Pèlerinage à pied à Jérusalem

LE CHEVEU d'ABRAHAM

Jean Picard ©


Mardi 21 novembre : de Rayak à Anjar.
Yaoum al tsalats, 25 sha'ban

Il est parfois difficile de cheminer à deux, quand les objectifs divergent. Patrick veut partir de bonne heure ; moi, je souhaite attendre l'ouverture de la poste. Alors, la sérénité habituelle fait place à l'escrime des arguments où la mauvaise foi n'est pas toujours absente et qui se termine souvent par un ultimatum :
- Si tu veux partir, vas-y... Je te rattraperai.
Mais non, on a trop besoin l'un de l'autre. Et Patrick en profite pour se décharger du poids de quelques bouquins et documents dans un colis que l'on postera pour la France.

La poste est difficile à trouver, à l'autre bout de la ville, car rien ne la distingue. Le mobilier est sommaire, les murs sont nus, le préposé est désœuvré. Notre colis lui pose un problème qui n'est sans doute pas insoluble, mais qui va prendre du temps. Pour tarifer, il faut d'abord peser; et comme l'officine n'a pas d'instrument de pesage, le préposé à recours à l'épicier chez qui il tient absolument à ce que je l'accompagne afin que la pesée − sur une balance de Roberval, avec de beaux poids en cuivre − soit contradictoire. De retour à l'officine, l'employé, qui ne dispose d'aucun barème, téléphone à la poste centrale de Beyrouth pour connaître la tarification. Il doit en profiter pour régler d'autres problèmes en suspens car la conversation téléphonique est très longue. Lorsqu'il a enfin collé avec application les timbres correspondant au renseignement obtenu et apposé consciencieusement les coups de tampon pour leur oblitération, il me tend une paire de ciseaux pour que je pratique moi-même une coupure, comme une boutonnière, le long d'une arête du colis afin que les autorités de contrôle puissent vérifier son contenu sans effraction. Même procédure pour le colis de Patrick ; quel sacrifice pour un paquet si soigneusement confectionné  !

C'est donc tard quand nous prenons la route vers Anjar et je me sens redevable à Patrick de ce retard ; pourtant je rejette une nouvelle proposition de sa part qui consisterait à rester un jour supplémentaire dans le confort de Saint-Joseph pour assister, demain, à la fête de l'indépendance. Patrick − que j'appelle de temps en temps Boutros − souhaite observer le comportement de la population à l'occasion de cette manifestation nationale. Certes, il serait intéressant de mesurer la ferveur des rayakais (?) pendant le défilé militaire, et d'observer si l'événement est rassembleur. Mais j'ai des tas d'arguments à lui opposer, et en particulier que nous ne sommes pas assez "immergés" et que nous ne connaissons pas suffisamment la langue pour prétendre à une grande finesse d'observation.
− Bref, il faut que je parte quand t'as envie de partir, que je m'arrête quand t'as envie de t'arrêter, que je mange quand t'as faim  !...
Ce n'est pas notre premier accrochage, mais ce n'est jamais sérieux et nous sommes heureux de cheminer ensemble. Aujourd'hui, il y a la fatigue, l'usure. Et aussi l'impression de rencontrer plus de tristesse sur notre chemin. Hier encore, un jeune de seize ou dix-sept ans à la mine sombre nous a demandé avec insistance de l'emmener avec nous en France. Comme si on pouvait le cacher dans notre sac à dos à la manière de PPDA. Il était propre et vêtu avec élégance; il ne respirait pas la pauvreté mais toute la détresse du monde était dans son regard. Et cet autre groupe de collégiens, ceux-là qui nous désignaient du doigt les villages hezbollah au piémont de l'Antiliban, ils bavardaient entre eux devant nous, sans doute de nous, mais pas avec nous. Il y avait un glissement d'ambiance qui émoussait imperceptiblement notre enthousiasme.

Peu avant Anjar, notre petite route de campagne rejoint la grande artère qui relie Beyrouth à Damas. Elle rejoint en même temps la civilisation urbaine. On ne sait pas si on est dans les dernières maisons de Barrelias ou dans les premières d'Anjar; l'activité est fébrile et la circulation intense. À partir de ce carrefour, nous quittons le thalweg du Litani et prenons la Bekaa dans le sens transversal, à l'abordage de l'Anti-Liban. Et nous commençons notre montée à la recherche de l'église arménienne. Renseignements pris, nous ne sommes pas encore à Anjar que l'on atteint par une bretelle qui nous éloigne de notre itinéraire principal.

La découverte d'Anjar est surprenante. C'est un carré d'une cinquantaine d'hectares installé sur un pan de l'Anti-Liban; ce carré est partagé en deux par une avenue centrale, sorte de cardo maximus, qui monte vers l'église qui nous apparaît, en haut, blanche et neuve dans un grand parc de verdure. Le cardo, souligné d'une verdure soigneusement entretenue est aussi large que les Champs Elysées et bordé de trottoirs revêtus d'élégants dallages. À mi-chemin − il fallait s'y attendre − on traverse le decumanus, aussi large et élégant; leur croisement est joliment traité à l'anglaise, avec buissons et massifs de fleurs multicolores. Les autres rues découpent des parcelles géométriques où les maisons se cachent derrière les arbres et les halliers. Les noms de rues et les enseignes de magasins sont écrits en arménien, une écriture filiforme et tortueuse. Lorsqu'on arrive en haut de l'avenue, la perspective s'élargit sur l'ensemble paroissial clos d'un haut mur de béton ajouré au crépi soigné. Le domaine est très vaste et englobe à gauche de l'église, un long bâtiment surbaissé réservé, sans doute, à l'activité pastorale, et, loin sur la droite, un gigantesque auditorium au-delà duquel des adolescents jouent au ballon dans l'herbe grasse fraîchement tondue. Entre l'église et l'auditorium, deux bustes de bronze sur un socle de marbre gris, deux visages graves, austères, contribuent à l'impression de sérieux, d'ordre et de prospérité.

Les footballeurs nous invitent à attendre sur les marches du parvis.
− Le curé passe tous les soirs à l'église, c'est certain. Bien. On attend...
On fait nos écritures.
Je vais me recueillir dans le calme de l'église.
On fume une cigarette.
On attend...
Le crépuscule se fond doucement dans la nuit mal éclairée par un dernier et mince croissant.
On plaisante sur notre incertitude :
− Après tout, on peut dormir dehors, tu crois pas ?
− Ouais... Ce serait tout de même mieux...
Un homme arrive, en blue-jean et sweater.
Entu al kahin ? (est-ce toi le prêtre ?)
Naham (oui)
Je débite alors la phrase que j'ai dix fois répétée :
− Nous sommes partis d'Antioche en pélerinage pour Jérusalem et nous voudrions ce soir nous arrêter à Anjar pour la nuit. Y a-t-il une famille qui puisse nous louer une chambre, même sommairement meublée ?

Le prêtre porte sa main droite sur son cœur, courbe le corps et penche sa tête en signe de componction à l'évocation de Jérusalem.
Fi-h la schi hena. (il n'y a rien ici), nous répond-il d'un ton sec qui se veut sans réplique. Je hasarde quand même :
Fi al kanissa, mumkin nanaham ? (pouvons-nous dormir dans l'église ?)
L'attitude que prend le curé, les yeux levés vers le ciel et le pincement des lèvres montre toute l'ineptie de la question :
− On ne dort pas dans un lieu saint !
J'essaye de lui arracher quelque autre renseignement, hôtel, campement de nomade, abri de fortune, mais il est définitivement fermé, du regard vers ailleurs, des mains agitées comme pour repousser, et de tout son corps recroquevillé :
Ma fi-h, ma fi-h, ma fi-h (y'en a pas).
Où donc aller, Seigneur ?

Coucher dehors serait une nouveauté qui ne m'effraye pas. Nous partons quand même au hasard dans les rues d'Anjar et entrons dans les rares commerces éclairés, comme des insectes attirés par la lumière. Sans succès. Une vieille dame en noir, cliente attardée ou mère du commerçant, assise dans une épicerie, nous en dit quand même un peu plus :
- Tabhoutsou fi al tarih (tu cherches dans la rue).
Y aurait-il donc un espoir dans le decumanus que nous parcourons ?.. Pourtant, nous recevons les mêmes réponses négatives dans les deux ou trois officines que nous sollicitons.

Par curiosité, je déchiffre les noms affectés aux sonnettes électriques du seul immeuble collectif du village. Une étiquette indique : "hilfbunde". Je sonne. La jeune femme qui nous ouvre est souriante. On sait tout de suite que c'est gagné.

Nous sommes dans un centre d'hébergement d'une mission évangélique de Suisse alémanique. La gérante − c'est elle qui nous accueille − nous sert le thé accompagné de petits sablés et elle nous raconte l'histoire de ce village. On sait que des pasteurs allemands sont venus en grand nombre en Anatolie et en Syrie s'occuper avec dévouement des victimes et orphelins arméniens après les crimes de 1896 et ceux de 1909 et qu'ils ont renforcé leurs activités pendant la première guerre mondiale. Ils étaient aidés et encouragés par les autorités allemandes qui, plus ou moins bien informées des traitements ignobles que le triumvirat Jeune-Turc infligeait aux minorités arméniennes, supportaient mal un allié aussi barbare. Notre hôtesse nous parle d'un "complexe" des Allemands.

Après la guerre, ces pasteurs ont accompagné les survivants dans leur regroupement, leur retour quand c'était possible, leur réinstallation dans la paix  : dispensaires, écoles, gymnases. Ceux d'entre eux qui sont retournés dans la partie de la Petite Arménie devenue syrienne après les traités, ont dû hélas subir une nouvelle déportation.
Là, notre hôtesse sourit avec malice pour ajouter :
− À cause de vous, les Français.
Je commence à comprendre...
− Quand, sous couvert de votre mandat, vous avez cédé le sandjak d'Alexandrette à la Turquie, les Arméniens qui y vivaient n'ont pas accepté de retourner sous l'autorité des Turcs. Après ce qu'ils avaient subi, c'était compréhensible. Et c'est l'armée française qui a transféré toute cette communauté ici, et qui a construit ce village pour eux.

Je me souviens en effet d'une conférence donnée par un ancien missionnaire au Moyen-Orient qui s'était presque emporté à l'évocation des nombreuses erreurs des Français pendant leur mandat sur la Syrie et le Liban, et en particulier sur la cession d'Alexandrette aux Turcs en 1929 pour une contrepartie dérisoire.
− Et vous, les évangélistes, vous les avez suivis ici ?
− Oui. Enfin... Les évangélistes allemands les ont suivis, et ils nous ont passé le relais au début de la seconde guerre mondiale. Vous pensez bien qu'ils avaient autre chose à faire et ils se sont tout naturellement adressés à nous, leurs cousins alémaniques.
− Mais ont-ils encore besoin de vous ?..
− Oui et non... Oui parce qu'un certain nombre d'entre eux se sont convertis au protestantisme et viennent dans notre école et notre paroisse. Mais c'est vrai qu'ils n'ont plus besoin de l'aide financière et logistique que nous leur avons apportée pendant leur calvaire; c'est un peuple intelligent et travailleur, qui a su s'organiser.

C'est bien ce qui avait fait notre étonnement admiratif à notre arrivée; jamais nous n'avions encore vu une communauté aussi bien aménagée et entretenue avec tant de coquetterie. Mais pourquoi cet accueil si peu chaleureux du prêtre ?...
− Mon Dieu !...C'est la trace de l'histoire, c'est la foule des événements qui fabriquent un inconscient collectif: C'est le sentiment d'avoir été dupés par les puissances européennes pendant la période coloniale au dix-neuvième siècle, c'est la main que les occidentaux n'ont pas tendue pendant leurs drames, c'est l'immense déception des traités de paix après la première guerre mondiale. Et puis, plus particulièrement pour les gens d'Anjar, c'est leur "déportation" par les Français. Et c'est aussi, je ne peux pas le nier, la compétition qui s'est établie entre nos deux Églises en matière éducative et religieuse. Ainsi, tout ce qui est Européen est enfoui, à un titre ou à un autre, dans un inconscient hostile.

Cette histoire me bouleverse. J'ai déjà dit, je crois, mon affection pour le Liban. J'ai une grande tendresse aussi pour les Arméniens. Il est difficile d'analyser un tel sentiment et sur quoi il se fonde : L'étroite alliance qui a tout naturellement uni les Arméniens aux croisés, leurs frères en religion; la suzeraineté des Lusignan; ou encore Léon  VI, leur dernier roi, qui tient compagnie aux rois de France dans la basilique de Saint-Denis

C'est aussi une sympathie pour ce peuple que l'on croit fragile et qui résiste aux persécutions, aux souffrances, aux déceptions que ne lui ménage pas l'histoire ; une affection pour sa diaspora française, avec ses artistes et ses travailleurs qui se sont si bien fondus dans notre peuple et qui nous renvoient une image gratifiante de nous-mêmes; une tendresse pour quelque parente arménienne éloignée, française de deuxième génération, pleine de talent et de charme, que j'affectionne comme si elle était ma nièce de sang.

Au-delà de toutes ces excellentes raisons, j'ai en mémoire un épisode de la première guerre mondiale, terrible et superbe aventure de quatre ou cinq mille villageois de Cilicie, l'ancienne petite Arménie, qui ont non seulement résisté aux nombreux assauts des Turcs mais leur ont aussi infligé de sérieuses pertes malgré les privations, la pauvreté dérisoire de l'armement, les déluges de l'artillerie turque, et, suprême faiblesse, la présence des femmes et des enfants dans leur camp retranché. Et cette aventure est, pour moi, comme une métaphore de l'entente et de l'amitié de l'Arménie pour la France et de la France pour l'Arménie car l'inspirateur qui devint le chef militaire de cette insurrection, qui insuffla cet esprit de résistance à toute une population plutôt portée par sa nature à la résignation, à la grâce de Dieu, cet Antigone au masculin est un arménien de France, de culture française, surpris par la guerre pendant une courte villégiature dans son village arménien d'origine.

Et puis, c'est une escadre de la flotte française qui s'est détournée de sa route pour embarquer les survivants, d'ailleurs nombreux, et les conduire dans un lieu sûr quelque part en Égypte.

Cette résistance héroïque et sublime a été merveilleusement racontée par Roger Verfel dans "Les quarante jours du Mousa Dagh". Le Mousa Dagh − mont Moïse − est un ensemble de trois ou quatre collines qui dominent la Méditerranée au nord de l'Oronte et j'ai maintenant mille regrets de ne pas l'avoir inclus dans notre itinéraire car j'en suis tout à coup persuadé : les gens d'Anjar sont les descendants des résistants du Mousa Dagh. Et il y a peut-être des enfants du Mousa Dagh qui sont de vénérables vieillards, ici, à Anjar, maintenant.

Je ne songe qu'à cela pendant notre frugal repas, et j'ai beaucoup de mal à m'endormir. Il faudra que j'en ai bientôt le cœur net.

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