impie, loué pour la boucherie, me crie: "Bienheureuse Vierge, donnez-moi un riche butin !" Un joueur me crie : "Sainte, favorisez-moi; il vous sera remis une portion du gain !" Et si le jeu ne lui réussit pas, il m'accable d'injures et me maudit de n'avait point favorisé son crime. Telle qui fait ds son corps un commerce infâme me crie: "Donnez-moi un gros profit !" Si je refuse, elle se récrie aussitôt: "Ne soyez donc plus la mère de miséricorde !" Les vœux des autres ne sont pas moins stupides qu'impies. La jeune fille crie : "Marie, donnez-moi un bel et riche époux !" L'épousée crie: "Donnez-moi de jolis petits !" La femme enceinte crie : "Donnez-moi un accouchement facile !" La vieille crie : "Donnez-moi de vivre longtemps sans toux ni soif !" Le vieillard qui délire crie: "Donnez-moi de rajeunir !" Le philosophe crie: "Donnez-moi d'inventer des problèmes insolubles !" Le prêtre crie: "Donnez-moi un gros bénéfice !" L'évêque crie: "Conservez-moi mon diocèse !" Le matelot crie : "Donnez-moi d'heureux voyages !" Le préfet crie: "Montrez-moi votre fils avant que je meure !" Le courtisan crie: "Donnez-moi de faire une bonne confession à l'article de la mort !" Le paysan crie: "Donnez-moi de la pluie à propos !" La paysanne crie: "Gardez sains et saufs mes moutons et mes bœufs!" Si je refuse, on me traite aussitôt de cruelle. Si je renvoie à mon fils, on me répond: "Il veut tout ce que vous voulez". Il faut donc que moi seule, qui ne suis qu'une femme et une vierge, je serve marins, guerriers, commerçants, joueurs, filles à marier, femmes ençeintes, ministres, rois et laboureurs ! Et ce que je dis là n'est rien au prix de tout ce que j'endure. Mais maintenant je suis bien moins accablée de besogne. Aussi sous ce rapport t'adresserais-je de vifs remerciements si cet avantage n'entraînait avec lui un grand inconvénient. J'ai plus de loisir; mais moins d'honneurs et moins de richesses. Auparavant on me saluait: "Reine des cieux, maîtresse du monde !" Maintenant c'est à peine si j'entends dire par quelquesuns: "Salut, Marie !" Auparavant j'étais vêtue d'or et de pierreries, je regorgeais de pélerines, on m'apportait en offrande de l'or et des diamants; à présent je suis à peine couverte de la moitié d'un pauvre manteau, et encore est-il rongé par les rats. Mes revenus annuels suffisent à peine pour nourrir le malheureux gardien qui allume ma veilleuse ou ma chandelle de juif. Passe pour tout cela si l'on ne disait que tu me prépares un sort encore plus rigoureux. Tu vises, dit-on, à chasser des temples tous les saints. Réfléchis bien à ce que tu vas faire. Les autres saints sont à même de venger leurs outrages. Pierre, chassé du temple, peut à son tour te fermer la porte du royaume céleste. Paul tient un glaive; Barthélemy est armé d'un couteau; Guillaume, sous l'habit de moine, est armé de pied en cap avec une lourde lance. Que feras-tu avec Georges, sur son cheval, tout bardé de fer, armé d'une lance et d'un glaive redoutables? Antoine n'est point désarmé, il a le feu sacré. Les autres ont également des armes ou des maux dont ils frappent ceux à qui ils en veulent. Pour moi, quoique je sois sans défense, tu ne me chasseras pas sans chasser en même temps mon fils que je porte dans mes bras. Je ne souffrirai pas que l'on m'en sépare: ou tu l'expulseras avec moi, ou tu nous laisseras tous les deux, à moins que tu ne préfères avoir un temple sans le Christ. J'ai voulu que tu fusses instruit de cela; réfléchis maintenant à ce que tu croiras devoir me répondre, car j'ai cette chose infiniment à cœur.
De mon temple de pierre, l'an de la Passion de mon fils, 1524.
J'ai signé de ma main : LA VIERGE DE PIERRE.

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Voilà une lettre menaçante et terrible. Glaucoplute sans doute y prendra garde.

S'il est sage.

Pourquoi cet excellent Jacques ne lui a-t-il pas écrit sur le même sujet ?

Je ne sais pas; il est peut-être trop loin, et, par le temps qui court, toutes les lettres sont interceptées.

Mais quel dieu vous a fait retourner en Angleterre ?

J'étais invité par un vent des plus favorables, et j'avais presque promis à Notre-Dame du bord de la mer de revenir la voir au bout de deux ans.

Qu'aviez-vous à lui demander ?

Rien d'extraordinaire; ce qu'on demande d'habitude: une famille bien portante, de la fortune, une longue et heureuse vie dans ce monde, et le bonheur éternel dans l'autre.

La Vierge mère ne pouvait-elle pas vous procurer ces choses-là chez nous ? Elle possède à Anvers un temple infiniment plus beau que celui de Notre-Dame du bord de la mer.

Je ne nie pas qu'elle le pouvait; mais elle accorde suivant les lieux, soit qu'elle le veuille ainsi, soit que, dans sa bonté, elle se conforme en cela à nos goûts.

J'ai souvent entendu parler de Saint-Jacques; faites-moi, je vous prie, la description du royaume de cette Notre-Dame du bord de la mer.

Je vais vous la faire le plus brièvement que je pourrai. Ce nom est très célèbre dans toute l'Angleterre, et il y a peu de gens dans cette île qui ne croient assurer leur bien-être en saluant, chaque année, cette Notre-Dame, avec un petit présent en rapport avec leur position.

Où habite-t-elle ?

À l'extrème frontière de l'Angleterre, entre l'occident et la septentrion, non loin de la mer, à environ trois mille pas. Il y a un bourg qui ne vit guère que de l'affluence des voyageurs. Il y a un collège de chanoines, de ceux qui ont emprunté aux Latins le surnom de réguliers; ils tiennent le milieu entre les moines et les chanoines dits séculiers.

Vous me parlez d'amphibies; ces gens-là sont des castors.

Oui, et des crocodiles. Mais, raillerie à part, je vais vous les définir en deux mots: dans les cas fâcheux, ils sont chanoines; dans les cas heureux, moines.

Vous me proposez encore une énigme.

Eh bien, je vais y ajouter une démonstration mathématique. Si le pontife romain frappait de sa foudre tous les moines, alors ils seraient chanoines et non moines; si au contraire il permettait à tous les moines de prendre femme, alors ils seraient moines.

O la belle faveur! Plût à Dieu qu'ils m'enlevassent la mienne !

Pour en revenir à ce que nous disions, ce collège n'a d'autres ressources que celles qu'il tient de la libéralité de la Vierge. Les dons importants sont mis en réserve, les pièces de monnaie et les objets de peu de valeur sont destinés à entretenir la communauté et son préfet, qu'on nomme prieur.

Se conduisent-ils bien ?

Honorablement; ils sont plus riches en piété qu'en revenus. Le temple est propre et beau, mais la Vierge ne l'habite pas; elle l'a cédé à son fils par honneur. Elle a son temple particulier pour être à la droite de son fils.

À la droite ? De quel côté est donc tourné son fils ?

Vous avez raison. Quand il regarde l'occident, il a sa mère à sa droite; quand il se tourne vers l'orient, il l'a à gauche. Toutefois elle n'habite point là, car le monument n'est pas encore achevé; l'air y pénètre de tous côtés à travers les ouvertures des portes et des fenêtres, et tout près se trouve l'Océan, le père des vents.

C'est dur. Où habite-t-elle donc ?

Dans ce temple qui est inachevé, il y a une petite chapelle, construite en planches, qui reçoit de deux côtés les visiteurs par une toute petite porte. Il y règne une faible clarté produite par des cierges; une senteur très agréable y recrée l'odorat.

Tout cela s'accorde avec le sentiment religieux.

Oh ! si vous y étiez entré, Ménédème, vous diriez que c'est la demeure des saints, tant les pierreries, l'or et l'argent resplendissent partout !

Vous me donnez envie d'y aller.

Vous ne regretterez point le voyage.

N'y a-t-il pas de l'huile sainte ?

Sot que vous êtes, cette huile ne provient que des tombeaux des saints, comme par exemple saint André et sainte Catherine. Marie n'a point été ensevelie.

Je me suis trompé, je l'avoue. Achevez votre récit.

Pour que la religion se répande davantage, les objets que l'on montre varient suivant les lieux.

Peut-être aussi pour que les dons soient plus abondants, suivant cette maxime: "Le butin recueilli de plusieurs mains grandit vite".

On rencontre à chaque pas des mystagogues.

Pris parmi les chanoines ?

Non, on ne les emploie pas de peur que sous prétexte de religion ils ne s'écartent de la religion, et qu'en lorgnant une vierge ils ne compromettent leur virginité; seulement, au fond de la chapelle dont je vous ai parlé, qui est la chambre de la sainte Vierge, un chanoine se tient près de l'autel.

Pourquoi faire ?

Pour recevoir et garder ce que l'on donne.

Est-on forcé de donner ?

Non; mais une pieuse honte détermine beaucoup de gens à donner devant un témoin ce qu'ils ne donneraient pas s'il n'y avait personne, ou à donner un peu plus qu'ils n'auraient donné.

C'est là un sentiment humain que pour ma part j'ai éprouvé.

En outre, il y a des gens tellement dévots à la très sainte Vierge que, en feignant de déposer leur offrande sur l'autel, ils volent avec une adresse étonnante ce que les autres y ont mis.

En admettant qu'il n'y ait point de gardien, la Vierge ne foudroierait-elle pas ces gens-là sur-le-champ ?

La Vierge le ferait-elle plutôt que le Père éternel lui-même, qu'ils ne craignent pas de dépouiller de ses ornements, même en perçant les murs du temple?

Je ne sais ce qui doit le plus m'étonner, de l'audace impie de pareils êtres ou de la clémence de Dieu.

Du côté du nord il y a une porte qui ouvre non le temple, remarquez-le bien, mais le mur d'enceinte qui entoure la place adjacente au temple. Cette porte a une toute petite entrée, comme celle que l'on voit aux portails des grands, en sorte que pour passer il faut d'abord risquer une jambe et ensuite baisser la tête.

Assurément il ne serait pas prudent de marcher à l'ennemi par une telle porte.

Vous avez raison. Le mystagogue nous raconta qu'autrefois un chevalier, monté sur son cheval, échappa par cette porte aux mains d'un ennemi qui allait fondre sur lui. Le malheureux, désespéré, par une pensée soudaine recommanda son salut à la sainte Vierge qui est tout près, car il avait l'intention de se réfugier vers son autel si le portail se fût ouvert. O prodige ! le chevalier se trouva tout à coup, lui et son cheval, dans l'intérieur de l'enceinte, tandis que l'autre enrageait en vain dehors.

Et il faisait croire un récit aussi étonnant ?

Parfaitement.

Il n'a pas réussi aisément auprès de vous qui êtes un philosophe.

Il montrait sur la porte une plaque de cuivre rouge, fixée par des clous, qui contenait le portrait du chevalier sauvé, avec le costume que les Anglais portaient à cette époque et quo l'on remarque dans les vieilles peintures. Si ce portrait est exact, les barbiers de ce temps ne faisaient pas fortune, non plus que les teinturiers et les drapiers.

Pourquoi donc ?

Parce qu'il était barbu comme une chèvre; tous ses vêtements n'avaient pas un pli, ils n'étaient même pas aussi grands que le corps, de sorte que ce raccourcissement faisait paraitre le corps plus petit. Il y avait une autre plaque qui représentait la forme et le plan de la chapelle.

En ce cas il n'était plus permis de douter.

Sous la petite porte il y avait une herse en fer qui ne donnait passage qu'à un piéton : il ne convenait pas qu'un cheval foulat ensuite ce lieu que le chevalier avait précédemment consacré à la Vierge.

Et avec raison.

Ensuite, du côté de l'orient, il y a une petite chapelle pleins de choses merveilleuses; je m'y rendis. Un autre mystagogue nous reçut. Nous fîmes une petite prière. Ensuite il nous montra une phalange de doigt humain, la plus grande des trois; je la baisai, puis je lui demandai de qui étaient ces reliques. Il me dit qu'elles étaient de saint Pierre. "Est-ce de l'apôtre ?" fis-je. Il me répondit que oui. Alors, en considérant la grandeur de cette phalange, qui semblait appartenir à un géant: "Saint Pierre, dis-je, a dû être un homme d'une taille colossale". À ce mot, un de ceux qui nous accompagnaient partit d'un éclat de rire. J'en fus virement contrarié, car s'il s'était tu, le gardien ne nous aurait rien caché de ce qui restait à voir. Nous l'apaisàmes cependant en lui donnent quelques drachmes. Devant cette chapelle est une maisonnette que l'on dit avoir été subitement transportée là de fort loin, pendant l'hiver, quand tout était couvert de neige. Dans cette maisonnette sont deux puits pleins jusqu'au bord. On dit que la source est consacrée à la sainte Vierge; l'eau est extrêmement froide et a la vertu de guérir les maux de tête et d'estomac.

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Si l'eau froide guérit les maux de tête et d'estomac, l'huile finira par éteindre le feu.

Cest un miracle, mon bon ami; sens cela, qu'y aurait-il d'étonnant que l'eau froide calmât la soif ?

Cela fait partie de la comédie.

On affirmait que cette source avait jailli de terre tout d'un coup, sur l'ordre de la très sainte Vierge. Après avoir tout regardé soigneusement, je demandai depuis combien d'années cette maisonnette avait été transportée là. "Depuis des siècles", me répondit le mystagogue. "Pourtant, ajoutai-je, les murs ne semblent pas vieux". Il ne dit pas le contraire. "Ni ces colonnes de bois non plus". Il ne nia point qu'elles avaient été placées récemment, car cela se voyait. "Ensuite, dis-je, le chaume et les roseaux qui couvrent le toit paraissent tout neufs". Il en convint. "Ces poutres transversales, fis-je, et ces solives qui supportent le toit paraissent avoir été placées il n'y a pas longtemps". Il fit signe que oui. Quand nous eùmes passé en revue toutes les parties de cette maisonnette : "Où est ta preuve, demandai-je, qu'elle ait été transportée de si loin ?"

De grâce, comment le gardien se tira-t-il de ce pas ?

Il nous montre aussitôt une vieille peau d'ours fixée au plancher, et se moqua presque de notre pesanteur d'esprit qui nous avait empèchés de voir une preuve aussi manifeste. Je fus donc convaincu, et, après avoir demandé pardon de notre aveuglement, nous nous dirigeâmes vers le lait céleste de la bienheureuse Vierge.

Voilà une mère qui ressemble bien à son fils ! Autant l'un nous a laissé de son sang sur la terre, autant l'autre nous a laissé de son lait; la quantité en est telle qu'on a peine à croire qu'il soit d'une femme n'ayant eu qu'un fils, en supposant mème que son enfant n'eût rien bu.

On en dit autant de la croix du Seigneur, que l'on montre en public et en particulier dans tant d'endroits que, si tous ces morceaux étaient réunis en tas, il y aurait juste de quoi charger un vaisseau de transport; et pourtant le Seigneur a porté sur son dos toute sa croix.

Cela ne vous semble-t-il pas encore étonnant ?

Cela peut paraître extraordinaire, mais non étonnant, puisque le Seigneur, qui multiplie cela à son gré, est tout-puissant.

Votre explication est pieuse; mais, pour moi, je crains que toutes ces choses-là n'aient été inventées pour gagner de l'argent.

Je ne crois pas que Dieu souffrirait que l'on se moquât de lui de la sorte.

Mais quand des mains sacrilèges dépouillent et la Mère et le Fils, et le Père et le Saint-Esprit, ceux-ci essayent-ils le moins du monde d'épouvanter les scélérats soit par un geste, soit par un bruit ? Tant est grande la clémence de Dieu !

C'est vrai; mais écoutez le reste. Ce lait est conservé dans la partie la plus élevée de l'autel, au milieu duquel se tient le Christ, ayant sa mère à droite par honneur, car le lait représente sa mère.

Il est donc visible ?

Oui, il est renfermé dans du cristal.

Est-il liquide ?

Comment voulez-vous qu'il soit liquide, puisqu'il a été tiré il y a plus de quinze cents ans ? Il est épais; on dirait de la craie broyée, mélée de blanc d'œuf.

Pourquoi ne le montre-t-on pas à nu ?

De pour que ce lait virginal ne soit souillé par les baisers des hommes,

Vous avez raison, car il y en a, ce me semble, dont les lèvres ne sont ni pures ni virginales,

Dès que le mystagogue nous vit, il accourut, revêtit un surplis, se passa une étole au cou, se mit à genoux dévotement et adora; ensuite il nous présenta à baiser le lait trois fois saint. Alors nous nous agenouillâmes dévotement, à notre tour, sur la dernière marche de l'autel, et, après avoir invoqué le Christ, nous fîmes à la Vierge cette petite prière que j'avais préparée à dessein: "Vierge mère, qui avez mérité d'allaiter de vos mamelles virginales le maître du ciel et de la terre, votre fils Jésus, puissions-nous, purifiés par son sang, arriver à cette heureuse enfance qui a la simplicité de la colombe, et qui, exempte de malice, de fraude et d'imposture, convoite assidûment le lait de la doctrine évangélique, jusqu'à ce qu'il forme un homme parfait, suivant la mesure de la plénitude du Christ, dont voua partagez le bonheur éternel avec le Père et le Saint-Esprit. Ainsi soit-il".

Voilà une pieuse prière. Qu'en dit la Vierge ?

Tous deux parurent l'approuver, si mes yeux ne m'ont point trompé: car le lait sacré sembla tressaillir, et l'eucharistie devint d'une blancheur un peu plus éclatante. Sur ces entrefaites, le sacristain s'approcha de nous, sans mot dire, et nous tendit une sébile comme celles que vous présentent en Allemagne ceux qui perçoivent le péage des ponts.

J'ai maudit bien des fois ces sébiles insatiables, quand je voyageais en Allemagne.

Nous lui donnâmes quelques drachmes qu'il offrit à la Vierge. Ensuite, au moyen d'un interprète qui connaissait parfaitement la langue et qui était un jeune homme d'une parole très douce (Il se nommait, je crois, Robert Aldrisius), je lui demandai le plus poliment que je pus quelles preuves il avait que ce lait fût celui de la Vierge. Je ne désirais le savoir que dans un but pieux, afin de pouvoir fermer la bouche à certains impies qui ont coutume de rire de tout cela. Le mystagogue fronça d'abord le sourcil et garda le silence. Je priai l'interprète d'insister, mais très doucement. Il le fit avec tant de douceur que, s'il eût parlé de la sorte à se mère nouvellement accouchée, elle n'aurait pu se fâcher. Mais le mystagogue, comme animé d'un souffle divin, nous regardant avec des yeux hagards et glacés d'effroi comme si nous eussions proféré un blasphème : "À quoi bon demander cela, s'écria-t-il, lorsque vous avez un tableau authentique" ! Et il allait nous chasser comme des hérétiques si les drachmes n'eussent calmé sa fureur.

Que fîtes-vous alors ?

Nous? Que pensez-vous que nous fîmes ? Comme si nous avions été roués de coups de bâtons ou frappés de la foudre, nous nous retirâmes en demandant humblement pardon de notre audace, comme il sied dans les choses sacrées. De là nous nous rendîmes à la chapelle consacrée à la Sainte Vierge. Pendant que nous y allions, un mystagogue des frères mineurs s'approcha de nous et nous regarda comme pour nous reconnaître; un peu plus loin, un second nous examina de mème, puis un troisième.

Ils voulaient peut-être vous peindre.

J'ai supposé toute autre chose.

Quoi donc ?

Qu'un sacrilège avait dérobé quelque chose de la parure de la Sainte Vierge, et que les soupçons se portaient sur moi. Aussi, en entrant dans la chapelle, j'adressai cette petite prière à la Vierge mère: "O vous qui, seule de toutes les femmes, êtes mère et vierge, mère très heureuse, vierge très pure, nous impurs, nous vous visitons, vous la pureté même, nous vous saluons et nous vous honorons par nos petites offrandes. Daigne votre fils nous donner d'imiter vos saintes vertus, afin que nous méritions, par la grâce du Saint-Esprit, de concevoir spirituellement le Seigneur Jésus au fond de nos entrailles, et une fois conçu de ne jamais le perdre. Ainsi soit-il." En même temps je baisai l'autel, je déposai quelques drachmes et je partis.

Que répondit la Vierge ? Ne montra-t-elle pas par un signe qu'elle avait entendu la prière ?

La lumière, comme je vous l'ai dit, était pâle, et la Vierge se tenait dans les ténèbres du côté droit de l'autel; d'ailleurs, les paroles du dernier mystagogue m'avaient tellement atterré que je n'osais pas lever les yeux.

Votre départ a donc eu une triste issue ?

Au contraire, une issue des plus heureuses.

Vous me rassurez; car, pour parler comme votre Homère, "tout mon courage était dans mes pieds".

Après dîner nous retournâmes au temple.

Vous avez osé, Vous qui étiez soupçonné de sacrilège ?

Peut-être me soupçonnait-on, mois moi je ne me soupçonnais pas: qui n'a rien à se reprocher ne connaît pas la peur. J'étais curieux de voir le tableau auquel la mystagogue nous avait renvoyés. Après l'avoir longtemps cherché, nous le trouvâmes enfin; mais il était accroché si haut que tous les yeux ne pouvaient pas le lire. Pour moi, sens avoir des yeux de lynx, je ne suis pas tout à fait myope. C'est pourquoi je suivis des yeux au fur et à mesure qu'Aldrisius lisait, ne me fiant pas trop à lui sur un point aussi important.

Tous vos doutes furent-ils éclaircis ?

Je rougis d'avoir eu quelque doute, tant la chose était mise clairement sous les yeux; le nom, le lieu, la façon dont tout s'était passé, rien n'y manquait. Il s'agissait d'un nommé Guillaume, natif de Paris, homme pieux, dont la dévotion consistait principalement à rechercher dans tout l'univers les reliques des saints. Après avoir parcouru bien des pays, en visitant partout les monastères et les temples, il arriva enfin à Constantinople, où son frère était évèque. Quand il voulut s'en retourner, ce frère l'avertit qu'une religieuse possédait du lait de la Vierge mère, et qu'il serait infiniment heureux si, par prière, par argent ou par adresse, il pouvait s'en procurer une portion; car toutes les autres reliques qu'il avait amassées jusque-là n'étaient rien au prix d'un lait aussi sacré. Dès lors Guillaume n'aut point de repos qu'il n'eût obtenu à force de prières la moitié de ce lait. Une fois en possession de ce trésor, il se crut plus que Crésus.

Pourquoi pas ? Cela dépassait toutes ses espérances.

Il se rend tout droit chez lui; en route il tombe malade.

Comme dans les choses humaines il n'y a point de bonheur durable ni parfait !

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Dès qu'il sentit le danger, il manda secrètement un Français, qui était son plus fidèle compagnon de voyage. Après lui avoir fait promettre religieusement le silence, il lui confia ce lait sous la condition que, s'il rentrait chez lui sain et sauf, il déposerait ce trésor sur l'autel de la Sainte Vierge, dans le temple majestueux qu'on lui a élevé à Paris, et d'où elle regarde la Seine qui partage son cours : on dirait que le fleuve s'écarte de lui-même pour rendre hommage à la puissance de la Vierge. Pour abréger, Guillaume fut enterré, l'autre fit diligence, mais la maladie le prit. Se voyant perdu, il livra le lait à un Anglais qui l'accompagnait, après lui avoir fait jurer plusieurs fois de faire ce que lui-même aurait fait. Il mourut; son compagnon se chargea du lait et le déposa sur l'autel, en présence des chanoines du lieu, qui se nommaient alors réguliers, comme aujourd'hui encore ceux de Sainte-Geneviève. Il obtint d'eux la moitié du lait. Il la porta en Angleterre, où il l'offrit à Notre-Dame du bord de la mer, poussé par une inspiration du Saint-Esprit.

Voilà assurément une histoire où tout s'accorde à merveille.

Pour lever toute espèce de doute, on a inscrit les noms et les suffrages des évêques qui accordent aux personnes qui visiteront ce lait, non sans une petite offrande, autant d'indulgences que leur mesure le permet.

De combien est leur mesure ?

De quarante jours.

Est-ce qu'il y a aussi des jours en enfer ?

Il y a du moins le temps.

Quand ils ont vidé une fois cette mesure, ne leur reste-t-il plus rien à donner ?

Si fait. Ils ont toujours abondamment de quoi donner, et leur tonneau est tout l'opposé de celui des Dana´des. Ce dernier, quoique rempli continuellement, est toujours vide, tandis que vous avez beau puiser dans l'autre, il en reste toujours autant.

S'ils accordaient quarante jours à cent mille hommes, chaque individu en aurait-il autant ?

Tout autant.

Et si ceux qui avant de dîner ont reçu quarante jours en redemandaient quarante autres à la fin du repas, pourrait-on les leur donner ?

Ils les auraient même en les demandant dix fois dans une heure.

Plût à Dieu que j'eusse un tel coffre à la maison ! Je ne demanderais que trois drachmes, pourvu qu'elles se multipliassent de la sorte.

Vous feriez aussi bien de demander qu'on vous couvrît d'or des pieds à la tête, car votre vœu reviendrait au même. Mais je reprends mon récit. On ajoutait cet argument d'une pieuse candeur : "Le lait de la Vierge que l'on montre dans beaucoup d'autres endroits est à la vérité très vénérable, mais celui-ci l'est bien plus, car l'autre a été raclé sur des pierres, tandis que celui-ci a coulé des propres mamelles de la Vierge.

Quelle preuve en avait-on ?

Oh ! la religieuse de Constantinople qui a donné le lait l'a dit.

Saint Bernard le lui aura peut-être révélé.

Je le crois.

Lui qui dans un âgle avancé a eu le bonheur de goûter ce lait à la même mamelle qu'avait sucée l'enfant Jésus. Aussi m'étonné-je qu'on le nomme mielleux plutôt que laiteux. Mais pourquoi appelle-t-on lait de la Vierge celui qui n'a point coulé de ses mamelles ?

Il en a coulé aussi; mais, on tombant sur la pierre où elle s'était assise pour allaiter, il s'est durci, et ensuite par la volonté de Dieu il s'est multiplié.

Bien. Continuez.

Ceci fait, nous nous disposions à partir et nous nous promenions en regardant de côté et d'autre s'il s'offrait quelque chose qui méritât d'être vu, quand les mystagogues parurent de nouveau, ils nous regardèrent du coin de l'œil, nous montrèrent du doigt, s'avancèrent, reculèrent, revinrent, hésitèrent faisant mine de vouloir nous adresser la parole s'ils avaient osé.

N'avez-vous pas eu peur ?

Au contraire, j'ai tourné le visage de leur côté en souriant et en les regardant comme pour les inviter à me parler. Enfin l'un d'eux, m'abordant, me demanda quel était mon nom. Je le lui dis. Il me demanda si c'était moi qui, il y a deux ans, avais apposé un tableau votif en caractères hébreux. J'avouai que c'était moi.

Vous écrivez en hébreu ?

Nullement; mais tout ce que ces gens-là ne comprennent pas, ils le prennent pour de l'hébreu. Je vis bientôt paraître le premier second de ce collège, qui probablement avait été prévenu.

Que signifie-ce nom de dignité ? N'ont-ils point d'abbé ?

Non.

Pourquoi cela ?

Parce qu'ils ne savent pas l'hébreu.

Point d'évêque ?

Non plus.

Et pourquoi ?

Parce que la Vierge est encore trop pauvre pour acheter une crosse et une mitre qui coûtent beaucoup d'argent.

N'ont-ils pas du moins un préposé ?

Pas même.

Qui les en empêche ?

C'est que préposé est un titre de dignité et non de sainteté. Aussi les collèges de chanoines rejettent le nom d'abbé et adoptent de préférence celui de préposé.

Mais jusqu'à présent je n'ai jamais entendu parler de premier second.

Vous n'avez donc pas appris la grammaire ?

Premier second est une figure de rhétorique.

Précisément. Celui qui vient après le prieur est le prieur second.

Vous voulez dire le sous-prieur.

Celui-ci, après m'avoir salué très poliment, me raconta que beaucoup de personnes s'étaient évertuées à lire ces vers; que bien des lunettes avaient été essuyées en vain. Chaque fois qu'il arrivait un vieux docteur en théologie ou en droit, on le conduisait devant le tableau. L'un prétendait que c'étaient des lettres arabes; l'autre, qu'elles étaient fausses. Enfin il s'en trouva un qui lut le titre, lequel était tracé en mots et en caractères romains, mais majuscules. Les vers grecs étaient tracés en majuscules grecques, qui à première vue ressemblent aux majuscules latines. Sur sa demande, j'écrivis en latin le sens des vers en les traduisant mot à mot. Comme il m'offrait pour ma peine un petit présent, je refusai de l'accepter, en lui déclarant qu'il n'y avait rien de si ardu que je ne fisse avec le plus grand empressement pour la très sainte Vierge, dût-elle m'ordonner de lui porter une lettre d'ici à Jérusalem.

Quel besoin a-t-elle de vous pour messager, lorsqu'elle a tant d'anges pour secrétaires et pour courriers ?

Il sortit de sa bourse un morceau de bois coupé sur une planche où la Vierge mère s'était assise. Une odeur merveilleuse indiquait tout de suite que c'était un objet extrêmement sacré. Devant un présent aussi précieux, je me mis à genoux en me découvrant, puis, après l'avoir baisé plusieurs fois, je le serrai dans ma bourse.

Puis-je le voir ?

Je veux bien vous le montrer. Mais si vous n'êtes point à jeun, ou si la nuit dernière vous avez eu commerce avec votre femme, je ne vous conseille pas de le voir.

Montrez, il n'y a point de danger.

Le voici.

Oh ! Que vous êtes heureux d'avoir un tel présent !

À ne vous rien cacher, je ne changerais pas ce tout petit morceau contre tout l'or du Tage. Je l'enchâsserai dans de l'or, mais de manière à ce qu'il brille comme à travers un cristal. Alors le sous-prieur, voyant que ce petit présent m'inspirait une si pieuse allégresse, jugea que je n'étais point indigne qu'on me fît des confidences plus importantes, et me demanda si je n'avais jamais vu les secrets de la Vierge. Ce mot me scandalisa un peu, mais je n'osai pourtant pas lui demander ce qu'il entendait par les secrets de la Vierge; car dans des choses aussi sacrées une erreur de langue n'est point exempte de danger. Je lui répondis que je ne les avais pas vus, mais que j'étais curieux de les voir. Je me laisse conduire comme ravi en extase; on allume des cierges; on me montre une petite figure qui ne se recommandait ni par la grandeur, ni par la matière, ni par le travail, mais qui possédait une grande vertu.

La grosseur n'est pas bien nécessaire pour faire des miracles. J'ai vu à Paris un saint Christophe qui ne représentait ni la charge d'un chariot ni les dimensions d'un colosse, mais qui était de la hauteur d'une montagne; eh bien, il n'a jamais fait de miracles, à ce que j'ai ou´ dire.

Aux pieds de la Vierge est une pierre précieuse à laquelle les Latins et les Grecs n'ont point donné de nom; les Français l'ont nommée crapaudine, parce qu'elle reproduit l'image d'un crapaud comme nul art ne pourrait le faire. Et ce qu'il y a de plus merveilleux, la pierre est très petite, l'image du crapaud n'est pas proéminente, mais elle brille comme renfermée dans l'intérieur même de la pierre.

Peut-être s'imagine-t-on voir la ressemblance d'un crapaud, comme dans la racine coupée d'une fougère nous croyons voir un aigle; de même encore que les enfants qui voient toutes sortes de choses dans les nuages : des dragons vomissant des flammes, des montagnes en feu, des hommes armés qui s'entre-choquent.

À vous parler franchement, un crapaud vivant n'est pas plus véritable que celui qui était représenté là.

Jusqu'à présent j'ai supporté vos fables; dorénavant cherchez-en un autre qui croira à votre crapaud.

Je ne m'étonne pas, Ménédème, que vous pensiez de la sorte. Personne n'aurait pu me persuader cela, quand même l'ordre entier des théologiens me l'eût affirmé, si je ne l'avais vu de mes yeux, oui, de mes yeux, si je n'en avais été témoin, si je n'en avais eu la preuve. Mais en cela vous me paraissez bien insouciant des choses naturelles.

Pourquoi ? parce que je ne crois pas que les ânes volent ?

Ne voyez-vous pas avec quel art la nature se plaît à reproduire, les couleurs et les formes de tous les objets, principalement dans les pierres précieuses ? et quelle puissance étonnante elle leur a donnée, puissance qui serait tout à fait incroyable si l'expérience ne nous en fournissait une preuve évidente ? Dites-moi, croiriez-vous que l'acier pût être attiré et repoussé par l'aimant, sans le moindre contact, si vous ne l'aviez vu de vos yeux ?

Non, jamais, quand même dix Aristotes me l'auraient juré.

Ne vous hâtez donc pas de crier au mensonge lorsqu'on vous parle d'une chose que vous n'avez point encore expérimentée. Nous voyons dans la céraunie l'image de la foudre, dans le pyrope du feu vif, dans la chalazie la forme et la dureté d'un grêlon, même en la jetant au milieu du feu; dans l'émeraude les eaux profondes et transparentes de la mer. La circinias ressemble au crabe, l'échite à la vipère, la scarite au scare, l'hiéracite à l'épervier. La géranite rappelle le cou de la grue, l'œgophthalme l'œil de la chèvre, une autre l'œil du cochon, une autre trois yeux d'homme à la fois. La lycophthalme reproduit l'œil du loup avec ses quatre couleurs: le roux, le rouge sang et au milieu le noir bordé de blanc. En ouvrant la cyamée noire, on trouvé une fève au milieu; la dryite imite un tronc d'arbre et brûle aussi comme du bois; la cissite et la narcissite ressemblent au lierre. L'astrapie, sur un fond blanc ou bleu, darde les rayons de la foudre; la phlégontite montre à l'intérieur un incendie qui n'éclate pas au dehors; dans l'anthracite on voit courir des étincelles. La crocias a la couleur du safran, la rhodite celle de la rose, la chalcite celle du cuivre. L'aétite ressemble à l'aigle à queue blanche, le taon au paon, la chélidoine à l'aspic, la myrmécite à une fourmi rampante, la cantharie au scarabée, la scorpite au scorpion. Mais à quoi bon continuer cette énumération, qui n'en finirait pas, puisqu'il n'est aucune partie, soit des éléments, soit des animaux, soit des plantes, que la nature n'ait reproduite, comme en se jouant, dans les pierres précieuses ? Et vous vous étonnez qu'un crapaud ait été représenté sur cette pierre !

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Je m'étonne que la nature ait eu assez de loisir pour s'amuser de la sorte à imiter toutes les choses.

Elle a voulu exercer la curiosité de l'esprit humain et nous soustraire ainsi à l'oisiveté. Et pourtant, comme s'il n'y avait rien pour tuer le temps, nous nous passionnons pour les bouffons, les jeux de hasard et les tours de charlatans.

Vous dites très vrai.

Des gens sérieux ajoutent que si cette espèce de pierre précieuse est mise dans du vinaigre, elle nage même en remuant les membres.

Pourquoi donne-t-on un crapaud à la Vierge ?

Parce qu'elle a vaincu, foulé aux pieds, anéanti toutes les souillures et les impuretés, l'orgueil, l'avarice et toutes les passions terrestres.

Malheur à nous, qui portons dans notre cœur tant de crapauds !

Nous deviendrions purs si nous honorions la Vierge sincèrement.

Comment veut-elle qu'on l'honore ?

Le culte le plus agréable que l'on puisse lui rendre est de l'imiter.

C'est fort bien dit, mais c'est très difficile.

Sans doute, mais c'est aussi très beau.

Maintenant, continuez votre récit.

Le mystagogue me montra ensuite des statues d'or et d'argent. "Celle-ci, me dit-il, est toute en or; celle-là est en argent doré". Il m'indiqua le poids de chacune, son prix et le nom du donateur. Comme je me récriais à chaque pas en félicitant la Vierge de tant d'opulence : "Puisque je vois, dit-il, que vous êtes un spectateur dévot, je ne crois pas devoir vous rien cacher; vous allez voir ce que la Vierge a de plus secret". En même temps il tire de l'autel un monde de merveilles; si j'essayais de vous les décrire en détail, la journée n'y suffirait pas. Ce pélerinage a donc eu pour moi les plus heureux résultats. Je me suis repu de spectacles et j'ai rapporté chez moi ce don inestimable, gage offert par la Vierge elle-même.

N'avez-vous point éprouvé la vertu de votre bois ?

Si fait; il y a trois jours, j'ai rencontré dans une hôtellerie un homme pris de démence, que l'on se préparait déjà à lier. On plaça ce bois sous-son oreiller, sans qu'il s'en aperçût; il dormit d'un long et profond sommeil. Le lendemain il se réveilla avec toute sa raison.

Ce n'était pas de la frénésie, c'était peut-être de l'ivresse. Le sommeil guérit ordinairement celte maladie-là.

Quand vous voudrez railler, Ménédème, cherchez un autre sujet; il n'est ni pieux ni prudent de se moquer des saints. Cet homme racontait lui-même qu'il avait vu en songe une femme d'une rare beauté qui lui présentait à boire.

De l'ellébore, sans doute.

Je n'en sais rien, mais ce que je sais très bien, c'est qu'il a recouvré son bon sens.

Avez-vous oublié saint Thomas, archevèque de Cantorbéry ?

Pas le moins du monde. Il n'y a point de pèlerinage plus religieux.

Je me réjouis d'en entendre le récit, si cela ne vous déplaît pas.

C'est moi au contraire qui vous prie de l'entendre. Le comté de Kent est cette partie de l'Angleterre qui regarde la France et la Flandre. Sa capitale est Cantorbéry. Il y a dans cette ville deux monastères presque contigus, occupés l'un et l'autre par des bénédictins. Celui qui porte le titre de Saint Augustin paraît plus ancien; celui qui est sous le nom de Saint-Thomas semble avoir été la résidence de l'archevéque, où il vivait avec quelques moines choisis, de même qu'aujourd'hui encore les prélats ont leur demeure contiguŰ à l'église, mais séparée de celle des autres chanoines : car autrefois les évêques et les chanoines étaient généralement moines. C'est un fait qui s'appuie sur des témoignages authentiques. Le temple dédié à saint Thomas se dresse dans les airs avec tant de majesté qu'il inspire la religion même aux personnes qui la voient de loin. Aussi maintenant il agace par sa splendeur l'éclat de son voisin, et il éclipse en quelque sorte un lieu anciennement très religieux. Il y a deux énormes tours qui pour ainsi dire saluent de loin les étrangers et qui font retentir dans toute la contrée le bruit de leurs cloches d'airain. Dans la vestibule du temple, qui est au midi, on voit les statues de pierre des trois hommes d'armes dont les mains sacrilèges ont massacré le saint; on y a ajouté leurs noms de famille.

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Pourquoi faire tant d'honneur à des sacriléges ?

On leur fait le même honneur qu'à Judas, à Pilate, à Caïphe et à la cohorte des soldats scélérats que vous voyez sculptés avec art sur des autels ornés d'or. On a mis leurs noms pour qu'on ne s'en fit pas un jour un titre de gloire. On les expose aux regards pour que dorénavant les grands de la cour ne fassent main basse ni sur les évêques, ni sur les biens de l'Église : car ces trois satellites, leur crime accompli, tombèrent dans des transports furieux, et ils ne recouvrèrent la raison qu'après avoir imploré la faveur du grand saint Thomas.

O éternelle clémence des martyrs !

En entrant, on découvre la grandeur majestueuse de l'édifice. Cette partie est accessible su public.

N' y a-t-il rien à voir ?

Rien autre que l'ensemble du monument, quelques livres attachés aux colonnes, parmi lesquels l'Evangile de Nicodème, et le tombeau de je ne sais qui.

Ensuite ?

Des grilles en fer défendent si bien l'entrée qu'elles empêchent de voir l'espace compris entre l'extrémité du temple et l'endroit que l'on nomme le chœur. On y monte par plusieurs degrés sous lesquels une espèce de voûte conduit au côté nord. On y voit un autel en bois consacré à la Sainte Vierge, très simple, et n'ayant de remarquable que son caractère antique, qui contraste avec le luxe de nos jours. C'est là, dit-on, que saint Thomas fit son dernier adieu à la Vierge quand la mort le menaçait. Sur l'autel est exposée la pointe du glaive qui fendit la tête de l'excellent prélat et fit jaillir sa cervelle, sans doute afin de mieux rappeler le souvenir de sa mort. Nous baisâmes dévotement la rouille sacrée de ce fer par amour pour le martyr. Nous descendîmes ensuite dans la crypte; elle a aussi ses mystagogues. On y montre d'abord la tête perforée du martyr; elle est recouverte d'argent; le sommet du crâne nu s'offre au baiser. On fait voir également une plaque de plomb sur laquelle est gravé le nom de saint Thomas Becket. Là sont pendus dans les ténèbres les cilices, les haires et les disciplines avec lesquels ce prélat mortifiait sa chair; leur seul aspect inspire l'horreur et nous reproche notre mollesse et notre sensualité.

Ce reproche s'adresse peut-dire aussi aux moines ?

Là-dessus je ne puis dire ni oui ni non; d'ailleurs cela ne me regarde pas.

Vous avez raison.

Nous revînmes ensuite au chœur. Les secrets s'ouvrent du côté du nord; on ne saurait croire tous les ossements qu'on y voit : crânes, mentons, dents, mains, doigts, bras entiers. Après les avoir tous adorés, nous nous mîmes à les baiser, et nous n'eussions jamais fini si un de mes compagnons de pèlerinage, peu bienveillant, n'avait arrêté le zèle du mystagogue qui nous montrait.

Qui celui-là ?

C'était un Anglais nommé Gratien Pull, homme savant et pieux, mais qui avait pour cette partie de la religion moins d'affection que je voulais.

Un wiclefiste, sans doute.

Je ne crois pas, bien qu'il ait lu les ouvrages de cet hérétique, qu'il s'était procurés je ne sais comment.

A-t-il offensé le mystagogue ?

On nous présenta un bras ayant encore de la chair sanguinolente; il refusa de la baiser, et son visage annonça un certain dégoût. Aussitôt le mystagogue serra ses objets. Nous regardâmes ensuite le retable et les ornements de l'autel, puis ce qui était caché sous l'autel. Tout cela était d'une grande richesse; vous auriez dit que Midas et Crésus étaient des mendiants à voir cette quantité d'or et d'argent.

N'y avait-il rien à baiser ?

Non, mois un autre genre de vœu s'empara de mon âme.

Lequel ?

Je soupirais en songeant que chez moi il n'y avait point de telles reliques.

Ce vœu était sacrilège.

Je l'avoue, et j'en ai demandé humblement pardon au saint avant de mettre le pied hors du temple. Après cela, on nous conduisit dans la sacristie. Bon dieu ! quel étalage de vêtements tout en soie ! quelle quantité de candélabres d'or ! Nous y vîmes la crosse de saint Thomas: c'était une canne garnie d'une plaque d'argent; elle était extremement légère, sans aucun travail et pas plus haute que la ceinture.

N'y avait-il point de croix ?

Je n'en ai point vu. On nous montra un manteau qui à la vérité était de soie, mais d'un tissu grossier, sans or ni pierreries. Il y avait aussi un mouchoir conservant des traces de la sueur du cou et des marques de sang. Nous baisâmes de bon cœur ces monuments de la simplicité antique.

Ces choses-là ne sont-elles pas montrées à tout le monde?

Du tout, mon bon ami.

D'où vient que l'on a eu en vous tant de confiance que l'on ne vous a rien caché de secret?

Je connaissais un peu le très révérend père Guillaume Warham, archevêque ; il m'a donné un mot de recommandation.

J'ai entendu dire par beaucoup de gens que c'est un homme doué d'une bonté rare.

Vous diriez plutôt que c'est la bonté même, si vous le connaissiez. Savoir, pureté de mœurs, piété, il possède toutes les qualités d'un prélat accompli. Grâce à sa recommandation, on nous conduisit à l'étage supérieur, car derrière le grand autel on monte comme dans un nouveau temple. Là, dans une petite chapelle, en montre toute la face du saint dorée et ornée de diamants. Un événement imprévu faillit troubler toute notre félicité.

Quel malheur voulez-vous dire ?

En cette circonstance, mon compagnon Gratien fit fort mal sa cour. Après une courte prière, il interrogea le mystagogue qui nous conduisait. "Hé ! bon père, lui dit-il, est-il vrai, comme on l'assure, que saint Thomas de son vivant était très charitable envers les pauvres"? - "C'est très vrai", répliqua l'autre. Et il se mit à raconter une foule de traits charitables du saint. Alors Gratien : "Je ne pense pas qu'il ait changé de sentiment, à moins que ce ne soit en mieux". Le mystagogue répondit que oui. Gratien reprit : "Puisque ce très saint homme a été si libéral envers les indigents, quand il était pauvre lui-même et qu'il avait besoin d'argent pour suffire aux nécessités de la vie, croyez-vous qu'il se fâcherait, maintenant qu'il est si riche et qu'il ne manque de rien, si une pauvre femme ayant chez elle des enfants affamés ou des filles dont l'honneur est en péril par suite du manque de dot, ou un mari alité par la maladie et dépourvu de toutes ressources; si cette pauvre femme, dis-je, après lui avoir demandé permission, détachait une petite portion de tant de richesses pour soulager sa famille, acceptant cela à titre de don ou de prêt"? Comme l'assesseur de la tête d'or ne répondait rien, Gratien, qui est vif, ajouta: "Pour moi, je suis convaincu que ce très saint homme serait heureux de pouvoir après sa mort soulager par ses richesses la misère des pauvres". Alors le mystagogue fronça le sourcil, allongea les lèvres et nous regarda avec des yeux de Gorgone. Je crois même qu'il nous aurait chassés du temple en crachant sur nous et en nous accablant d'injures, s'il n'avait su que nous étions recommandés par l'archevêque. J'apaisai tant bien que mal la colère du personnage par des paroles flatteuses, en affirmant que Gratien n'avait pas parlé sérieusement, mais qu'il avait plaisanté suivant son habitude, et en même temps je déposai quelques drachmes.

Assurément j'approuve fort votre piété; mais je me suis souvent demandé sérieusement sous quel prétexte peuvent pallier leur crime ceux qui consument tant de richesses pour bâtir des temples, pour les orner, pour les enrichir, et cela sans bornes ni mesure. J'avoue que dans les vêtements sacrés et dans les vases du temple on doit avoir égard à la dignité du culte; je veux aussi que l'édifice ait sa majesté. Mais à quoi servent tant de baptistères, tant de candélabres, tant de statues d'or ? à quoi bon ces dépenses énormes pour ce qu'on appelle les orgues ? Et l'on ne se contente pas d'un seul de ces instruments. À quoi bon ce hennissement musical qui nécessite de grands frais, quand nos frères et sœurs, les temples vivants du Christ, meurent de misère et de faim?

Il n'est pas un homme pieux et sensé qui ne désire la réformation de cet abus; mais comme ce défaut provient d'une dévotion exagérée, il mérite l'indulgence, surtout si l'on songe au vice contraire de ceux qui dépouillent les temples de leurs richesses. Ces choses-là sont généralement données par des grands ou des monarques, qui en eussent fait mauvais usage au jeu ou à la guerre. En aliéner une partie, ce serait commettre un sacrilège, puis ce serait fermer la main à ceux qui ont l'habitude de donner et même les inviter à piller. Les prêtres sont donc plutôt les gardiens que les maîtres de ces richesses. D'ailleurs, j'aime mieux voir un temple qui regorge d'objets pieux que d'en voir, comme il y en a, qui sont nus, malpropres et plus semblables à des écuries qu'à des temples.

Nous lisons cependant qu'autrefois on loua les évêques d'avoir vendu les vases sacrés et d'avoir secouru les pauvres avec cet argent.

On les loue encore aujourd'hui, mais on se borne à les louer; je ne crois pas qu'on veuille ni qu'on puisse les imiter.

J'ai interrompu votre récit. J'attends maintenant le dénoûment de la pièce.

Le voici; je le dirai en peu de mots : sur ces entrefaites parut le grand mystagogue.

Qui donc ? L'abbé du lieu ?

Il porte la mitre et jouit du revenu abbatial; le titre seul lui manque, on le nomme prieur, par la raison que l'archevêque tient lieu d'abbé : car jadis tous les archevèques de ce diocèse étaient en même temps moines.

Je souffrirait volontiers que l'on m'appelât chameau, si j'avais la fortune d'un abbé.

Il me parut un homme pieux et sage, versé dans la théologie de Scot. Il nous montra une châsse dans laquelle, dit-on, reposent les restes du saint homme.

Avez-vous vu ses ossements ?

Cela n'est pas permis, et on ne le pourrait qu'en montant sur une échelle. La châsse d'or est enfermée dans une châsse de bois, qui, soulevée par des cordes, découvre des trésors inestimables.

Qu'entends-je ?

L'or était ce qu'il y avait de plus commun : tout brillait et étincelait de pierres précieuses d'une grosseur extraordinaire; il y en avait de plus grosses qu'un œuf d'oie. Quelques moines se tenaient autour, dans une posture pleine de respect; quand la châsse eut été découverte, nous nous prosternâmes tous. Le prieur nous montra chaque pierre précieuse en la touchant avec une baguette blanche et en nous disant son nom français, son prix et l'auteur du don, car les plus belles ont été offertes en présent par des monarques.

Il fallait qu'il fût doué d'une fameuse mémoire.

C'est vrai; mais la pratique y est pour beaucoup, car il fait cela souvent. Il nous ramena ensuite dans le souterrain. La Vierge mère y a son domicile, qui est un peu obscur, entourée qu'elle est d'un double grillage de fer.

Que craint-elle ?

Rien, selon moi, si ce n'est les voleurs; car je n'ai jamais vu un pareil amas de richesses.

Vous me parlez de richesses ténébreuses.

Quand on eut approché les lampes, nous vîmes un spectacle plus que royal.

Cette Vierge est-elle plus riche que Notre-Dame du bord de la mer ?

Elle est bien plus belle; elle seule connaît ses trésors cachés. On ne la montre qu'aux grands et aux amis intimes. On nous reconduisit ensuite dans la sacristie; là, on tira un coffre couvert de cuir noir, on le plaça sur une table, on l'ouvrit. Aussitôt tous l'adorèrent à genoux.

Qu'y avait-il dedans ?

Des lambeaux de mouchoirs déchirés qui la plupart gardaient des traces de mucus. C'est avec ces mouchoirs, nous dit-on, que le saint homme s'essuyait la sueur du visage et du cou, se débarrassait de la pituite du nez et des autres ordures dont le corps humain n'est point exempt. Dans cette circonstance, mon compagnon Gratien s'attira une seconde disgrâce. Comme il était Anglais, d'un rang distingué, et qu'il jouissait d'un certain crédit, le prieur lui offrit obligeamment un de ces mouchoirs, croyant lui faire un cadeau des plus agréables. Mais Gratien, peu reconnaissant, en toucha un du bout des doigts, non sans un signe de dégoût, et le reposa avec dédain en allongeant les lèvres et en faisant une pétarade. C'était son habitude chaque fois qu'il rencontrait quelque chose qu'il jugeait digne de mépris. J'étais doublement tourmenté par la honte et la crainte. Le prieur, qui n'était pas sot, fit semblant de n'avoir rien vu, et, après nous avoir offert un verre de vin, il nous congédia poliment. En retournant à Londres ...

Pourquoi prendre cette route, puisque vous étiez tout près du rivage ?

C'est vrai, mais c'est avec une vive satisfaction que j'ai fui ce rivage, plus décrié par les vols et les rapines que le cap Malée ne l'est par les naufrages. Je vais vous dire ce que j'ai vu à ma dernière traversée. Nous étions plusieurs passagers que l'on transportait sur une chaloupe, du rivage de Calais vers le vaisseau. Dans le nombre il y avait un jeune Français, pauvre et déguenillé. Les bateliers lui réclamèrent la moitié d'une drachme : c'est ce qu'ils exigent de chaque passager pour un trajet très court. Celui-ci s'excusa sur sa pauvreté. Les bateliers le fouillent pour se divertir, et, lui ayant ôté ses souliers, trouvent entre les semelles dix ou douze drachmes; ils les lui ravissent ouvertement en riant et en accablant d'injures le scélérat de Français.

Que fit le jeune homme ?

Que pouvait-il faire ? Il pleurait.

Les bateliers ont-ils le droit d'agir ainsi ?

Comme ils ont le droit de voler les bagages des voyageurs et d'enlever leurs bourses quand l'occasion s'en présente.

Il est étonnant qu'ils se soient permis un pareil acte en présence de tant de témoins.

Ils en ont tellement l'habitude qu'ils croient agir comme il faut. Plusieurs personnes voyaient cela du vaisseau; il y avait dans la barque quelques marchands anglais qui murmuraient en vain. Les bateliers se glorifiaient comme d'un trait de plaisanterie d'avoir pris sur le fait le scélérat de Français.

Moi, sous forme de jeu et de plaisanterie, j'enverrais à la potence ces voleurs maritimes.

Or, les deux rivages en sont pleins. Jugez un peu de et que font les maîtres quand les valets prennent de telles libertés! Je préfère donc désormais les plus longs détours à ce chemin qui abrège. En outre, de même qu'il est facile de descendre aux Enfers, mais très difficile d'en revenir, l'entrée par ce rivage n'est pas très facile, mais la sortie en est très difficile. Il y avait à Londres quelques matelots anversois; je résolus de m'embarquer avec eux.

Les matelots de ce pays sont donc de bien braves gens ?

Comme le singe est toujours singe, j'avoue que le matelot est toujours matelot; mais comparés à ceux qui vivent de rapines, ce sont des anges.

Je m'en souviendrai si un jour il me prend envie de visiter cette île. Mais revenez dans le chemin d'où je vous ai fait sortir.

En allant à Londres, on rencontre à peu de distance de Cantorbéry un chemin très creux et très étroit, qui va en pente; les hauteurs escarpées qui le bordent des deux côtés rendent la fuite impossible, et l'on ne peut éviter de faire route par là. À gauche de ce chemin est un repaire de vieux mendiants. Dès qu'ils sentent l'approche d'un cavalier, l'un d'eux s'avance; il asperge le passant d'eau bénite, et lui présente le bout d'un soulier entouré d'un cercle de cuivre dans lequel est un morceau de verre taillé en diamant. On le baise et on donne une petite pièce de monnaie.

J'aimerais mieux rencontrer dans ce chemin un repaire de vieux mendiants qu'une bande de vigoureux brigands.

Gratien chevauchait à ma gauche, près du repaire des mendiants; il fut aspergé d'eau et le supporta tant bien que mal. Quand on lui eut présenté le soulier, il demanda ce que cela voulait dire. On lui répondit que c'était le soulier de saint Thomas. Mon homme prit feu, et se tournant vers moi : "À quoi pensent ces animaux-là, me dit-il, de nous faire baiser les souliers de tous les gens de bien ? Que ne nous donnent ils aussi à baiser leurs crachats et les autres excréments de leurs corps ?" J'eus pitié du pauvre vieillard, et je consolai sa tristesse en lui donnant une petite pièce de monnaie.

À mon avis, Gratien ne se fâchait pas tout à fait sans motif. Si l'on gardait ces souliers et ces semelles comme la preuve d'une vie simple, je ne le désapprouverais pas; mais ce qui me paraît impudent, c'est que l'on force tout le monde à baiser des semelles, des souliers et des cilices. Si quelqu'un le fait librement par un élan de piété, je le trouve excusable.

À vous parler franchement, il vaudrait mieux que cela ne se fit pas; mais dans les abus que l'on ne peut réformer tout d'un coup, j'ai pour habitude de prendre ce qu'il y a de bon. Je faisais avec plaisir cette réflexion que l'homme de bien ressemble à la brebis, et le méchant à une bête dangereuse. La vipère, une fois morte, ne peut plus mordre; mais elle infecte par son odeur et son venin. La brebis pendant qu'elle vit, nourrit de son lait, habille de sa laine, enrichit de sa fécondité; morte, elle fournit une peau utile, et tout son corps est bon à manger. De même, les gens orgueilleux et livrés au monde sont insupportables à tous pendant leur vie, et après leur mort ils incommodent les vivants par le bruit des cloches, par des obsèques fastueuses et souvent par l'inauguration de leurs successeurs, c'est-à-dire par de nouvelles exactions. Les gens de bien, au contraire, rendent de grands services à tous: témoin ce saint qui, de son vivant, invitait à la piété par son exemple, par sa doctrine, par ses exhortations; consolait les affligés, soulageait les indigents, et dont l'influence bienfaisante est peut-être plus grande après sa mort. Il a bâti ce temple si opulent, et a procuré au clergé, dans toute l'Angleterre, un crédit considérable. Enfin ce fragment de soulier nourrit un petit couvent de pauvres.

Voilà assurément de pieuses réflexions; mais je suis surpris qu'avec de semblables dispositions vous n'ayez jamais visité la grotte de saint Patrick, dont on publie des choses merveilleuses et qui ne me paraissent guère vraisemblables.

Si merveilleux que soit le récit qu'on en fait, la réalité le dépasse encore.

Vous avez donc pénétré jusque-là ?

J'ai traversé le marais du Styx, je suis descendu dans les gorges de l'Averne, j'ai vu tout ce qui se passe aux Enfers.

Vous me feriez grand plaisir si vous daigniez me le raconter.

Ce sera ici le prélude de notre entretien, qui, ce me semble, est assez long. Je vais chez moi pour commander le souper, car je suis encore à jeun.

Pourquoi êtes-vous à jeun ? Est-ce par dévotion ?

Du tout, c'est par indignation.

Est-ce que vous vous indignez contre votre ventre ?

Non, mais contre la rapacité des hôteliers qui ne veulent pas servir ce qui est dû, et qui néanmoins ne craignent pas d'exiger de leurs hôtes ce qui n'est pas dû. Voici comme je me venge d'eux : si j'ai l'espoir de faire un bon souper chez une connaissance ou chez un hôtelier moins sordide, au dîner mon estomac est malade; si au contraire la fortune m'offre le dîner que je veux, au souper j'ai des douleurs d'estomac.

N'avez-vous pas honte de passer pour un avare et un ladre ?

Ménédème, croyez-moi, ceux qui, en pareil cas, se mettent en frais de honte, font une dépense inutile. Pour moi, j'ai appris à réserver ma honte pour d'autres usages.

Je brûle d'entendre le reste de l'histoire: acceptez-moi donc comme convive, vous me le raconterez à table plus commodément.

Je vous remercie bien de vous offrir vous-même pour convive quand il y en a tant qui refusent malgré de pressantes invitations; mais je vous serai doublement reconnaissant si vous soupez aujourd'hui chez vous. J'emploierai ce temps à saluer ma famille. Toutefois je vais vous donner un conseil avantageux à tous les deux. Demain faites préparer chez vous un bon dîner à ma femme et à moi; je vous raconterai des histoires jusqu'au souper, jusqu'à ce que vous me disiez que vous en avez assez, et, si vous voulez, nous ne vous quitterons pas au souper. Pourquoi vous gratter la tète? Tenez-vous prêt, vous pouvez compter sur nous.

J'aimerais mieux des histoires qui ne coûtent rien. Cependant je veux bien vous donner un petit repas, mais qui sera insipide si vous ne l'assaisonnez pas de bons récits.

Dites-moi, n'êtes-vous pas démangé du désir de faire des pélérinages?

Cela viendra peut-être quand vous m'aurez tout dit. Maintenant, dans les dispositions où je suis, j'ai assez de monter mes gardes romaines.

Romaines, vous qui n'avez jamais vu Rome ?

Je vais vous l'expliquer. Voici comment je me promène dans ma maison: j'entre dans l'appartement et je veille sur la vertu de mes filles; je vais ensuite à l'atelier pour examiner ce que font les valets et les servantes; je passe à la cuisine pour voir si je n'ai point d'ordres à donner; je retourne tantôt ici, tantôt là, pour observer ce que font mes enfants et ma femme, et veiller à ce que chacun remplisse son devoir. Voilà ce que j'appelle mes gardes romaines.

Mais saint Jacques veillerait à tout cela pour vous.

Les saintes Écritures m'ordonnent d'y veiller moi-mème; je n'ai jamais lu qu'elles recommandent d'en charger les saints.

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