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Pèlerinage à pied à Jérusalem

LE CHEVEU d'ABRAHAM

Jean Picard ©


Dimanche 12 novembre : de El Hamidyah à El Kla'rat, passage de la frontière Syro-libanaise
Yaoum al ahrad, 16 sha'ban

Le muezzin réveille tout le monde à cinq heures et demie. Toute la famille est aussitôt sur pied car il n'y a pas de grands préparatifs : on saute du lit, on s'habille et l'on se passe un coup de peigne.

On a le cœur gros de quitter cette famille. Moubarah nous dit qu'il voudrait bien que nous restions encore ; Ouragh nous offre trois dessins à la plume en souvenir de notre rencontre. Quant à Saïd ibrahim, il exprime le souhait d'une relation épistolaire durable   :
− Pour prolonger ces trop courts moments d'amitié, je voudrais que l'on s'écrive.

Je lui écrirai mes réflexions de cette nuit car je n'ose lui en faire part ce matin, au moment du départ. De retour en France, nous lui enverrons quelques photos. Aucune nouvelle en retour...

Nous nous retournons souvent pour faire des grands signes d'adieu, après notre départ. Ouragh, Moubarah et Osman restent longtemps à nous répondre de la main. Notre émotion est vive mais elle n'est pas paralysante, d'autant que nous allons à la "conquête" du Liban, là, tout proche, à portée de nos gros souliers. Je ne sais pourquoi le Liban exerce un tel attrait sur moi, mais je me sens tout émoustillé. L'Orient tout entier me fascine et je m'interroge là, sur cette route avec mon sac et ma charrette : Pourquoi ai-je attendu que la vieillesse vienne me surprendre pour entreprendre cette aventure. Mais, mon vieux, c'est tout simplement pour garder tout son mystère à l'Orient. Car ni Lamartine ni Gérard de Nerval n'ont apaisé ma soif ; ni Ernest Renan, ni Pierre Loti, ni Maurice Barrès n'ont assouvi ma faim ; non plus que Pierre Benoît. Il n'empêche, je suis tellement ému que j'ai l'impression d'être un vieux colonel français venu à la rencontre de la "châtelaine du Liban".

Par mon inadvertance, mon passeport, abandonné dans une poche, avait subi à Lattaquié les tourments de la machine à laver du père Quintilus. Au poste frontière, il subit un examen approfondi. Il passe de mains en mains jusqu'à un haut gradé qui me le remet en me souhaitant la bienvenue au Liban. Je n'avais aucune inquiétude.

Au premier petit village côtier que nous croisons, nous nous déroutons pour nous approcher de la mer, cette compagne rassurante. Il est étrange ce village, au lieu de s'étaler paresseusement le long de la Méditerranée, il s'étire bêtement à angle droit sur quelques hectomètres à partir d'un front maritime de quatre ou cinq maisons. Nous sommes bientôt escortés par une bande de gamins turbulents dont toute une grappe formée des plus effrontés s'accrochent à ma charrette et la bousculent en tous sens. Je ne m'en débarrasse que difficilement et avec l'aide d'un indigène autoritaire. La mer, ou plutôt sa rive n'est vraiment pas séduisante avec ses étalages d'ordures et d'immondices que l'aspect du village laissait d'ailleurs présager. Nous abandonnons notre projet de baignade que tout notre corps réclamait et nous nous installons sous une espèce de pergola en bambous pour notre pause casse-croûte. Comme d'habitude, nous sommes vite entourés d'hommes de tous âges qui nous questionnent : notre pays, notre projet, notre motivation ; mais ici, le groupe s'enfle de minute en minute au point de devenir une foule rassemblant sans doute tous les vieillards, adultes et adolescents du village. Il m'a semblé qu'au fur et à mesure que la foule grandissait, les interrogations devenaient un interrogatoire, et la curiosité initialement souriante et admirative se muait en une enquête menaçante. Je n'ai pu m'empêcher de faire le rapprochement avec cette quantité de factions, milices, phalanges et autres kataebs que trimbale l'histoire récente du Liban et me demander si nous n'avions pas réveillé de vieux réflexes d'un quelconque clan islamiste révolutionnaire qui nous soupçonnerait d'être des espions à la solde d'Israël ou de ses suppôts impérialistes. Pas encore inquiet, je surveillais quand même avec attention nos passeports et nos cartes topographiques qui circulaient de mains en mains. Beaucoup n'ont d'ailleurs certainement jamais vu une carte de leur vie, mais leur visage s'éclaire quand ils arrivent à déchiffrer des noms de lieux qu'ils connaissent : "Semmaqiyé", "El Ahrida", "Cheikh Zenad" ou "Tall Bibi", et ils l'énoncent avec émerveillement.

C'est alors qu'arrivent deux belles voitures de marques prestigieuses d'où descendent deux hommes jeunes, vêtus avec une élégance qui tranche sur la rusticité de la foule. Ils sont manifestement connus et on leur parle avec considération, on leur rend compte et on leur remet nos documents qui continuaient leur voyage de mains en mains. Ils les scrutent d'un œil exercé et nous les remettent en nous disant avec un sourire :
− Vous êtes Français, excusez-les, ils ne savaient pas que la France a toujours été notre amie, ce sont des villageois !
− Mais nous n'avons senti aucune menace, ils ne nous ont fait aucun mal.
− Nous en sommes très heureux, bienvenue dans notre pays.
Puis ils s'adressent à la foule qui se disperse lentement, comme déçue.

Quand nous quittons le village, nous entendons les psalmodies de la troisième prière de la journée répercutées à l'extérieur de la mosquée par une sonorisation puissante et grésillante.

Nous croisons deux campements militaires syriens séparés par une grande prairie clôturée d'un mur bétonné à claire-voie. Au milieu de la prairie, une tente d'escouade d'où émerge une antenne très élaborée, c'est la tente du chef, solitaire.

Dans le deuxième campement, les jeunes soldats apprennent à creuser leur trou individuel dans une terre très meuble qui ne leur demande pas beaucoup d'efforts. Ils sont dans des tenues disparates, aucun gradé ne les conseille, les tentes sont presque toutes déchirées. Certainement pas une unité d'élite.

Je lutte instinctivement contre un faisceau d'impressions désagréables sur ce Liban tant espéré, mais l'humeur est maussade. D'autant que nous n'avons aucune perspective pour le gîte et le couvert ; il reste une quarantaine de kilomètres pour Tripoli, quarante kilomètres le long desquels il n'y a pas de point important sur la carte qui laisse espérer une présence administrative pour aider le destin (comme hier, à El Hamidyah) ou un équipement hôtelier. Alors, on s'en remet à la providence qui nous guide vers une mosquée qui dresse humblement son maigre minaret sur notre chemin. Elle a une allure modeste mais accueillante avec son jardin plein de verdure, sa fontaine à ablutions et l'auvent profond qui flanque son chevet. Si nous n'avons pas d'autre solution, nous avons ici au moins le gîte et l'eau. Nous entrons dans le jardin et, nous approchant de la nef, nous voyons au travers d'une fenêtre entrouverte, six ou sept hommes en ligne sur un rang exécuter les gestes de leur dévotion à l'imitation d'un jeune imam long, noir et barbu. L'homme qui est le plus proche nous fait, l'index en travers de la bouche, un signe de discrétion. Nous attendons donc sagement la fin de leur recueillement. Je prépare mentalement une belle phrase en arabe pour exposer de manière concise notre démarche en général et notre espoir d'avoir l'autorisation de simplement déployer nos sacs de couchage sous l'auvent.
Ils sortent.
Ya maoulaya al Imam, nahnou rajoulayin faransyin elli naqdam...
− Monsieur, je crois qu'on se comprendra mieux si vous parlez français.
Ça alors, c'est une agréable surprise. D'autant plus que le jeune imam intellectuel, plein d'admiration pour notre projet et plein de compréhension pour notre revendication, explique la situation à ses fidèles en quelques phrases. Alors la discussion s'anime et je devine, plus que je ne comprends leur parler rugueux et rapide, qu'ils se disputent l'honneur de nous recevoir. Le jeune imam exerce avec une autorité bienveillante un rapide arbitrage et il nous désigne notre amphitryon. Il nous quitte avec regret car il est appelé à d'autres prières sur la route de Tripoli. C'est un homme qui a en charge plusieurs mosquées, et c'est pourquoi, ne pouvant être en plusieurs lieux en même temps, il disait la prière du soir, la quatrième de la journée, avec plus d'une heure un quart d'avance sur le coucher du soleil.

Souleymane nous fait prendre place dans son automobile. C'est une petite berline genre quatre chevaux Renault à la carrosserie couverte de blessures, meurtrie et désajustée, et qui ne fonctionne que grâce à de nombreux rafistolages approximatifs. Elle ne peut certainement obéir qu'à son maître qui donne un bon coup de paume de la main sur le petit tournevis coincé dans le contacteur pour la faire démarrer. Elle nous transporte dans un bruit d'enfer jusqu'à une grande maison, au bord de la route. C'est la maison du fils de Souleymane. Tous les fidèles de la mosquée nous ont rejoints pour le thé et la palabre. Ca y est, on est plongé dans une ambiance familiale.

Bientôt, un autre fils de Souleyman, en uniforme de l'armée libanaise, arrive au volant d'une petite camionnette. C'est le signal du départ vers la maison paternelle, mais le véhicule ne peut contenir tout le monde, et je choisis de rejoindre à pied. Gibril, le plus jeune fils m'accompagne car cette maison est à une demi-heure de marche par un itinéraire tortueux qui traverse les champs et les serres de l'exploitation paternelle. Pendant le trajet, j'apprends que Gibril a sept frères et huit sœurs, tous de la même mère. Deux filles sont mariées et deux vont encore à l'école ; les autres travaillent la terre avec leur père et vendent ses produits au marché. Parmi les garçons, l'un est militaire de carrière, un autre est agriculteur − c'est celui qui nous a offert le thé, un troisième accomplit son service. Un seul va encore à l'école. Il reste donc onze enfants au foyer.

À un détour du chemin, Gibril me montre la maison, là-bas à quelque huit cents mètres. C'est une grande bâtisse sur deux niveaux, grise au toit de tuiles brunes. Dame ! Il faut de la place pour une si grande famille. Au fur et à mesure de notre progression, les détails se précisent et je remarque que tout le rez-de-chaussée, de faible hauteur, sert de remise et que le niveau supérieur, auquel on accède de plain-pied par le côté opposé à celui de notre arrivée, est consacré pour une moitié à un hangar, bardé sur trois côtés, qui sert de lieu de stockage intermédiaire entre la récolte et la commercialisation, à l'abri des intempéries. L'autre moitié de ce premier niveau est donc consacrée à l'hébergement de la famille.

Lorsque je pénètre sous le hangar derrière Gibril, je vois Patrick entouré de quatre jeunes filles ravissantes et souriantes ; ils tiennent une conversation laborieuse en anglais, entrecoupée de grands éclats de rire. Quel charmeur, ce Patrick !.. Je salue ces demoiselles avec respect et Gibril me conduit presque autoritairement vers le coin "toilettes". Il est perspicace, Gibril, du haut de ses quatorze ou quinze ans, et de plus, il doit être très fier de son infrastructure sanitaire. C'est en effet confortable car non seulement il y a un robinet d'eau chaude dans le grand W-C ; non seulement il y a deux bassines, une grande pour faire le mélange et une petite pour s'asperger ; mais en outre, le sol est revêtu d'un carrelage confortable et il y a des patères au mur pour accrocher les vêtements.

Lorsqu'après mes travaux de propreté je cherche un endroit sous le hangar pour suspendre ma lessive, c'est Patrick qui m'indique le réseau de fils tendus à cet usage dans la remise du rez-de-chaussée. Et il m'informe d'un air vainqueur et amusé qu'à sa sortie du coin "toilettes" avec son linge en mains, les quatre jeunes filles s'étaient précipitées sur lui et avaient arraché le linge de ses mains pour faire sa lessive. Eh bien ! Moi je préfère donner dans la pédagogie de libération de la femme, et je chante haut et fort en étendant mon linge pour me faire remarquer dans ce travail réputé féminin. En plus, j'insiste auprès de Gibril pour qu'il me trouve les outils adaptés au nettoyage du carrelage des W-C ; et je dois insister avec autorité car Gibril est véritablement ébahi.

On nous invite à passer au salon pour le thé, avec toute la famille. La maman est là, vêtue d'une ample robe damassée rouge grenat qui enveloppe son embonpoint, elle a caché ses cheveux dans un haïk noir noué derrière son cou. Elle est jeune : aucune ride ne ravine son beau visage. Peut-être trente-deux ou trente-trois ans. Et seize enfants !... Mais surtout, elle est souriante, affable et très à l'aise ; elle tapote le sol de sa main, à sa droite pour me faire comprendre son invitation à m'asseoir auprès d'elle. De la même façon, elle invite Patrick à sa gauche. Et elle parle, tellement vite et saccadé que je ne la comprends pas. Alors les filles prennent le relais dans un anglais rudimentaire qui ne permet pas de venir à bout de tout ce qu'elles veulent exprimer. Heureusement, Patrick possède un petit lexique duquel on peut extraire des éléments de phrases que l'on met bout à bout. Cela devient rapidement un jeu qui nous enchante. Nous sommes radicalement sous le charme de la famille de Souleymane. Ses quatre filles aînées y sont pour une bonne part, qui sont à la fois réservées et audacieuses, timides et assurées. Elles nous appellent spontanément par nos prénoms, elles nous somment d'emmener un de leurs frères avec nous, pour le soustraire au service militaire, elles nous demandent nos photos de famille, elles nous resservent du thé, nous offrent des pâtisseries de leur confection, avec une grâce féline, une élégance de danseuses. Nous nous croyons un temps dans le paradis artificiel que le "vieux de la montagne", Hassan Ibn Saba avait organisé dans la forteresse d'Alamout pour donner du cœur à ses combattants les plus valeureux dans le roman de Vladimir Bartol. À la différence que nous sommes, nous, des marcheurs de la paix.

Lorsqu'il est posé au milieu de la pièce, Souleymane nous invite à prendre place autour du plateau repas. Nous quittons notre position assise sur les canapés et fauteuils qui longent le périmètre de la pièce pour nous asseoir à la turque. Les enfants quittent spontanément le salemlik et nous restons seuls avec la femme de Souleymane et l'un des fils aînés. Souleymane décroche les deux cadres qui sont suspendus à deux gros clous fichés dans le mur blanc et fait, devant nous, sans cérémonie, sa dernière prière du soir, celle que l'on fait deux heures après le coucher du soleil. Patrick et moi prenons une attitude d'attente et de recueillement mais madame nous intime de nous servir, comme elle le fait elle-même. Le repas est savoureux. En fait, c'est le fameux mezzé libanais qui se compose ici de dix plats différents où l'on se sert selon sa faim et son goût. On boit l'eau au goulot de l'unique bouteille. Nous découvrons ce soir de nouvelles saveurs, et en particulier des beignets d'aubergines et des courgettes confites. Délicieuses.

Après avoir raccroché les cadres au mur, Souleymane nous rejoint. Il est heureux et souriant. Intrigué par l'épisode des cadres qui entourent les photographies de jeunes hommes, je lui demande qui ils sont.
− Ce sont deux de mes fils qui ont quitté la maison.
Le mot "quitté" résonne en moi de manière particulière car c'est l'euphémisme qu'emploie toujours Suzanne pour parler du décès de nos fils, comme pour signifier que Laurent, Xavier ou bien Lionel sont partis de leur plein gré, ou bien que cette séparation est momentanée. Alors, j'imagine toutes sortes d'intentions de Souleymane où il ne serait, par exemple, pas convenable de laisser à penser que sa prière s'adresse autant à l'âme de ses morts qu'à Dieu, ou bien qu'elle prenne ses fils défunts comme interprètes auprès d'Allah. Enfin, que sa prière n'apparaisse pas adressée directement à Allah et à lui seul.
− Où sont-ils partis ?
− Le premier − et il me désigne du doigt le cadre le plus éloigné de nous − est officier dans l'armée libanaise et le deuxième, il est marié et c'est lui qui tient la ferme où on a pris le thé, près de la mosquée.
Je suis donc rassuré, mais :
− Pourquoi as-tu enlevé les deux cadres, avant ta prière ?
− Parce que...euh...parce que... On n'a pas le droit de représenter des créatures d'Allah : Le Coran l'interdit. Mais il l'a interdit avant que la photo n'existe. Alors... Je ne sais pas, mais je préfère les enlever au moment de la prière.

Je ne crois pas Souleymane que tu sois dans le péché car ta religion range dans la même interdiction le vin, les jeux de hasard, les statues (et non les images ou photos) [qui] "sont une abomination inventée par Satan. Abstiens-t'en de peur que tu ne deviennes pervers" (Coran chap. V verset 92). Et le Coran ajoute sagement que le démon se servirait du vin et du jeu pour allumer les dissensions entre les hommes et les détourner du souvenir de Dieu et de la prière (verset 93) ; mais il ne dit rien d'autre pour éclairer l'interdiction des statues. Et si tu savais combien il y a de statues et de photos de la famille Assad dans les rues de Syrie !

Nous indiquons à Souleymane, quand il nous le demande, que nous souhaitons dormir de bonne heure ; il fait alors disposer aussitôt deux matelas dans le salemlik, avec des couvertures, et nous engage à nous coucher tandis que lui et sa femme s'installent sur un canapé pour regarder la télévision. Un peu gênés, nous nous couchons tout habillés. Ce n'est que lorsqu'ils quittent la pièce pour aller dormir que nous nous mettons à l'aise.

La nuit est douce et bienfaisante.

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