Pèlerinage à pied à Jérusalem

LE CHEVEU d'ABRAHAM

Jean Picard ©


Lundi 20 novembre : de Baalbeck à Rayak.
Yaoum al atnin, 24 sha'ban

Muezzin de malheur, tu as beaucoup d'avance, ce matin. Pourquoi appelles-tu à la prière avant le lever du soleil ? Ciel ! Il est quatre heures et demie seulement. Tant pis, au risque de se rendormir, on flemmarde encore un peu dans notre lit bien doux.
- Patrick !... D'accord ?...
Bien sûr qu'il est d'accord. D'autant qu'il dort encore...

Mais il est terrible, ce sentiment de culpabilité qui me tenaille quand je remets à plus tard une chose que je peux faire sur l'instant, et tout compte fait, il me met dans l'inquiétude et ne me procure qu'un mauvais répit. C'est tout le contraire du bonheur. Hop !... Debout !...

J'ai beaucoup de mal à régler le goutte-à-goutte de l'eau chaude et prends une douche à peine tiède ; ça ranime. Nous partons de bonne heure et de mauvaise humeur car nous n'avons pas trouvé la moindre possibilité de boire quelque chose de chaud. Pas de petit déjeuner à l'hôtel. Pas un seul café n'est ouvert. Pas plus qu'il n'y a de ces marchands itinérants, bien plus sympathiques que nos distributeurs automatiques de boissons chaudes. Ils ne sont tout de même pas encore à la mosquée, à six heures du matin !..

Nous suivons l'autoroute de Beyrouth le long de laquelle Baalbek déploie un immense tentacule urbain. Des kilomètres de maisons sur deux lignes, puis sur une file, puis de plus en plus espacées pour laisser place entre elles à un jardin, à un verger ou à un carré de vignes. La ville ne nous était pas apparue sous cet aspect à notre arrivée. Nous l'avons abordée, avant-hier à travers une mince banlieue. Il est vrai que nous venions du nord, par la petite route qui n'a pas grand trafic à drainer dans la montagne. Comme dit Patrick qui a un passé prestigieux en matière d'urbanisme, une autoroute est un équipement "structurant" : Construisez une autoroute et vous provoquerez une activité économique.

Notre marche est d'abord heurtée car, chacun d'un côté de la chaussée, nous investissons toutes les échoppes qui sont ouvertes pour dénicher le commerçant qui voudra bien nous servir un thé. Je dis bien : Toutes les échoppes car le thé est l'affaire de tous, marchands de légumes, bouchers, tailleurs ou mécaniciens. Et c'est Patrick qui découvre l'aubaine chez un petit épicier. Il est situé à la hauteur d'un important poste de contrôle de l'armée syrienne, avec rétrécissement de la voie et chicanes dans les deux sens. Et le tout est organisé autour d'une immense statue du président Hafez al Assad. Cela faisait longtemps ...

Cela faisait longtemps aussi qu'on n'avait pas eu besoin de baragouiner en arabe et anglais. Le thé chaud est succulent ; les clients s'attardent dans la boutique pour bavarder. On montre nos photos de famille, on fait deux ou trois clichés et on échange nos adresses. J'ai l'impression de renouer avec une habitude lointaine, abandonnée depuis une éternité. Faisant un effort de mémoire et comptant les étapes sur les doigts, je remonte en effet cette éternité jusqu'à la famille de Souleymane, à al Kla'arat, il y a une semaine, juste après notre entrée au Liban. Le temps prend véritablement une autre dimension dans notre mode de vie nomade. Une semaine devient une éternité et pourtant, on ne trouve pas le temps long.

À nos amis du moment, je dis mon étonnement (je ne sais pas dire indignation en arabe) de voir l'armée syrienne opérer des contrôles routiers.
- On préférerait que ce soit l'armée libanaise, me dit une cliente avec un air navré, comme si elle voulait s'excuser de ce "protectorat".

Nous cheminons sur la grande artère à quatre voies qui emprunte la vallée de la Bekaa pour rejoindre Homs à Beyrouth. Au bout de quelques heures, l'habitat redevient plus dense car on quitte la zone d'influence de Baalbek pour entrer dans celle de Zahlé. Le terre-plein central s'interrompt d'endroit en endroit pour permettre aux automobilistes de faire demi-tour et aller rejoindre leur point de destination situé en amont. Nombreux sont ceux qui rejoignent leur destination aval en roulant à contre-sens, parfois sur plusieurs centaines de mètres. Cela provoquerait chez nous des coups de klaxon furibonds et des jets de phares réprobateurs ; ici, au contraire, on ralentit, on se range. On comprend.

Nous nous arrêtons à la lisière d'une vigne, protégés du soleil par l'ombre d'un grand panneau publicitaire à la gloire du Hezbollah où l'ayatollah Khomeyni, encore bien vivant sur l'image, encourage un groupe de soldats surarmés en treillis bariolés : "Vous êtes la gloire de la nation et la source de son triomphe". Le parti chi'ite des "fous de Dieu" ne cache donc pas sa tutelle iranienne. Dans ce Liban multi-confessionnel, l'Iran a envoyé des centaines d'enseignants, d'ingénieurs et de docteurs pour encadrer la population chi'ite, la communauté devenue la plus nombreuse du pays, et concurrencer l'organisation "Amal" (espoir), d'inspiration syrienne. Tous les gamins qui nous entourent pendant notre frugale collation vont à l'école hezbollah, fréquentent la mosquée hezbollah, se font soigner au dispensaire hezbollah... Mais ils ne plaisantent pas avec nous, ils ne rient pas avec nous; ils ne sourient même pas. Ça rend sérieux, le Hezbollah.

Quelques kilomètres avant Zahlé, nous quittons la grande voie express pour nous engager sur une petite route de campagne bien plus calme. À l'entrée dans Rayak, on longe une caserne de l'armée syrienne; encore cette présence militaire syrienne !.. Leur caserne est très sommaire avec ses deux bâtiments bas de briques légères, tout le reste est en toile ou en baraques provisoires. Armée rustique. Après le virage qui fait pénétrer dans la ville, une autre caserne... de l'armée libanaise, d'architecture classique et d'aspect soigné.

D'après le plan de monseigneur Boutros, il faut traverser toute l'agglomération pour trouver l'église grecque-orthodoxe, et cette petite ville grande comme une sous-préfecture de province, nous apparaît très étendue. Des guirlandes électriques sont tendues entre les toits pour agrémenter, après-demain, la fête de l'indépendance du Liban, intervenue le 22 novembre 1943.

Le curé qui nous accueille dans son presbytère est jeune, fragile et égrotant. Il accepte volontiers notre compagnie mais nous indique, pour notre bien, que les maronites qui tiennent l'institution voisine sont bien mieux équipés pour le confort des pèlerins. Nous nous rendons donc à l'institution Saint-Joseph qui est à la fois collège, paroisse et monastère.

On entre au monastère à travers un jardin luxuriant percé d'une allée de marbre soulignée d'éclairages discrets; à l'entrée du monastère, nous sommes reçus par un moine qui nous conduit dans la salle capitulaire "où l'on pourra discuter confortablement". La pièce est luxueusement agencée, avec son sol de mosaïques, ses fauteuils tendus de velours de Gênes cramoisi, ses tables basses de bois précieux, ses tentures, ses lustres... Dieu, quel luxe !... Le moine nous fait servir le thé dans une vaisselle délicate, bien légère à nos doigts devenus inhabiles, avec un assortiment de petits fours secs aux saveurs orientales raffinées.

Notre aventure, notre projet, nos interrogations naïves intéressent le moine qui, lorsque la question est évoquée, tient un discours qui ne s'accorde pas à celui de monseigneur Boutros  :
− Mais nous ne sommes pas arabes !.. Nous sommes Libanais. Les arabes sont en Arabie. Les gens qui nous regardent de loin voient des arabes partout, mais non : les Syriens sont des descendants des Syriaques, les Libanais sont descendants des Phéniciens, les Palestiniens sont des Philistins, les Egyptiens sont des Coptes et les Maghrébins sont des Berbères. Il n'y a d'arabes qu'en Arabie.

Encore un maronite qui refuse l'évidence des grands brassages de populations après tant d'invasions, de guerres, d'exodes et de migrations, tant d'enlèvements et de déplacements de peuples. Mais il est vrai aussi qu'il n'y a pas de raison qu'un maronite se sente arabe plus qu'un bédouin sunnite de la Djésireh, un fedayin chi'ite du hezbollah ou un prêtre grec-orthodoxe de Damas. Ici, on est arabe comme on est, en France, des Gaulois.

L'office religieux est célébré en grand apparat dans un église comble − alors que nous vivons un jour de semaine − par quatre officiants vêtus de chasubles brodées d'or et de verreries. Je suis maintenant coutumier du rite maronite, de la participation franche et naturelle des fidèles, des chants liturgiques pleins de nostalgie. Aujourd'hui, les gestes arrondis des quatre prêtres, leurs mouvements emphatiques dans le chœur, la débauche d'objets liturgiques précieux donnent à l'office une dimension théâtrale supplémentaire. Je pense que ce faste particulier est déployé en accompagnement de la fête anniversaire de l'indépendance pour ne pas en laisser le monopole au politique et au militaire.

Au repas, dans une salle à manger aussi luxueuse que la salle capitulaire, les moines nous informent qu'il existe à Rayak une agence postale performante. Nous passons la soirée à écrire des lettres pour les nôtres, chargées de toutes nos émotions.

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