Pèlerinage à pied à Jérusalem

LE CHEVEU d'ABRAHAM

Jean Picard ©


Lundi 13 novembre : de Al Kla'arat à Tripoli.
Yaoum al atnin, 17 sha'ban

C'est la prière murmurée dans le couloir par Souleymane qui nous réveille bien avant le lever du jour. Quand nos préparatifs sont terminés, nous enfilons nos chaussures dans le couloir. C'est le dernier geste que nous ayons à faire avant le départ car on pénètre toujours déchaussés dans le salemlik. Je découvre alors seulement comme la partie habitable est réduite pour une si grande famille : il y a trois chambres en plus du salemlik. Il y a une chambre pour les garçons, une pour les filles et une pour les parents. On couche sur un alignement de matelas à même le sol. Tout a été bâti pour répondre aux besoins du métier. Nos deux matelas ont sans doute été prélevés sur le mobilier des enfants.

Nous sommes tôt prêts, mais la liturgie du départ est faite d'un tas de petits gestes auxquels on ne se dérobe pas : la visite guidée du sous-sol, puis un verre de thé pris debout dans le hangar; le cérémonial photos, par groupes, avec choix des fonds de décor, avec chacun son cheval pour Souleymane et Gibril ; puis un verre de lait prélévé sur la première traite encore tiède, du matin ; puis un autre verre de thé ; puis on est presque partis... − Attends !... Mets ça dans ton sac.
Alors on fait glisser le sac des épaules et on le complète avec les quatre ou cinq galettes de pain et les deux ou trois livres d'oranges que madame nous offre généreusement.
− Choukrane !.. choukrane !.. Alf choukrane (mille mercis).

Quand nous faisons nos premiers pas, émus d'un accueil si familial, le soleil est à plus de deux mains au-dessus de l'horizon. Nous sommes longtemps salués par des gestes d'adieu.

Nous avons toujours la Méditerranée à notre droite. Nous aimerions bien l'embrasser dans une dernière étreinte, car nous allons nous quitter, mais les détritus, les ordures, les gravats inondent ses approches et nous obligent à renoncer.

Un improbable monument semble au loin obstruer la chaussée ; non, il est comme digéré par les deux voies qui font une hernie de part et d'autre pour le contourner. C'est une stèle funéraire érigée à la mémoire d'Hafez el Assad. On l'identifie grâce à une photo géante, de ces photos dont la quantité m'a donné la nausée en Syrie du nord. Je croyais qu'entré au Liban, j'allais être libéré de ce véritable tourment, mais non : Hier, une présence militaire syrienne d'occupation; aujourd'hui, une présence quasi religieuse, en tous cas une preuve de la dévotion que porte quelque faction libanaise au général syrien.

Nous faisons notre pause à El Minié, devant une mosquée noyée dans les habitations qui bordent la route. Il y a la fontaine publique traditionnelle qui permet les ablutions prescrites par le Coran ("O croyants! avant de commencer la prière, lavez-vous le visage et les mains jusqu'au coude. Essuyez la tête et les pieds jusqu'au talon") et, un peu plus loin, un perron en encorbellement couvert d'une pergola qui porte son ombre bienfaisante sur un banc et une table de jardin. Lieu propice au pique-nique. Nous avons l'impression d'occuper une ancienne dépendance de la mosquée ; une dépendance abandonnée car la porte qui s'ouvre sur ce perron semble condamnée depuis longtemps par de lourdes toiles d'araignée et quelques verdures qui ont pris racine dans des interstices à force de persévérance. Nous nous installons donc dans ce petit paradis pour déballer nos nourritures terrestres. C'est un instant irremplaçable après la lente progression, après la fièvre de l'attente, après l'exaltation du désir ; oui, c'est un instant de plaisir où l'on jouit de la saveur des choses, de la beauté des fleurs et des arbres, de la douceur de l'air et de l'eau. On promène sur toute chose un regard ébloui, et notre banale pitance devient un festin de Balthazar.

La lourde porte "condamnée" s'ouvre soudain sous la poussée d'un homme jeune qui nous souhaite la bienvenue :
Ahlane oua sahlane.
Nous nous répandons en humbles excuses ; on pensait occuper un espace public ; de toutes façons, on le laissera dans le même état de propreté...
Mais non, mais non... Nous sommes vraiment les bienvenus. Ce n'est pas une clause de style. D'ailleurs notre homme devenu notre hôte nous prépare le thé. Puis il met un narghileh en combustion et nous offre tour à tour son embout par lequel on absorbe à grands borborygmes des parfums de fleurs et de fruits. Un vieil homme apparaît à son tour dans l'encadrement de la porte. Il porte une robe de chambre molletonnée de couleur fraise écrasée dont la ceinture nouée lâche pend bêtement sur son volumineux abdomen. Il se déplace difficilement, à petits pas glissants, en s'aidant de sa canne. Quand son fils lui dit que nous sommes des pèlerins français, il s'approche de nous et, martelant sa phrase en frappant sa canne sur le sol  :
− Savez-vous que le général de Gaulle s'est arrêté un jour devant cette mosquée en 1933 ? À la fin de sa phrase, il avait brandi sa canne dans notre direction, comme pour nous menacer. C'était sa façon de nous dire qu'il avait fréquenté la France bien avant nous, et, peut-être, sa manière de nous reprocher implicitement, à nous Français − sinon, pourquoi ce ton de blâme − la main que nous n'avions pas tendue au Liban lorsqu'il était agressé par l'extérieur et déchiré de l'intérieur.

Surpris, décontenancé, je demande respectueusement au vieil homme la signification du monument à la gloire d'Hafez al Assad que nous avons croisé ce matin.
− Ici, on aime Hafez et les Syriens ! nous répond-il.

J'aurais aimé continuer cette conversation avec le vieil homme, mais il n'a pas le temps : c'est lui l'Imam et il est déjà légèrement en retard pour appeler les fidèles à la prière de midi. Il va à la mosquée de son pas glissant pour introduire la cassette dans la tonitruante sono.

Arrivés à El Beddani, la grande banlieue de Tripoli, Patrick, que son riche passé d'urbaniste rend sensible à toute originalité en matière immobilière, prend un cliché d'une construction insolite. Il s'agit d'une petite hutte de bambous de dimensions modestes (dix à douze mètres carrés prolongés par un balcon de deux mètres carrés). Elle est montée sur quatre pilotis en béton armé qui la maintiennent au niveau d'un troisième étage. Cette situation la rend d'autant plus insolite qu'on ne distingue aucun moyen d'accès : Ni échelle, ni escalier. Encore moins d'ascenseur ! Mais ce qui est encore plus surprenant, c'est la colère que laisse exploser un homme jeune à la vue de notre photographe amateur. C'est très sérieux : Il vocifère revolver au poing. Quelques passants pacifiques le raisonnent, le calment... Et nous nous retrouvons agresseur, agressés et arbitres autour d'une théière de la paix. Dans la conversation qui s'établit, il est tout naturellement question d'armes, et ils nous montrent qu'ils sont sérieusement équipés. Ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes ! D'ailleurs dans ce pays (*), on ne peut compter que sur sa famille ; un peu, aussi sur ses voisins ; mais on ne peut pas compter sur les institutions. Si vous êtes à terre, elles vous achèvent au lieu de vous relever. Là-bas, en Australie, nous dit un Palestinien de Melbourne, on compte moins sur les siens que sur le pouvoir. L'État te distribue toujours quelque chose pour t'aider à vivre au lieu de t'écraser. Nous apprendrons par ailleurs que dans cette banlieue, on n'aime pas les Syriens ; mais nous ne saurons jamais le secret de la hutte de bambou.

(*) Lorsqu'on interpelle son propre pays en disant ce "pays", sans le désigner par son nom propre et familier, n'est-ce-pas une preuve qu'on ne l'aime pas ?

Tripoli est une ville sale et poussiéreuse. Gravats, ordures, déchets, détritus, débris jonchent rues, caniveaux, terrains vagues, bord de mer. Le fleuve Abou Ali n'a pas la force d'évacuer tout ce qui traîne dans son lit. C'est pourtant la capitale du Nord Liban qui possède tous les attributs d'une métropole : larges avenues, immeubles cossus, beaux magasins et nombreuses entreprises de services. Il y a beaucoup de banques, mais aucune ne change les traveller's chèques car la loi leur interdit une telle transaction qui ne peut se faire, nous dit-on, qu'auprès de la banque centrale à Beyrouth. Cela est particulièrement contrariant car nous n'avons pas l'intention de passer par la capitale : À partir de Tripoli, notre itinéraire s'enfonce dans la profondeur de la montagne libanaise. Heureusement pour nous, la directrice de l'office de tourisme nous recommande auprès de son banquier de mari et nous pouvons faire une grosse provision de dollars et de livres libanaises.

Notre hôtel est situé près de la place de l'horloge ; il est tenu par une famille maronite accueillante et... francophone. Ce soir, nous prenons notre temps car nous nous accordons une journée de repos à Tripoli. Nous faisons nos écritures au café de la place de l'horloge en consommant un narghileh "pomme et rose". Le patron nous tient compagnie un moment. Il nous fait savoir qu'il est riche. Puis qu'il est très riche. Encore qu'il est très très riche. Il nous montre la photographie de son château de famille, hélas détruit pendant la guerre, sinon on pourrait encore y respirer la poussière de de Gaulle qui l'a habité pendant six mois en 1933. Et il nous présente également la photo historique de son propre père en compagnie de Jules Vedrines après leur atterrissage dans un terrain vague près de Beyrouth en 1913.

Le soir, l'hôtelière se prête volontiers à un brin de conversation. J'essaye d'en savoir un peu plus sur la mystérieuse guerre du Liban, où les affrontements traversaient les structures traditionnelles, où les alliances entre clans se faisaient et se défaisaient au défi de la logique de l'histoire et de la politique : "Amal" contre "Hezbollah", ou bien "forces libanaises" contre le général Aoun. C'est à dire chi'ites contre chi'ites ; maronites contre maronites.
− Ici, à Tripoli, c'était la montagne contre la ville (la badiya contre la hadara). La ligne qui séparait les combattants, c'est la même qui sépare la culture des oranges dans les vergers de Tripoli de celle de l'olivier sur les collines environnantes. C'était l'olivier contre l'oranger.
− Mais qui était l'olivier et qui était l'oranger ?
Elle fait un effort de mémoire... Il y en a eu tellement !
− Écoutez, une fois, c'était celui-ci, une autre fois, c'était celui-là...
− ????
− La dernière fois, c'était l'armée syrienne dans la montagne qui tapait avec les canons sur les feddayin palestiniens, et nous, on recevait les éclaboussures !

Cela paraît surprenant, mais il est vrai que le général Hafez al Assad disputait à Yasser Arafat - le chef du fatah et de l'OLP - le leadership de la "grande nation arabe" dans sa lutte contre l'ennemi sioniste : Il encourageait les groupes de combattants palestiniens dissidents et combattait sauvagement les éléments fidèles à l'OLP.
Notre hôtelière reste un moment songeuse, puis elle ajoute :
− Moi, quand ça éclatait, je filais à toute vitesse dans ma montagne.
− Et la montagne, elle était calme ?
− Oh ! Oui. Là-haut, on était chez nous....
Puis, après un long moment de silence :
− Vous savez, on ne cherchait pas à comprendre, et c'est mieux comme ça. Ainsi, on n'en veut à personne et on peut revivre en paix.

Après-demain, c'est cette montagne-refuge que nous fréquenterons désormais par la vallée de la Qadisa − la vallée sainte, celle des maronites − jusqu'au col des Cèdres d'où nous dévalerons la Bekaa jusqu'au bout du Liban.

Après quelques achats pour compléter notre fourniment, nous passons notre journée de repos à découvrir la ville et ses habitants. La vieille ville est construite au pied du château de Saint-Gilles (Qala'at Sanjil) ; elle n'est pas très étendue et l'on s'y repère très facilement. Il s'agit en fait de la ville médiévale que le sultan mamelouk Qalaoun a fait construire au XIIIème siècle au pied du château franc, à quelques kilomètres de la mer. Était-ce pour se protéger des invasions maritimes ? Il est remarquable en tous cas que cette région entretient des relations ambigües avec le domaine maritime et lui tourne souvent le dos ; Qalaoun a complètement rasé la ville antique, ce vieux comptoir de commerce des Phéniciens resté longtemps actif sous les différents empires qui ont dominé le pays. La ville moderne d'El Mina (le port) s'est développée récemment sur ces ruines.

Moins vaste, moins dominateur que le krak des Chevaliers, le château de Saint-Gilles reste tout de même imposant par la masse construite. Il surplombe le nahr Abou Ali d'une hauteur impressionnante, mais les dernières collines de la montagne libanaise le dominent sur sa face est de façon menaçante et le château ne semble pas imprenable. Comme au krak, aucune indication, aucune information, aucun prospectus... Le vide en matière d'exploitation touristique. Mais nous ne sommes pas venus en touristes. Nous portons plus d'intérêt aux gens et à leur manière de vivre qu'aux monuments.

Nous allons à la grande mosquée nous mêler aux hommes en prière ; nous allons au souk des bijoutiers (souk al sayyaghin) pour marchander sans intention d'acheter ; nous allons au khan al saboun, un ancien caravansérail transformé en marché aux savons, les savons de Tripoli qui rivalisent avec les fameux savons d'Alep ; dans le souk aux parfums (souk al attirin), nous sommes surpris par le tourbillon des appels d'une multitude de muezzins qui se répercutent à l'infini comme une marée grondante dans ces ruelles médiévales, sans que cela d'ailleurs ne perturbe ce monde des commerçants qui grouille, crie pour vanter sa marchandise, interpelle le chaland et le prend par la manche pour le conduire dans le fond de sa boutique étroite vers les trésors qui auraient pu échapper à son regard. Cette ville d'un demi million d'habitants, bruyante, animée, active, offre un contraste saisissant avec le monde des petits épiciers et autres commerçants que nous rencontrons le plus souvent dans la campagne dont la préoccupation "est de gagner au plus tôt les quelques sous nécessaires et suffisants pour acheter une galette, des olives et une tasse de café. Après quoi il n'y a plus qu'à flâner jusqu'au lendemain" comme l'écrivait le commandant de Gaulle à sa belle-mère en 1929.

À la mi-journée, nous prenons un taxi pour Al Mina où on nous a vanté un restaurant typique de la haute gastronomie libanaise. Mon Dieu, à part le moutabal, délicieux caviar d'aubergines et les warak-arish, feuilles de vignes farcies de riz, nos différents hôtes du chemin nous avaient déjà fait goûter tous les autres nombreux plats qu'on étale sur notre table en guise de "mezzé" : homos, taboulé, labnés, samboussek et kébbés.

Nous flânons sur le port, nous attendons que le soleil se couche derrière l'horizon marin en espérant profiter de son dernier rayon vert. Espoir déçu. Nous rentrons à l'hôtel de bonne heure : Nous avons besoin de concentration pour attaquer, demain, la montagne. Mais nous sommes sereins : hier, un jeune conducteur de taxi nous a confié le nom d'un général de ses amis qu'on pourra appeler en cas d'embarras. Encore un cadeau !

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