Pèlerinage à pied à Jérusalem

LE CHEVEU d'ABRAHAM

Jean Picard ©


Jeudi 23 novembre : de Dimas à Damas.
Yaoum al khamis, 27 sha'ban

Gilel nous fait servir le thé et le pain par sa femme. Nous prenons la route de bonne heure. Je n'attends certes pas une illumination ni pour Patrick ni pour moi, mais c'est quand même sur le chemin de Damas que le feu de la colère a failli entamer notre belle amitié.

La fatigue, un peu la faim et la soif, et surtout la longue et déroutante entrée dans Damas, après six ou sept heures d'autoroute. Les grandes villes sont les plus périlleuses épreuves du pèlerin, surtout quand on y pénètre par autoroute, avec ses chapelets de panneaux mystérieux. Puis viennent les longues avenues impersonnelles dont on se demande si elles conduisent dans une direction utile. Je sais que les établissements chrétiens susceptibles de nous accueillir sont situés dans la vieille ville. Sans plan pour nous repérer, nous souhaitons trouver l'office du tourisme, sans doute au centre ville.

Nous nous attardons dans le demi confort d'un gargotier rôtisseur, et nous arrivons à l'office du tourisme après sa fermeture. Les administrations cessent le travail à quatorze heures !.. Nous nous faisons conduire par un taxi à l'entrée de la vieille ville : Place Bab Touma.

En dépit des conseils de prudence et de discrétion que nous avons reçus de toutes parts, je décide, arrivé à l'orée du quartier chrétien, de porter en sautoir la croix stylisée que Giovani − le compagnon de ma filleule Claudine − m'a offerte lors de mon passage à Florence. C'est ce geste − la fameuse goutte qui fait déborder le vase − qui provoque l'explosion de colère de Patrick   :
− J'en ai marre de ce type qui ne respecte pas les peuples qui l'accueillent en affichant de manière provoquante son appartenance religieuse. On a l'habitude des différences, des controverses et des désaccords, mais je suis tout de même interloqué.

Pour l'instant, nous avançons péniblement dans la rue Bab Touma qui conduit au cœur du quartier chrétien, dans la vieille ville, car le trottoir est moins large que l'empattement de ma charrette et une longue file de voitures encombre la rue, bloquées par le convoi en stationnement de plusieurs véhicules à plateau bas décorés de guirlandes, de gerbes et de bouquets de fleurs multicolores sous lesquels ils disparaissent presque entièrement. Il s'agit d'un mariage à la cathédrale Saint-Georges. C'est le siège du patriarcat melkite qui pourrait être très bientôt occupé par notre ami Monseigneur Boutros. La file des voitures bloquées attend sagement la fin de la cérémonie. Je l'ai déjà dit : Ce sont des gens qui savent attendre.

Nous sommes accueillis très chaleureusement par sœur Élise au couvent Saint-Joseph-du-Bon-Service que nous croisons au hasard de notre errance, entre Bab Touma et Bab Charqui. C'est une construction élégante et agréable, autour d'une vaste cour centrale joliment carrelée et agrémentée d'une fontaine centrale. Les pièces communes du culte et de la vie sont au rez-de-chaussée. Les chambres des nonnes et des passagers sont réparties sur les deux étages de la construction. C'est un couvent grec-orthodoxe dont les trois sœurs se consacrent à la prière ainsi qu'à l'éducation et l'hébergement de cinq ou six jeunes filles qui ont entendu l'appel du Seigneur et qui prendront le voile après leurs études. Elles fabriquent, aussi, de lourds et somptueux vêtements sacerdotaux brochés d'or, d'argent et de verreries.

Ce soir, nous prenons quelques points de repère dans la vieille ville. Le couvent Saint-Joseph est situé à une cinquantaine de mètres de la seule artère à peu près rectiligne qui la coupe en deux, comme un équateur, de Bab al Jabieh (la porte frontale), à l'ouest, jusqu'à Bab al Charqui (la porte orientale). Elle est construite sur l'ancien decumanus romain qui se trouve maintenant enfoui à six mètres de profondeur, mais des fouilles récentes ont mis à jour un arc de triomphe qui a été restauré et remonté au niveau de la rue actuelle, précisément à la porte orientale.

Tout près de cette porte, nous sommes attirés par un attroupement de gens d'une élégance digne d'une première à l'Opéra Garnier. C'est un mariage huppé à l'église arménienne ; l'assistance déborde de la nef sur le parvis, l'enclos et jusque dans la rue. Un immense écran vidéo est tendu au-dessus du parvis et permet de suivre l'image de la cérémonie, dans la nef et le chœur. Débauche de toilettes tapageuses, étalage de bijoux éclatants, parade de maquillages appuyés. Dehors, un cabriolet de collection, au capot interminable attend les jeunes mariés. Je relis quelques notes de lecture : "Ce ne sont pas les caractéristiques religieuses et nationales qui peuvent valoir aux Arméniens des difficultés dans le monde arabe, mais leur situation sociale. Sous-prolétaires à leur arrivée au Levant dans les années vingt, ils ont atteint l'aisance ou la fortune en une génération(...). Aussi, après avoir été accueillis avec une sollicitude à la mesure de leur extrême dénuement, les Arméniens sont-ils parfois victimes de leur trop grande réussite qui les fait apparaître en concurrents et suscite le ressentiment de populations arabes confrontées aux difficultés matérielles de leur vie." (Jean-Pierre Valogne − Vie et mort des chrétiens d'Orient).

Pourquoi, alors, tant d'ostentation ?

À l'autre extrémité du decumanus, nous parcourons une partie des souks recouverts d'une belle voûte en bateau renversé construite par les Ottomans au XIXème siècle. La soirée est bien avancée maintenant et ils sont peu animés. Nous rôdons autour de la grande mosquée des Omeyyades. Repas rapide au cours duquel nous décidons de prendre notre indépendance au cours de notre journée de pause, demain, pour une plus grande liberté de visite... et pour se désintoxiquer l'un de l'autre.

Si je fais tout ce que j'ai envie de faire pendant la journée de repos, elle va être très chargée. Aussi la commençai-je de bonne heure en accompagnant sœur Élise à la messe de l'église syriaque catholique, à quelques pas de Saint-Joseph.

L'Église syriaque catholique a conservé les caractères du schisme monophysite dont elle provient, schisme consommé plus en réaction contre le césaro-papisme byzantin qu'en adhésion aux thèses du moine Eutychès sur l'unique nature divine du Christ. J'ai le souvenir de très belles lectures sur le monophysisme, qui a compté l'impératrice Théodora dans ses adeptes et défenseurs, et en particulier le roman historique de Michel de Grèce : "Le palais des larmes".

Je me rappelle moins distinctement cette merveilleuse "Histoire du Monde" de Jean Duché qui explique avec beaucoup d'humour tout ce que ces querelles christologiques des premiers conciles œcuméniques avaient de dérisoire : À Chalcédoine, par exemple, en l'an 451, à propos du monophysisme, elles se fondaient sur deux mots de la langue grecque si voisins − homoousos = consubstanciel, et homoiousos = de même nature − que les autres langues de la chrétienté − copte, araméen − n'en avaient qu'un pour les deux notions qui leur semblaient donc inséparables.

Un schisme et un siècle de discussions byzantines pour un "iota" de différence.

Sœur Élise, qui est de l'Église grecque-orthodoxe se moque de toutes ces différences, comme tous les chrétiens de base, me dit-elle : − Vous savez, les jeunes chrétiens se marient aujourd'hui sans prendre garde aux différences d'Églises et de rites. Moi-même, je me sens aussi bien chez les Syriaques que chez les Grecs, chez les catholiques que chez les orthodoxes.
Et moi, donc !..
On ne voit jamais l'officiant, dans ce rite, sauf pour la communion qui est donnée sous les deux espèces.

Si je veux être efficace, je ne dois pas me disperser. C'est pourquoi j'élimine avec regret une excursion au mont Qassioun.

Avec regret car j'aime les vues d'ensemble.

Avec regret car le mont Qassioun fait partie de la topographie du sacré, avec sa grotte d'Adam, avec sa grotte du sang, où Caïn aurait tué Abel et avec les sanctuaires de plusieurs centaines de prophètes parmi les cent vingt-quatre mille que dénombre la tradition islamique, depuis Adam jusqu'à Muhammad.

Avec regret car j'ai la désagréable impression de transgresser la tradition qui oblige − qui obligeait − l'étranger à rendre visite à cheikh Arslan, le saint menuisier (lui aussi) patron de Damas (sahib Dimashq), afin de lui demander l'autorisation d'entrer dans la ville.

Je passe par l'église Saint-Paul, si difficile à trouver car, allez savoir pourquoi, sur tous les documents touristiques, elle porte le nom d'église Bab-Kissan. Elle est évidemment située près de la porte du même nom, au sud de la vieille ville. Elle comporte un tableau représentant l'évasion de saint Paul par dessus les remparts dans un panier descendu par ses disciples au bout d'une corde. Mais rien n'indique que l'église soit située à l'emplacement où il a ainsi échappé à la persécution des Juifs.

De peur de me perdre dans le labyrinthe des ruelles, je sors de la vieille ville pour la contourner. J'y pénètre à nouveau par le souk al Hamidiyé, qui longe la citadelle construite par les seldjoukides et qui abrita les chefs de toutes les guerres contre les croisés, de Nour ed Din à Saladin et Baïbars. À ce propos, j'ai appris récemment que Nour ed Din est représenté dans une fresque de la chapelle des Templiers de Messac, en Charente, lors de sa défaite dans l'attaque du Krak des Chevaliers. Je me promets d'y aller.

La rue est large, bordée d'immeubles de trois niveaux, et recouverte comme le sont nos églises bretonnes quand elles ont été confiées à des charpentiers de marine.

Le souk débouche sur la Grande Mosquée des Omeyyades, foyer millénaire de la spiritualité damascène. Comme dans de nombreux endroits où le puissant flot arabo-islamique est allé conquérir des terres chrétiennes, ce fut d'abord une église : L'église Saint-Jean-Baptiste que les conquérants et les conquis se partagèrent. Chrétiens et musulmans firent longtemps leurs prières côte à côte, à l'appel des cloches et des muezzins. Lorsqu'après le règne des quatre premiers califes(*), une véritable dynastie se fut installée à Damas, l'un des califes de cette dynastie, al Walid 1er désira avoir la plus grande mosquée qui se puisse construire et il annexa la moitié jusqu'alors réservée aux chrétiens.

(*) Les deux premiers,Abou Bakr et Omar, étaient les beaux-pères de Muhammad et les deux suivants, Ohman et Ali étaient ses gendres. On les a appelés "al rachidoun", c'est à dire les "bien dirigés" peut-être parce que c'était encore une affaire de famille...

Il conserva le sanctuaire de Jean le Baptiste − le prophète Yahya pour les musulmans − qui fait l'objet d'une grande dévotion de leur part. Les femmes, surtout, implorent son aide pour les problèmes liés au mariage, à la vie conjugale et à la maternité. Elles viennent nouer une bandelette de tissu à la grille du sanctuaire quand elles sont exaucées. À voir tous les nœuds, on peut conclure de l'efficacité de Yahia.

Quand on entre dans cette immense mosquée comportant une seule nef, on est surpris par la diversité des activités qui s'y déroulent. Certes, on y voit des hommes en prière et des oulémas absorbés dans leur lecture ésotérique, mais on y voit aussi des groupes qui discutent autour du plateau à thé, des familles entières qui somnolent au pied d'un pilier, des gamins qui s'ébattent avec leurs jouets. Mais la nef est si vaste que personne ne gêne. Impression d'immense tolérance. Je remarque aussi un groupe de femmes enveloppées soigneusement dans leur haïk noir ne laissant passer que le regard d'un œil. Elles sont sous la conduite d'un homme en long cafetan noir qui leur délivre des explications savantes sur les mystérieuses inscriptions coufiques qui parent la cimaise de leurs mosaïques turquoises. Je pense qu'il s'agit de femmes iraniennes, de ces femmes qui ont perdu un mari ou un fils à la guerre contre l'Irak et que le pouvoir récompense par un pèlerinage à Damas.

Car Damas où reposent plusieurs descendants du calife Ali, est un haut lieu du chi'isme. On peut s'y recueillir, ici, dans cette mosquée, sur le reliquaire qui contient − contiendrait ?.. mais qu'importe − la tête de Hussein, fils d'Ali, inspirateur et fondateur du mouvement chi'ite en réaction contre l'usurpateur omeyyade Mo'awiya. La sœur d'Hussein, Sayyida Zaynab, repose dans un splendide mausolée, dans la banlieue sud de Damas, édifié par le pouvoir iranien dans un style persan dont les décorations ruissellent d'or et d'argent. Les ayatollahs ont édifié récemment une koubba pour le repos de Sayyida Roqayya, fille de Hussein.

Toute la ferveur chi'ite qui conduisait les pèlerins iraniens à Karbala, où Hussein et ses partisans ont été battus − les chi'ites disent : massacrés − par l'armée omeyyade en 680, a été tout naturellement canalisée vers Damas pendant la guerre Iran-Irak. Avec la bénédiction du pouvoir laïc d'Hafez al Assad et du pouvoir religieux de l'ayatollah Khomeyni.

Sunnites et chi'ites se trouvent en communion chaque année pendant la nuit du Destin(*), lorsqu'une famille de Damas, descendant du prophète, y expose à la foule un cheveu de ce dernier conservé pieusement de génération en génération.

(*) Leiïlat al Qadr, qui se fête dans tout l'Islam dans la nuit du 26 au 27 du mois de Ramadan

Cela me donne l'idée d'une supercherie géniale : trouver un cheveu d'Abraham − ou un vieux cheveu que l'on réputerait être d'Abraham ; nos gens de "communication" savent bien faire cela − et l'exposer à Jérusalem au point de rencontre des quartiers juif, chrétien et arabe, au cours d'une nuit qu'on appellerait la nuit de la réconciliation.

Je fais ensuite une visite de courtoisie à Saladin. Son mausolée s'élève à deux pas de la mosquée. Sa statue équestre, qui le représente entouré de nombreux guerriers se dresse, imposante, à l'extérieur de la vieille ville, juste au bord de la citadelle.

Conformément au conseil qu'on m'a donné au poste frontière, je me rends à l'ambassade de France afin de faire expertiser mon passeport. À l'ambassade, je suis mal reçu par une petite bonne femme toute ronde qui n'a qu'une hâte  : Se débarrasser de moi. Elle n'a rien à redire de mon passeport. À force d'insistance, j'obtiens l'autorisation d'appeler "France-direct" − c'est à dire à mes frais − depuis son poste téléphonique. Suzanne − ma tendre épouse − est absente, hélas !.. J'appelle alors mon fils Vincent. C'est un bonheur de pouvoir parler aux siens et s'épancher un peu. Oh, si peu... D'autant plus que la bonne femme ronde écoute ma conversation et manifeste une certaine impatience.
− J'espère que vous vous êtes signalés aux autorités françaises à tous vos points de passage, me dit-elle quand je raccroche le combiné, montrant ainsi qu'elle avait bien suivi ma conversation.
− Eh non !.. lui dis-je, vous êtes la première autorité qui ait cet honneur.
Alors elle couche mon nom et ma destination sur un cahier d'écolier et je vais ainsi entrer dans la postérité d'une statistique anonyme. Si j'avais eu la moindre prétention de me prendre pour un aventurier, cette brave dame ronde m'aurait ramené à la banalité.

Dans la salle d'attente qui jouxte le bureau de la replète bureaucrate, un homme jeune m'interpelle. Il est agent du trésor responsable de la gestion des entités françaises au Moyen-Orient, entités qui comprennent ambassades, consulats et centres culturels de Damas, Alep, Amman et Téhéran. Un homme aimable. Il se plaît à Damas au sein d'une communauté française hélas trop peu nombreuse. Alep est beaucoup plus intéressante, elle comporte une colonie de plus d'un millier de français ; à Damas, on est peut-être une centaine. Mais il y a beaucoup d'arabes francophones et nous avons un programme culturel français intéressant.

À part cela, il m'informe de ce que l'Égypte et la Jordanie ont rappelé leur ambassadeur en Israël, signe de très net durcissement de la situation, prémices d'affrontements graves. Il doute que nous puissions aller jusqu'à Jérusalem.

Patrick et moi sommes heureux de nous retrouver au couvent Saint-Joseph. Nous nous offrons une petite fête au restaurant Abo Azem fréquenté par la bourgeoisie damascène qui vient s'étourdir des mélopées d'un duo de luth et de 'ud, des vapeurs des narghilés et des danses des derviches que nous ne verrons pas car ils se produisent trop tard.

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