ASSOCIATION FRANÇAISE des PÈLERINS de SAINT JACQUES de COMPOSTELLE

Voyage au ponant, à Saint-Jacques de Galice et Finisterre à travers la France et l'Espagne.

de Domenico Laffi

traduction de José Martinez-Almoyna

Saint-Jacques-de-Compostelle.

Nous entrâmes par une porte constituée de blocs de pierre, avec un beau pont sur le devant, également en pierre. Au dessous, coule un petit ruisseau qui longe du côté de l'orient les murailles de la ville et se dirige vers le midi. Avant cette porte, il y a le magnifique monastère des Dominicains et beaucoup de beaux édifices.

Après être entrés, nous poursuivîmes par une rue rectiligne jusqu'à un coude qui nous fit tourner sur la gauche parvenir à une place de marché qui n'était pas très grande et avait une forme triangulaire. On y trouve tout un choix de fruits et autres produits de ravitaillement des hommes. Ils sont bon marché, notamment le pain et le vin qui sont délicieux. Nous sortîmes du marché par l'angle occidental et parvîmes sur une belle place devant la porte latérale de l'église Saint-Jacques. On entre par un bel escalier constitué de grandes dalles comme tout le pavement de la dite place. Ayant pénétré par la porte dans l'église qui est superbe, toute de marbre (note) et de bronze, nous allâmes devant le maître autel de saint Jacques et là, agenouillés, remplis de bonheur et de contrition du cœur, comme jamais nous l' avons pareillement ressenti, nous récitâmes nos prières. Nous demandâmes pardon à Dieu le mieux que nous sûmes et que nous pûmes. Nous remerciâmes ensuite le Saint de nous avoir conduit saints et saufs jusqu'au but tant désiré, après un si long voyage et après de tels fatigues et de tels souffrances. Nous allâmes ensuite derrière l'autel de ce Saint et montâmes quelques marches pour embrasser son image. Il s'agit d'une statue de la taille d'un homme qu'on embrasse avec dévotion. On y gagne une grande indulgence (note), car on ne peut toucher la relique de son corps très saint. Sur cette statue, les pèlerins posent leurs capes et sur sa tête leur chapeau. En embrassant la dite statue, ils s'attardent un petit moment. Une fois cet acte de dévotion réalisé, nous descendîmes de l'autre côté puis après avoir prié encore devant l'autel de Saint Jacques nous parcourûmes l'église en détaillant soigneusement chaque chose. Cette église a la forme d'une croix.

Dans la partie supérieure, là où se situe le panonceau I.N.R.I. se trouve le maitre autel sous lequel repose le corps du glorieux Apôtre saint Jacques. Au dessus du dit autel il y a une très belle tribune toute dorée, avec des reliefs. Elle fût commencée en 1666 et terminée en 1673. Autour du dit autel sont ordonnées de très belles colonnes de marbre noir et ensuite une série de chapelles en cercle autour du dit autel. Parmis ces chapelles figure la très belle du Roi de France, où les pèlerins reçoivent leur certificat (la compostela) qui se paye.

Cette chapelle fut édifiée quand Saint Louis, roi de France, vint à Saint-Jacques (Jamais Saint Louis ne vint à Compostelle ! ). Elle est située derrière l'autel de Saint Jacques. À droite de cette chapelle se trouve la Porte Sainte qu'on ouvre quand on célèbre une Année Sainte. Chose qui n'a lieu que quand la saint Jacques tombe un dimanche. Ceci ne se pratique nul part dans le monde sauf à Rome et ici.

Cette suite de colonnes et de chapelles continue tout autour de l'église qui a forme de croix comme je vous ai déjà dis. À chaque extrémités de la croix il y a une porte aussi il y a quatre portes. Ainsi, en haut de la croix, il y a, comme j'ai dit, la Porte Sainte. Au bout des bras, il sont les portes latérales et au pied, la porte principale, orientée vers le midi.

Ces portes sont superbes, rehaussées de pièces en bronze et de marbre très fin comme toute l'église. Il y a quatre clochers dont trois en construction, le premier étant terminé. Ils atteindront la hauteur de 90 brasses et auront douze cloches, chose merveilleuse à voir. Deux de ces clochers encadrent la façade principale de l'église tandis que les deux autres se situent d'un côté et de l'autre de la croix.

Passer la souris pour voir le dessin de la façade vers 1660

La façade est splendide, orientée, comme j'ai dit, au midi (note). À l'extérieur de la dite porte, il y a un très bel escalier à la forme singulière : double sur les côtés. Il part d'un superbe balcon et descend vers une belle place qui est ornée d'édifices magnifiques et majestueux, en particulier au couchant, un superbe et très bel hôpital d'une capacité de mil personnes. Les lits sont disposés en forme de croix et tous peuvent suivre la messe qui se célèbre dans une chapelle unique, au centre, telle une île. Il y a trois cloîtres superbes, tout en marbre. Les trois sont de style différent car l'un est de style corinthien, l'autre dorique et le troisième toscan, avec au milieu des trois, une vaste cours. Chacun dispose d'une vraiment belle fontaine aux formes variées. Elles sont toutes différentes et méritent d'être vues non pour leur antiquité mais pour leur beauté. Cet hôpital, aussi bien vu de l'extérieur que de l'intérieur ressemble à un palais royal. C'est l'œuvre du roi Alphonse qui le fît construire.

Après notre visite nous trouvâmes une auberge où nous logeâmes tout au long de notre séjour à Compostelle. Le matin nous allâmes à l'église Saint-Jacques pour célébrer la messe, ensuite nous recherchâmes le chanoine en charge de la fabrique de la cathédrale (gestion de l'édifice et des fonds affectés aux travaux d'entretien). C'est une des principales personnalités de la ville, chanoine ayant titre de Cardinal de l'Église Saint-Jacques. Nous lui donnâmes de nombreuses choses curieuses amenées d'Italie que je lui avait promises lors de mon premier pèlerinage à Compostelle. Il s'agissait de quelques bons dessins d'excellents peintres. Il nous remercia fort. Il voulu nous inviter à manger avec lui et nous offrit un banquet somptueux ainsi que de nombreux cadeaux.

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Ce personnage, étant, comme je vous ai dit, Fabricien Majeur de l'église Saint-Jacques, nous conduisit à travers tout les bâtiments de l'église où nous vîmes des choses magnifiques qui n'ont pas l'habitude d'être vues facilement par les pèlerins.

En premier nous allâmes tout autour par l'extérieur, puis, sur la toiture qui est recouverte de marbre blanc (note) avec une forme d'escalier où on grimpe tout au long du toit de cette église. Au pourtour de la toiture, sur la partie externe il y a une très belle balustrade avec diverses statues et ornements aussi en étant sur le toit de cette église on a l'impression de se trouver dans un beau jardin. Au dessus de la coupole du maitre-autel, sur le toit, il y a une croix de marbre, sculptée en forme de lys, avec de nombreux creux. En son milieu il y a un grand orifice par lequel se glissent les pèlerins. Les gens simples disent que ceux qui sont en état de péché mortel ne réussissent pas à passer mais c'est une superstition de personnes incultes nous indiqua Monsieur le Chanoine.

Nous allâmes ensuite vers les clochers qui sont solides avec un renfort de pierre à l'intérieur. Nous vîmes dans le clocher le plus ancien qui se situe du côté du levant la cloche qui tinta quand eu lieu le miracle du pèlerin pendu injustement à Santo Domingo de la Calzada comme je vous l'ai relaté par ailleurs. Il y a aussi celle qui tinta toute seule quand le roi Saint-Louis arriva à Saint-Jacques. Dans cette cloche, on a fait une félure pour qu'elle ne résonne plus à aucune occasion. À propos de cette cloche, il y a pas mal d'ignorants qui disent des bêtises, en particulier ils racontent que le roi d'Espagne, en apprenant que le roi de France était venu à Saint-Jacques et qu'en arrivant à l'église, la grand cloche avait tinté toute seule. Il se dit : si cette cloche a tinté d'elle même pour le roi de France, un étranger, si moi j'y vais , moi le maître, non seulement elle tintera mais toutes les cloches du royaume de Galice tinteront. Ils disent, qu'il vint et que non seulement aucune cloche du royaume de Galice ne tinta mais celle aussi qui avait sonné pour le roi de France ne sonna pas. Les espagnols et le roi lui même prirent celà pour un affront et firent entailler la cloche pour qu'elle ne sonne plus pour personne. Ils argumentèrent qu'elle avait sonné pour les autres, des étrangers et qu'elle n'avait pas sonné pour son maître donc ils l'avaient fendue.

Ce sont là, comme je l'ai dit, des bavardages de gens ignorants. Nous allâmes ensuite au plus grand clocher où j'ai dit qu'il y avait douze cloches : ça vaut la peine d'être vu car ça ressemble à un palais : à l'intérieur il y a un carilloneur qui voulu nous offrir à boire, non seulement à nous mais aussi aux serviteurs de Monsieur le Chanoine. Les cloches sont disposées au pourtour devant les fenêtres de la muraille qui est double et comporte les renforts de pierre.

Passer la souris pour voir un pallium

Nous descendîmes à l'église où nous restâmes assez longtemps, jusqu'au commencement de la grand Messe. Je ne crois pas en vérité qu'il y ait après Saint-Pierre de Rome une église aussi bien déservie. L'Archevêque se présente revêtu de l'habit pontifical avec le même pallium que porte le Pape car ce pallium, à part le Pape, personne d'autre que l'Archevêque de Compostelle y a droit. Cet honneur fut concédé par Pascal II en 1114. Derrière l'Archevêque, portant le pontifical comme j'ai dit et mitre d'évêque, viennent neuf chanoines habillés de la même façon. Ceux ci, après la fête solennelle où l'Archevêque célèbre la grand Messe, se succèdent pour célébrer les grand Messes, à tour de role, chaque jour de la semaine. Ils revêtent dès lors le pallium et les attributs d'évêque totalement différents de ceux de l'Archevêque. Ainsi se déroule la semaine puis le tour de chacun reprend. En vérité, on ne peut décrire la beauté des offices de cette église. Sur le devant du maître-autel il y a un grand encensoirs ayant la forme d'une grande lampe qui est accroché par une grosse corde à la voûte de la tribune du transept. On descend au sol cet encensoir quand on veut y introduire le feu et l'encens. Ensuite, on le monte jusqu'à une hauteur que personne ne peut parvenir puis on lui donne une impulsion. L'encensoir, prenant de la vitesse va d'une porte à l'autre, c'est à dire de la porte orientale (non, nord !) à l'occidentale (non, sud !) qui sont les portes des deux bras de la croix. Du fait de sa taille et de sa vitesse il produit un grand vent et à cause du feu, de l'encens et autres parfums qu'il porte à l'intérieur il dégage un grand nuage odoriférant qui embaume toute l'église. Au dessus de la porte située vers l'orient, il y a une lucarne qui, à cause du vent que provoque l'encensoir en allant de l'une à l'autre porte, se ferme avec grand fracas et s'ouvre alternativement quand il va et quand il vient. Sur le devant du maître-autel, il y a une grande grille qui est toujours close pendant la célébration de la messe. À gauche de cette grille, il y a un pupitre où le sous-diacre vient lire l'Épître au peuple. De même, sur la droite, il y a un autre pupitre où le diacre vient lire l'Évangile.

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Quand prit fin la célébration de la grand messe, qui était chantée comme je vous ai dit, nous allâmes manger, puis nous nous reposâmes un peu, le temps que passent les heures de la mi-journée. Quand nous entendîmes sonner les vêpres, nous retournâmes à l'église Saint-Jacques. Une procession commençait en l'honneur de sainte Isabelle. Je vais la décrire car elle est très différente des nôtres.

À l'avant marchent de nombreux tambourinaires chacun accompagné d'un joueur de biniou ou de chalumeau ou d'un autre instrument ayant la forme d'un cadre de fenêtre recouvert de chaque côté par du parchemin. On en joue comme en Italie avec les tambourins mais il fait beaucoup de bruit. Chaque tambourinaire a deux assistants et ainsi pour un tambour, il y a trois personnes. Deux le portent sur une espèce de brancard. Il est comme attaché entre deux bâtons et celui qui joue vient derrière et frappe comme pour un tympanon. Après ce groupe de musiciens, suit un groupe de jeunes, tous plus ou moins masqués. Ils avancent en dansant à l'avant de la procession, se relayant quatre par quatre et jouant des castagnettes. À la suite vient la statue du saint ou de la sainte dont on célèbre la fête ce jour-là. C'était alors la statue de la B. Vierge et de sainte Isabelle (note)car c'était le jour de la Visitation.

On porte cette statue sous un grand dais, accompagnée de nombreuses torches et richement décorée. Il y a de nombreux encensoirs et nuages d'encens. Tout se passe avec une grande gravité ce qui produit une grande dévotion. À la suite du dais viennent les hommes et ensuite les femmes. La procession terminée, ils mirent la statue de la B. Vierge et de sainte Isabelle sur l'autel autour duquel on fit un grand cercle. Après de nombreuses prières et encensements, on commença à jouer de tous les instruments et les jeunes, tous ensemble, de danser avec leurs masques et de faire claquer les castagnettes. Les jeunes filles regroupées d'un autre côté jouaient aussi du tambourin et des castagnettes tout en chantant des psaumes et des prières à pleine voix. On avait le sentiment, en vérité, que l'église allait s'écrouler du fait du vacarme de si nombreux instruments et en particulier de ces tambours et binious en plus des cloches.

Cette fête terminée, nous allâmes à l'auberge car il était déjà tard. Au matin, nous retournâmes à l'église Saint-Jacques pour célébrer la messe. Je confessais et donnais la S. communion à mon compagnon. Ces dévotions réalisées, nous allâmes nous promener dans la ville qui n'est pas très grande avec ses quatre portes et ses deux faubourgs à l'extérieur; l'un, côté porte du levant, comme j'ai dit antérieurement et l'autre, côté porte septentrionale.

Cette ville est installée sur une colline qui est en pente vers le midi et elle est ceinturée de murailles en pierre vive. À l'extérieur de la porte du ponant, il y a le bel et ancien couvent de Saint-François où sont les moines franciscains, édifice vraiment digne d'être visité, premièrement parce qu'il est ancien et ensuite parce qu'il a été fondé par saint François lui-même comme on nous le dit. Il y a de nombreuses richesses dans son église. La porte du midi est magnifique, premièrement parce que devant, il y a une grande place entièrement recouverte de dalles de pierre avec, en face, la grande façade de l'église Saint-Jacques et, sur un des côtés, la façade de l'Hospital et, sur l'autre, un édifice également très beau ; tout ça en pierre de taille car on ne voit ici aucune brique comme c'est l'usage en Italie. En sortant par cette porte, on descend par deux escaliers en blocs de pierre placés l'un en face de l'autre et très beaux. Par cette porte ne peut passer aucune sorte d'animal à cause de la descente et de la montée des marches. En avant de cette porte, on trouve de nombreux jardins potagers avec des points d'eau. La récolte de fruits est très abondante mais ils ne durent pas, car ils pourrissent vite du fait de l'air et de l'eau elle-même qui est fétide. En apparence, elle est belle et bien claire donnant envie de la boire mais cette eau, là où elle passe, noircit les pierres et tout le lit de la rivière.

La ville s'appelait anciennement Flauto Brigantio mais, à présent, elle s'appelle Compostelle, parce que, quand le corps de saint Jacques fût transféré ici, il fût accompagné et guidé par une étoile ; c'est pourquoi le nom est Compostelle, mot composé de "Compos" et de "Stella". À l'intérieur de la ville qui a une étoile sur son blason, avec une pèlerine et deux bâtons de marche croisés en bas, il y a de magnifiques palais édifiés en pierre de taille. Toutes les places sont dallées et c'est une belle chose à voir. À l'intérieur des portes de ces palais et dans les escaliers également, les parois sont des mosaïques faites de petites pierres de plusieurs couleurs, entremêlées d'os de cochon. On utilise, en particulier, les osselets des pattes. On en fait de nombreux ornements et figures dans ces mosaïques, beaux à voir. Ils durent longtemps.

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Comme il y avait de nombreuses curiosités à travers la ville qui est riche et bien fournie dans le domaine de l'alimentation humaine, nous retournâmes à l'église Saint-Jacques où on célébrait la grand messe. Nous y demeurâmes assez longtemps pour observer attentivement les offices et cérémonies ainsi que la foule qui y concourt en provenance de toutes les parties du monde. Nous pensions en nous-même qu'il pouvait s'y trouver une personne de notre nation. Nous regardâmes avec attention mais ne vîmes personne qui, de par son vêtement ou son aspect, parut italien. Comme nous étions ainsi à discuter entre nous, quelqu'un s'approcha. À première vue, ce semblait être un chevalier à la longue barbe rousse et les cheveux longs également et de la même couleur. Il était habillé à l'anglaise avec épée au côté.

Il nous demanda en latin de quel pays nous venions. Nous lui répondîmes que nous étions italiens. - De quelle ville ? reprit-il et nous - de la ville de Bologne - Il poursuivit qu'il ne le croyait pas, l'émerveillement à son comble. Nous lui montrâmes les accréditations de notre ville. Les ayant lues et longuement regardées, il nous dit : Très chers compatriotes, j'ai grand bonheur de vous avoir rencontré et, en prononçant ces paroles, il manifestait une grande joie. Nous, au début, nous fûmes méfiants. Nous imaginâmes qu'au travers de cette fabuleuse histoire, il voulait nous soutirer de l'argent car on nous avait raconté des cas similaires. Nous commençâmes à l'interroger sur comment et quand il avait quitté Bologne ? Où logeait-il ? Il nous répondit qu'il voulait d'abord que nous venions manger avec lui et qu'ensuite il nous raconterait tout. Ceci augmenta grandement notre suspicion mais, prenant confiance car nous étions deux et lui était seul, nous acceptâmes son invitation pour savoir où il avait sa chambre. Nous quittâmes l'église en sa compagnie avec nos bâtons bien en main, bien décidés à les employer s'il tentait de nous faire quelque chose de mal. Quand nous arrivâmes au delà de la porte, il commença à nous demander des nouvelles de Bologne. Que faisait tel chevalier et telle dame, il nous interrogea sur certains détails qui nous firent conclure que ce personnage était vraiment de Bologne. Sa façon de parler et sa manière noble de nous traiter éloignèrent nos soupçons à son égard, aussi commençâmes-nous à nous réjouir de l'avoir rencontré.

Nous continuâmes toutefois à avoir de l'inquiétude parce que nous ne savions pas qui il était. À Bologne, nous le connaissions de vue uniquement et, en particulier, parce qu'il s'habillait bizarrement ; nous ne pûmes pas vraiment le reconnaître notamment à cause de cette barbe si longue qui lui couvrait presque entièrement le visage. Finalement, tout en discutant, nous parvînmes à l'auberge où il logeait. Nous entrâmes dans sa chambre et nous nous assîmes pendant qu'il partait à la recherche de son hôte pour qu'il nous prépare le repas. Nous autres, regardant vers une table où traînaient des lettres, nous fîmes peu de cas de la bonne éducation, pour satisfaire notre curiosité. Sur les enveloppes du courrier nous remarquâmes : À l'Illustricime M. Ercole Zani, notre Maître très respecté. Avec ça, nous nous rendîmes compte de qui il s'agissait et, quand il revint à la chambre, nous lui demandâmes de nous excuser sollicitant son pardon. En effet, nous ne l'avion pas reconnu au début ; au contraire, nous l'avions pris pour un imposteur. En riant, il dit qu'il s'en était aperçu et, pour cette raison, il n'avait voulu rien dire, pour nous laisser un peu perplexes. La nourriture arriva entre temps et nous mangeâmes dans l'allégresse, riant de l'aventure et lui donnant de nombreuses nouvelles de Bologne.

Après le repas, nous allâmes à l'église Saint-Jacques, tous contents ; lui de nous avoir rencontré et nous de l'avoir rencontré lui. Nous assistâmes aux vêpres et, quand elles furent terminées, nous allâmes voir le Trésor que nous fit visiter Mgr le Fabricien majeur. Ce Trésor se compose de beaucoup de pièces très riches, calices d'or pur et quantité d'argenterie ornée de pierres précieuses et de pierres fines pour l'autel ; ainsi, en particulier, qu'une mitre d'évêque entièrement couverte de perles précieuses, de pierres de grande valeur et quantité de bijoux. Parmi les autres richesses se trouve un doublon ou mieux une médaille qui fut la première pièce frappée au Pérou quand il fût découvert et conquis par les espagnols. Y figure le blason du roi d'Espagne sur une face et les armes du Pérou sur l'autre. Son poids est de vingt-sept livres d'or : chaque livre d'Espagne fait seize onces.

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Nous vîmes ici de nombreux pavillons, étendards militaires, bannières et bien d'autres objets guerriers comme des armes diverses, des armures et autres équipements de grande valeur et très glorieux. Le tout gagné par don Juan d'Autriche, le général qui remporta la grande bataille navale sur le Turc (Lépante) en 1571, le 7 octobre, sous le pontificat de Pie V, maintenant béatifié. En plus de son étendard de général - qui lui fût remis par ce saint Père et, qu'après cette guerre, il donna à Saint Jacques, comme patron et protecteur de l'Espagne - il donna aussi de nombreuses choses de grande valeur prises aux Turcs lors de la grande bataille. Parmi les nombreux étendards perdus par ces grands seigneurs figure celui du Grand Turc arraché à son général. Il y a des tentures et de multiples pavillons ainsi que le fanal de la galère du Grand Turc, objet de grand prix en vérité, très beau et admirable.

Ce fanal, le jour de la saint Jacques, on le sort de la chambre du Trésor avec les choses déjà indiquées, pour monter le tout devant le maître-autel. De la même manière, on accroche tous les étendards devant le saint. C'est une chose qui mérite d'être vue.

Dans ce Trésor, il y a une corne très longue et grosse qui appartenait à un des taureaux sauvages qui menèrent le corps de saint Jacques d'Iria Flavia à Compostelle, comme vous verrez plus loin.

Après avoir vu tout çà, nous allâmes à l'auberge de M. Ercole Zani. Là, nous préparâmes joyeusement notre départ du lendemain. Ensuite, avant de nous coucher, il nous raconta son départ de Bologne et son voyage vers Paris, puis de Paris vers l'Angleterre ; et comment il avait quitté Londres, métropole de ce royaume en accompagnant l'ambassadeur que le roi d'Angleterre envoyait à Tafilet (un royaume de Barbarie, au sud du Maroc). Comment ils avaient longé toute l'Espagne par l'océan du septentrion à l'occident, puis au midi et comment ils étaient parvenus à Tanger, ville du royaume du Maroc, après le détroit de Gibraltar. Comment ce même Tafilet n'avait pas voulu agréer cet ambassadeur, objectant qu'il n'était ni bon ni valable vu que son roi n'était ni bon ni légitime. Aussi, firent-ils demi-tour sur l'océan occidental et débarquèrent à Lisbonne, métropole du Royaume de Portugal où M. Ercole avait laissé son compagnon. Il était venu seul à Saint-Jacques de Galice pour visiter le corps du saint et voir s'il rencontrait quelque Italien et, de fait, il en rencontra.

Au matin, nous allâmes à l'église Saint-Jacques dire la messe et ensuite demander les certificats qui s'appellent Compostelas. Nos dévotions accomplies, nous vîmes la chapelle des reliques de Saint-Jacques où sont de nombreux corps de saints et de nombreuses reliques remarquables. Il y a la croix du saint lui même et le bâton qu'il prenait quand il allait de par le monde. Celui-ci se trouve à l'intérieur d'un cylindre de bronze, face au grand autel, fixé aux grilles du chœur, sur la droite. Après notre visite aux saintes reliques qu'on montre à tous les pèlerins, nous sollicitâmes le pardon devant le maître-autel et allâmes manger. Après le repas, nous retournâmes à l'église où on chantait les vêpres. Quand elles furent terminées, nous allâmes un peu nous promener derrière les murailles de la ville en compagnie d'un musicien de la cathédrale qui était un Romain. Celui-ci nous conta l'affaire de ce Pape qui vint à Compostelle incognito. Pendant qu'il était au maître-autel célébrant la messe, un autre religieux se préparait dans la sacristie et cherchait dans le missel quelle messe il allait dire. Ce matin-là, on célébrait la messe d'un des Apôtres. En tournant plusieurs fois les pages du missel, il trouva que toutes les messes commençaient par l'Introït : Ecce Sacerdos Magnus. Il en déduisit que celui qui était en train de célébrer la messe à l'autel du saint était le grand prêtre, c'est-à-dire le Pape. La messe terminée et de retour à la sacristie, on le reconnut pour ce qu'il était, lui baisant les pieds avec la vénération qu'on devait à un tel personnage. Le Souverain pontife concéda de nombreuses grâces, titres et indulgences qu'ont encore de nos jours les chanoines et l'église compostellane, elle même.

Après être retournés à l'auberge où nous laissâmes M. Ercole, nous allâmes récupérer nos baluchons chez Mgr le Fabricien majeur, puis rejoignîmes M. Ercole qui nous attendait et nous passâmes une après-midi pleine de bonheur. Le lendemain, après avoir confié nos ballots à M. Ercole, nous vint le caprice d'atteindre Sainte-Marie de Finisterre...


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