ASSOCIATION FRANÇAISE des PÈLERINS de SAINT JACQUES de COMPOSTELLE

Voyage au ponant, à Saint-Jacques de Galice et Finisterre à travers la France et l'Espagne.

de Domenico Laffi

traduction de José Martinez-Almoyna

Avignon

En arrivant à la porte d'Avignon (Avignone pour Laffi), on nous demanda, à la guérite de la douane, d'où nous venions et où nous allions. Comme nous répondîmes d'Italie et en Galice, on nous laissa passer la première herse. À la seconde, la sentinelle nous fit des demandes identiques et nous laissa avancer jusqu'à la porte du corps de garde. Le caporal nous posa une fois de plus les questions évoquées plus haut et, nous ayant repérés comme italiens, nous posa plein de questions sur l'Italie. À cet instant, arriva le soldat bolognais que je connaissais et avec lequel, une autre fois, j'avais voyagé en Espagne. Ce fût un chaleureux accueil et il nous dit que son arrivée en Avignon était récente parce qu'il y avait un nouveau Pape (note) qui était le Cardinal Altieri appelé Clément X, ce qui nous ferait grand plaisir. Il nous conduisit à une auberge qui se situait dans la porte elle-même et qui affichait les attributs de sainte Marthe. Nous y laissâmes nos baluchons et partîmes en promenade de par la ville mais, comme la nuit tombait, nous retournâmes à notre hébergement où nous dînâmes pour ensuite nous reposer. Nous nous levâmes tôt et en habits civils nous nous dirigeâmes vers le Palais qui est situé en haut d'un grand rocher au centre de la ville. Sur le même rocher se trouve aussi la cathédrale qui fait corps avec le palais. À la porte double de ce dernier, le contrôle est renforcé d'abord avec des soldats à pied aux herses et des soldats à cheval à l'autre porte ; tous sont des gentilhommes. On les appelle la Garde Légère de la Vice-légation. Ce palais est construit à l'ancienne, tout en pierre et très haut avec une grande tour bizarre et belle à voir. De là, nous allâmes à la cathédrale qui est très ancienne et aussi toute en pierre de taille. Sur le devant, il y a une grande place, construite toute en pierre aussi. L'intérieur de l'église est plein d'antiquités, de belles sépultures monumentales en marbre fin concernant de nombreux Papes qui furent enterrés là quand le siège de Pierre fût transféré dans cette ville. Ici, nous nous attardâmes longtemps. Nous nous promenâmes dans un grand cloitre où se trouvent quelques sépultures de marbre fin et autres matériaux. Ils concernent des Papes, Cardinaux, Archevêques, Évêques et autres hommes illustres. Nous montâmes par un grand escalier à la résidence du Vicaire Général pour le timbrage de notre crédencial et pour pouvoir ainsi célébrer la messe. Une fois le timbre obtenu, nous allâmes à la rencontre de M. le chevalier F. Giulio Bovio, noble Bolognais qui a la charge ici de Capitaine de la Milice de sa Sainteté. Nous lui remîmes une lettre de son frère, datée de Bologne. Ce monsieur nous accueillit avec beaucoup de joie et commença à nous interroger sur les évènements de Bologne et les nouvelles que nous apportions du pays. Nous nous lui contâmes ce qui s'était passé récemment dans la ville de Bologne. Lui mit à notre disposition un homme qui nous accompagna à travers toute la ville d'Avignon pour voir les choses les plus importantes de la cité.

Nous allâmes à Saint-Agricol pour célébrer la messe et ensuite nous partîmes manger avec ledit chevalier qui nous traita splendidement. Il avait également invité d'autres chevaliers étrangers avec lesquels nous restâmes à table jusqu'à tard dans l'après-midi. Nous nous promenâmes de nouveau avec un prêtre à travers toute la ville pour visiter de multiples églises qui sont vraiment belles, construites à l'ancienne et pleines, les unes et les autres, d'antiquités. Dans cette ville se trouve l'Université la plus fréquentée parmi les soixante-quatre déjà citées. De là, nous sortîmes hors les murs et vîmes le grand pont de marbre dont quatre arches se sont écroulées en raison du fort courant de l'eau. Sur ce pont, il y a une chapelle où se trouve le corps de saint Petit Benoît (connu aussi sous le nom de Bénézet) qui était berger et avait fait un miracle pour un enfant qui par jeu avait fait un faux serment. Il avait blasphémé : si ce qu'il disait n'était pas vrai, que son visage se torde à l'envers ! C'est ce qui se passa à l'instant. Le gamin sollicita ce saint de ses prières et il fut libéré. Celui-ci, comme j'ai dit, était sur le pont ; on l'emmena en ville par peur d'un écroulement du reste du pont. Le corps du saint aurait pu être emporté par le courant. Conduit en ville, l'émulation fut grande dans le peuple pour le voir. Je vins à cet endroit et vis en peinture tout le miracle cité. Nous fîmes le tour des murailles qui sont une fort belle merveille car construites d'énormes blocs rectangulaires de pierre, tous de même taille, avec de nombreuses grandes tours crénelées. Elles comportent un chemin de ronde soutenu par des barbacanes ou plus exactement des consoles de pierre équarries. C'est chose admirable au point qu'on peut dire que les murs ont autant de valeur que la ville entière. Ceux-ci sont ceinturés par de longs et profonds fossés. On voit à l'intérieur des clochers très hauts et très anciens munis de cloches de grande valeur. La soirée arrivant, nous rejoignîmes le refuge qui était à présent l'Auberge Saint-Martin car par courtoisie, nous ne voulûmes pas demeurer plus longtemps dans la première. Une fois à demeure, nous écrivîmes, allongés sur le lit, des lettres au pays, pendant la préparation du dîner qui nous coûta assez cher. Il nous sembla nécessaire d'avaler tout le repas car nous le payions avec notre argent en partageant la note. Après le dîner, nous nous promenâmes un peu dans le quartier, accompagnés par un de nos amis, soldat de la Garde Légère qui, comme je l'ai dit, sont tous de la noblesse. Il s'agissait de Monsieur le Capitaine Orselli da Forli qui nous traita très bien en nous régalant avec des vins magnifiques et autres galanteries. Nous prîmes le frais en compagnie des jeunes filles de l'endroit comme c'est la coutume en France. Nous restâmes un petit peu, puis sollicitâmes auprès de Monsieur l'autorisation de nous retirer à l'auberge pour dormir.

Le matin suivant, nous partîmes à la rencontre du soldat bolognais qui nous attendait au Palais où nous le trouvâmes. Ensemble nous allâmes boire de l'eau de source, puis déjeuner. Nous prîmes une bonne tranche d'esturgeon à deux sous la livre. Le déjeuner terminé, nous nous promenâmes calmement de par la ville avec un regard sur les églises et palais. Nous entrâmes dans l'église des Pères Jésuites où nous contemplâmes le pupitre qui était une merveille tant par les matériaux avec lesquels il était fabriqué que par le travail et la beauté. Au passage, nous allâmes aussi voir celui des Chartreux qui est vraiment délicat. Il nous conduisit de là au Palais de Monsu de Grilion, peint totalement par des maîtres bolognais qui contient de grandes richesses et magnifiques objets. De là, nous partîmes voir la pyramide édifiée par les soldats du Pape pour faire honte aux insurgés qui se rebellèrent au temps du Pape Alexandre VII suite à l'affront subi par l'Ambassadeur de France à Rome. Le roi déclara la guerre à ce souverain pontife mais quand la paix fut conclue, on mit sur le piédestal de cette pyramide une inscription qui parle de la rébellion fustigeant principalement les meneurs. Le thème apparaît également peint dans le palais pontifical en tant que traîtres à leur prince, avec des noms et prénoms. L'un deux porte le nom de Gasparo et un autre est Tomaso Carleri. Ayant vu cela et d'autres choses notables, nous nous dirigeâmes vers l'auberge pour récupérer nos baluchons et nous habiller en pèlerins, également aussi pour payer à l'aubergiste la nuit passée qui nous coûta cinquante sous pour les deux, soit l'équivalent de cent des nôtres.

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D'Avignon à Narbonne

Après avoir payé, nous sortîmes par la Porte du Pont qui conduit à Villeneuve (Villeneuve-les-Avignon). Nous prîmes ce pont, tout en marbre blanc, un des plus beaux de toute la chrétienté. De son milieu, on aperçoit au loin de nombreuses contrées. Plus avant, il fallut descendre par une échelle jusqu'au fleuve car il y a eu trois arches brisées, comme je l'ai déjà dit, sous la poussée de l'eau (note). C'est une source de pas mal d'ennuis pour les voyageurs car il faut continuer sur un bac actionné par des rames. On court un grand danger tant la vitesse de l'eau est importante. Nous parvînmes à l'autre rive où se trouve l'autre morceau du pont, nous montâmes et entrâmes par la porte de Villeneuve. Il s'agit de la première ville de la province de la Gaule Narbonnaise. Là se trouvaient les agents du fisc qui fouillèrent nos baluchons. Il y a une grande forteresse située en hauteur qui, de cette façon, domine tout Avignon et toute la ville parfaitement. Cette forteresse passée, nous allâmes à une autre cité connue sous le nom de Saint-Étienne (?) en cheminant à travers des collines et des plaines quelque peu stériles. Nous y passâmes l'après-midi et ce fût très agréable car nous pûmes manger un gros poisson qui devait peser quatre livres. Il y avait ici un marché sympathique qui avait un excellent muscat ; aussi le lendemain matin, nous nous levâmes un peu tard. Nous nous dirigeâmes vers Sernhac (Sirignach pour Laffi), à cinq lieues d'Avignon, à travers une douce plaine comme on imagine qu'est toute la terre de France. Nous trouvâmes ici du poisson frais, ce qui nous amena à déjeuner.

Nous continuâmes ensuite vers Bézouce (Besorza pour Laffi) durant une lieue à travers de superbes terres de plaines, puis durant deux lieues jusqu'à notre arrivée à la ville de Nîmes (Nims pour Laffi) où nous nous arrêtâmes pour visiter cette belle cité antique, infestée d'hérétiques. Nous entrâmes pour voir le grand amphithéâtre qu'avaient fait construire Remus et Romulus et dont on conserve des vestiges. Cet amphithéâtre s'appelle l'Arène et est bâti en marbre très fin. Malgré son antiquité, il n'est pas dégradé par les ans. Il comporte les quatre ordres : le toscan, l'ionique, le dorique et le corinthien dans une architecture magnifique. À l'intérieur, il est couvert jusqu'en haut de gradins et sa forme est ovale avec des souterrains énormes, inimaginables. Il suffit de dire qu'il fut construit par les fondateurs de Rome. Nous parcourûmes ces souterrains et y vîmes des auberges, des tavernes et des boutiques en tous genres où abondent les produits alimentaires comme dans un marché. Nous bûmes de bons vins, blancs et rouges car nous voulions déguster toutes les variantes. Divers catholiques et hérétiques nous conduisirent ensemble voir la louve qui nourrit de son lait Rémus et Romulus ; une sculpture en bas relief exécutée sur une des colonnes colossales qui supporte de l'extérieur ledit amphithéâtre. C'est digne d'être vu. Ils nous menèrent ensuite au Forum de la Justice où on conserve une inscription flétrissant l'hérésie. De là, ils nous conduisirent voir le temple de Diane qui est très vieux avec trois de ses façades carrées et une ronde où est l'autel et l'image de cette déesse. C'est d'ordre corinthien et composite et d'une hauteur moyenne. Ils ne voulurent pas ici nous laisser entrer comme dans l'amphithéâtre (note). Nous nous promenâmes en outre à travers la cité pour contempler ses très anciens et beaux palais. Comme ils se trouvaient à l'extérieur, nous dûmes entrer et sortir par une porte située vers l'orient, très jolie et puissante avec une multitude d'inscriptions antiques des empereurs et autres grands hommes. Il y avait au devant d'elle un bastion rond en forme de demi-lune, des fossés profonds d'un côté et de l'autre.

En partant d'ici, nous cheminâmes vers Bernis, petit endroit à une lieue de distance où nous logeâmes à cause d'une douleur qui me survint, je crois à cause du vin glacé que j'avais bu dans l'Arène et qui, grâce à Dieu, passa vite. Le matin suivant, nous cheminâmes une lieue jusqu'à Occiaio (Codognan?). La terre y est riche. Nous y prîmes une paire d'œufs frais avec un petit verre de vin, puis continuâmes pendant deux lieues jusqu'à Lunel (Lionel pour Laffi) qui se présente comme une grande étendue de terre avec la ville en façe. Elle est ceinturée de murailles, assez jolie et avec un grand marché. Elle est située dans une plaine comme les différents endroits cités depuis Avignon.

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Ici, nous restâmes pour déjeuner un peu mieux. Nous allâmes à une auberge où on faisait des gâteaux et nous goûtâmes toutes sortes d'aliments et pas mal d'autres friandises de notre bonhomme. Nous étions servis à table par deux demoiselles, les filles du patron, comme c'est la coutume ici en France. On leur donne, après avoir payé l'aubergiste, un pourboire pour le service rendu et pas pour ce qu'on a mangé.

D'ici, nous cheminâmes vers Baillargues (? Colombier pour Laffi), à une distance de deux lieues après Lunel. Mais avant d'arriver, nous rencontrâmes un Italien de la ville de Parme qui revenait de Galice et qui nous raconta qu'il avait été attaqué par des brigands nombreux qui le dévalisèrent et le maltraitèrent, lui rompant divers os à coups de bâton et ne lui laissant que la vie. Nous le consolâmes et lui donnâmes une aumône, puis nous continuâmes ensuite notre voyage. Nous n'avions pas encore avancé d'un mille quand nous croisâmes deux ermites napolitains qui provenaient aussi de Galice. Ils nous contèrent qu'ils avaient, de la même façon, subi une attaque à la frontière entre la France et l'Espagne, après Perpignan. Encore en piteux état, ils firent appel à la Justice. Le Gouverneur envoya immédiatement ses sbires à l'endroit où ils avaient été attaqués et on les encercla. Trois furent pris. Ils furent attachés et amenés en ville pour être jugés immédiatement et ensuite écartelés car on retrouva l'argent sur les lieux de leur forfait. Nous les interrogeâmes sur le voyage en Galice et ils nous fournirent d'amples informations. Nous leur donnâmes quelques pièces et une lettre pour Bologne où figurait, pour les nôtres, une recommandation à leur sujet. Après leur départ, nous cheminâmes soucieux et affligés au sujet des évènements que nous avaient relaté ces hommes. Nous reprîmes courage et espérance en Dieu et en saint Jacques. Nous continuâmes pleins de joie tout en buvant tout le vin que contenait notre bouteille jusqu'à parvenir à Baillargues. C'est une terre qui n'a rien à envier, ni par son extension, ni par la beauté, ni par autre chose à celle de Lunel. De là, nous nous transportâmes à Montpellier, distant de deux lieues environ que nous parcourûmes vite parce que le terrain est plat et que les chemins sont bons. C'est la contrée la plus fertile et belle de toute la Gaule Narbonnaise. À notre arrivée à Montpellier, les gardiens des portes nous demandèrent qui nous étions, d'où nous venions et où nous allions. Se rendant compte que nous étions catholiques alors qu'ils étaient eux hérétiques (= protestants), ils ne voulurent d'aucune manière nous laisser entrer en ville. Ils exigèrent que nous restions à l'écart et que nous nous éloignions. Nous revînmes en arrière, au bourg qui se situe hors les murs et cherchâmes une auberge. De nombreux voisins du quartier y venaient boire. Parmi eux, un vendeur de majoliques, en face de l'auberge et qui s'y connaissait un peu en dessin. Il commença à parler avec nous, en même temps que le patron de l'auberge. Mon compagnon leur montra des preuves de sa virtuosité car il était peintre. Il leur fit voir de nombreux dessins de Carazzi, de Guido Rheni et de Raphaël d'Urbino (Raphaël !) ainsi que des documents de très bons peintres. Ils se montrèrent terriblement intéressés. Ainsi, nous passâmes l'après-midi en bavardant et, lorsque nous leur contâmes qu'on ne nous avait pas laissé entrer en ville, ils prirent l'engagement de nous y conduire le lendemain matin pour nous faire voir tout ce qu'il y avait bien beau. Après le dîner, se réunirent là de nombreux jeunes garçons et filles venus de la ville et des alentours pour se divertir, boire et passer un bon moment. Ils commencèrent ainsi le jeu suivant : ils formèrent un cercle de douze, plus ou moins, espacés les uns des autres proportionnellement. Ils se lancèrent une écuelle de l'un à l'autre en rond. Celui qui ne la saisissait pas ou la laissait tomber avait un gage. Ce jeu une fois terminé, nous allâmes au lit.

Le lendemain, une fois levés et habillés de façon courante, on vint nous chercher et on nous introduisit en ville par une autre porte. Nous allâmes tout d'abord à la cathédrale pour faire timbrer nos crédenciales. Elle est vaste et située sur une bonne hauteur qui domine toute la ville qui se trouve sur une petite colline circulaire. L'église est de ce fait au centre même avec la ville autour. Cette église a été abîmée par des coups de canons à l'époque où les hérétiques se rebellèrent et la prirent d'assaut. De l'extérieur, ils commencèrent à tirer principalement sur l'église et les quelques chrétiens (= catholiques) qui s'y trouvaient. Mais par un miracle de Dieu, les boulets qui atteignaient les murailles ne faisaient que les traverser de part en part, formant des trous de la taille du projectile et rien de plus. Cela avait l'aspect d'un crible tant il y avait de trous. Certains boulets étaient encore fichés dans la muraille et c'était surprenant à voir. Il se passa la même chose sur le mur septentrional qui faisait face au camp de l'armée des hérétiques. Ils attaquèrent ainsi la ville un certain temps mais voyant qu'ils n'obtenaient rien et qu'il s'agissait d'un miracle de Dieu, ils se réconcilièrent avec les peu nombreux catholiques qu'il y avait et rallièrent la ville. Depuis, il y a partage du temps d'exercice du pouvoir. Ces choses, chacun peut les voir de ses propres yeux comme je les ai vues moi, en passant ici. Cette église est un bel édifice, assez ancien et, sur son grand autel, saint Pierre est peint quand il fait chuter Simon le Magicien. Ce tableau est l'œuvre de Monsu Bordon (Paris Bordone) qui fut un homme d'une grande intelligence. Les autres chapelles, au pourtour, sont toutes tournées vers le grand autel et non comme on les dispose en Italie. L'une de ces chapelles commença à être décorée par un excellent peintre bolognais mais la chose resta inachevée en raison de sa mort. Raison pour laquelle on voulait que mon compagnon reste pour finir de la peindre. On lui procurerait ce dont il aurait besoin car le Patron ne désirait rien d'autre, après tant d'années depuis la mort du peintre. Personne ne devait y mettre la main si ce n'était un artiste sachant peindre "a fresco". Si, de plus, il était de la même ville de Bologne et pouvait ainsi imiter la facture. De cette manière, ils nous contraignaient presque à rester car, jusqu'à présent, pas d'autres Bolognais n'étaient passés, sauf nous. Mais nous ne pouvions rester sous aucun prétexte car nous devions continuer notre voyage vers la Galice tout en promettant que nous accepterions, au retour. Cette église a un orgue comme je n'en ai pas vu de similaire de ma vie ; si beau et si rare en même temps.

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Ensuite, d'ici nous allâmes dire la messe à la Trinité, église qui conserve le bourdon (bâton de marche) de saint Roch que personne ne peut toucher si ce n'est un prêtre. Il est conservé dans un étui de même longueur, bien renforcé par des ferrures. Moi, en tant que prêtre, je pus le tenir entre mes mains. Je le trouvais pesant ; le religieux qui me le montra me dit qu'il pesait douze livres parce qu'il était forgé de haut en bas. Il est un peu tordu et sur un nœud qu'il a en son milieu, un séraphin est gravé (passer ici la souris pour voir une représentation d'un séraphin au Louvre de Lens. Ce type d'ange possède trois paires d'ailes). Sa grosseur est normale et on ignore le type de son bois bien qu'une multitude de personnes l'ait examiné. Nous allâmes ensuite voir le Palais Royal qui est encore en construction et qu'on est en train de décorer avec des peintures très belles. Nous allâmes ensuite à une autre église où on célébrait un office funéraire pour un mort. Nous nous agenouillâmes près du grand autel en compagnie de nos guides et restâmes ainsi un moment. Alors une dame s'approcha de nous et jeta trois sous dans notre chapeau ce qui nous fit honte. Nous étions au milieu de ces braves gens, en communion, et nous donnions l'impression de demander l'aumône. Cependant ils nous dirent de les pardonner car c'était la coutume. En effet, nous vîmes comment elle continuait sa distribution à tous ceux qui se trouvaient dans l'église, riches ou pauvres. En quittant l'église, les riches reversent l'argent aux pauvres qui sont à l'extérieur quémandant une aumône. Ici, comme dans toute la France, il y a de grands bancs surmontés de hauts supports dressés pour y fixer les cierges qu'on voit en grandes quantités et alignés le long de ces bancs. Ils sont tous en cire rose. On n'en voit très peu ou presque pas en cire blanche. On allume tous ces cierges de l'Élévation à la Communion. La cérémonie terminée, nous sortîmes et donnâmes les trois sous à un petit mendiant. Il y a, ici, actuellement une jolie Université, une des soixante-quatre fameuses du monde.

carte ancienne au sud de Gifean En quittant la ville, nous allâmes à notre auberge dans le faubourg où nous déjeunâmes un peu, reprîmes nos baluchons et partîmes en direction de Gigean par la route royale bien empierrée au milieu de cette belle plaine couverte de jardins, vignobles, oliveraies et de vergers en tous genres. Nous avançâmes sur les deux lieues de distance qui séparent Montpellier de Gigean. Nous arrivâmes durant l'après-midi à Gigean, endroit vaste, entouré de murailles, mais nous ne nous y arrêtâmes pas, continuant jusqu'au petit village appelé Ruvierun (probablement Bouzigue ou Balaruc) situé sur une colline qui s'introduit comme une péninsule au milieu d'un grand étang. Nous y dînâmes très bien avec deux ou trois types de poissons frais, tels qu'on en trouve dans l'étang. Il y a un bon marché car comme ici les gens sont pauvres, ils ne vivent que de la pêche qui est abondante et comme je l'ai dit, le marché est bon. Le matin suivant, nous cheminâmes à travers de nombreuses collines, toutes remplies de vignes et d'oliviers vers Lupian distant de deux bonnes lieues. Là, nous fîmes halte le temps de déjeuner car, comme il s'agissait d'un petit bourg, nous supposâmes qu'il n'y avait rien d'intéressant à voir et nous continuâmes vers Saint-Thibéry à trois lieues (20km). Mais avant d'arriver, on passe un fleuve pas très grand (l'Hérault) et même petit. On avait construit un pont mais, au moment de l'inaugurer, il s'était effondré, s'écroulant bruyamment ; aussi, comme c'était une voie publique utilisée par la poste, on avait mis à disposition une barge pour faire passer les véhicules, les animaux et les passagers. Ils font payer assez cher parce que ce sont des concessionnaires et que la taxe bénéficie à la Reine de France. C'est aussi pourquoi ils n'ont pas reconstruit le pont et font ainsi de gros profits. La rivière une fois franchie, nous allâmes à Saint-Thibéry, à un tir de mousquet de ce passage. Saint-Thibéry est un endroit superbe, fortifié et ceinturé de murailles, assez grand et avec de beaux édifices et de vastes places où on vend à tout moment une grande quantité de fruits. Ici, nous prîmes une collation car il y a de bons vin et un marché bien achalandé où on paye un sol le pichet. Le pain, également, est bon. Après notre départ, nous cheminâmes vers Béziers, distant de trois bonnes lieues. Avant d'y parvenir, nous eûmes à grimper une bonne côte où nous rencontrâmes un pauvre Romain qui nous dit se diriger lui aussi vers Saint-Jacques de Galice. Nous marchâmes de concert, lui exprimant notre plaisir d'avoir trouvé compagnie en ce si long parcours. Ainsi nous parlâmes de notre terre, et de ceci et de cela et nous parvînmes à Béziers dans l'après-midi.

C'est une grande ville, très peuplée et riche et où on donne bien l'aumône. Parmi ses nombreux couvents, il y en a un de moines, à main gauche, une fois passée la porte de la ville. Il dispose d'un vaste hôpital dont les propriétaires sont les-dits moines et où ils ont de nombreux malades auxquels ils administrent tout le nécessaire. Ils hébergent tous les pèlerins. Les prêtres sont à part, avec grande charité et magnificence. Les laïcs sont dans un autre endroit où on ne leur donne que du pain et du vin, à la différence des religieux qu'ils traitent très bien. Mais nous, laissant là le Romain, nous allâmes dîner dans une taverne et, comme le patron disposait de chambres, nous y dormîmes.

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Le lendemain, en partant, nous rencontrâmes un curé qui nous demanda de quel pays nous étions. Nous répondîmes Italiens et Bolognais et que nous nous dirigions vers la Galice. Il nous dit qu'il avait séjourné à Rome et était passé par Bologne. Il parlait bien italien et demanda dans quelle discipline exerçait mon compagnon. Celui-ci lui répondit peintre, ce qui le mit en joie. Il lui fit toute sorte d'amabilités et nous invita à prendre le petit déjeuner avec lui et sollicita un portrait. Mon compagnon lui répondit qu'il n'avait aucun matériel avec lui pour le réaliser ; ce à quoi, il dit qu'il se contenterait d'une sanguine. Ce fut fait en deux heures à son domicile. Le dessin terminé, il nous offrit un petit déjeuner splendide et un écu d'argent.

Nous partîmes en direction de Narbonne, à quatre lieues de Béziers, mais à mi-chemin nous tombâmes sur un fleuve qu'il fallait franchir en barque. L'endroit sur la rive se nomme Coursan (Campostagno pour Laffi. Le fleuve est l'Aude). Ce cours d'eau est celui où doit aboutir la liaison qu'on fait de mer à mer à travers les terres occitanes (note). On y a beaucoup travaillé et construit un pont encadré de fortes murailles, une multitude de barrages et réduit le parcours d'un mille en aménageant le tracé. La rivière franchie, nous nous allongeâmes à l'ombre et donnâmes une paire de chaussures à notre compagnon et également une chemise car il allait misérablement vêtu. Cette terre narbonnaise est toute plate. Elle a de bons chemins, des vignobles abondants et des cours d'eau pleins de poissons. Nous abandonnâmes notre ombre délicieuse et continuâmes notre voyage. Au bout d'un demi-mille, nous trouvâmes un champ plein de fèves fraîches. Nous en prîmes une poignée que nous avalâmes en cheminant jusqu'à atteindre Narbonne.


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