Pèlerinage à pied à Jérusalem

LE CHEVEU d'ABRAHAM

Jean Picard ©


Samedi 25 novembre : de Damas à Gbarheb.
Sabt, 29 sha'ban

Sœur Élise m'a convié à matines dans le petit oratoire de Saint-Joseph. Je suis donc prêt à cinq heures et demie et abandonne Patrick à son sommeil apaisé. Les cinq jeunes filles pensionnaires du couvent sont à la prière, en costume de lycéennes. L'une d'elles est prosternée comme pour recevoir l'ordination. Avec ma perversité coutumière, je la soupçonne de continuer sa nuit pendant qu'une de ses condisciples récite un psaume, mono tono. Et c'est juste au moment de cette pensée perfide que la jeune fille se relève pour prendre le relais de sa condisciple dans la lecture d'un nouveau psaume. La prière est aussi longue qu'une grand-messe et je nourris une grande admiration pour ceux qui s'y livrent ainsi tous les jours.

Nous prenons le petit déjeuner dans une communion profane, avec sœur Élise. C'est triste comme un repas d'adieu. Comme la Cène. La vie de pèlerin est une vie dure qui attendrit le cœur ; on aime sœur Élise, on aime la belle âme de sœur Élise et il faut la quitter, déjà.

Allons ! En route pour la traversée du désert.

Afin d'éviter toutes les embûches de la banlieue, nous nous faisons conduire à la lisière sud de Damas par un minibus qui termine d'abord sa mission de transport en commun au profit de sa dizaine de passagers avant de se consacrer à notre démarche. Je crois avoir déjà dit l'amabilité et la charité des Syriens, mais je risque quand même la récidive à propos de leur comportement dans le minibus qui s'arrête pour embarquer deux individus étranges, hagards et lourdement chargés : Le chabab aide à monter la lourde charrette, l'homme barbu lui prête assistance pour lui trouver une place impossible entre les trois rangs de banquettes, le conducteur donne des directives aux autres clients pour aménager le plan de chargement, la maman se serre dans un coin et prend son enfant sur ses genoux, et tout le monde nous fait place avec le sourire, comme à des invités qui sont en retard et dont l'arrivée dissipe l'inquiétude.

Avant mon départ, lorsque je préparais ce pèlerinage, j'avais l'impression, en regardant les cartes de mon atlas, que Damas était la porte du désert et qu'il fallait que je m'apprête aux dangers des sables, des serpents et des scorpions, aux brûlures du soleil et de la soif, au vide de la solitude et à la séduction des mirages. J'avais déjà fait connaissance avec les immensités désertiques. J'ai côtoyé le grand erg occidental, pendant la guerre d'Algérie. J'ai fréquenté le reg mauritanien pendant les crises du Front Polisario. J'ai traversé le désert sénégalais du Ferlo à la recherche des voleurs d'arachides; mais pour Ítre honnÍte, cela n'empÍchait pas le doute, cela n'empÍchait pas la peur.

Le paysage est austère, en effet, avec ses affleurements de roches noires et ses gros blocs de pierre grise éparpillés sur le sol comme après le bombardement d'un volcan. Mais entre ces pierres et ces affleurements, on voit le travail timide de l'homme qui, çà et là, a tracé quelques sillons qui les contournent. Nous entrons dans la région du Hauran, entre Hermon et Golan, à l'ouest, et le djebel Druze, à l'Est. En tous cas, ce n'est pas tout à fait le désert.

Entre Patrick Boutros et moi, la météo n'est pas au beau fixe. Ce matin, au petit déjeuner, j'ai été très maladroit en répondant à sa place aux questions personnelles − sa femme, ses enfants − que lui posait sœur Élise et auxquelles il tardait à trouver les ambages qui lui auraient permis une esquive.
− Je ne sais pas si nos relations vont s'améliorer, m'a-t-il dit plus tard avec un regard noir de colère rentrée qui tranchait avec son affabilité coutumière. Aussi notre pique-nique est-il un pique-nique à la grimace. C'est si mortifiant de demander pardon et tellement affligeant de pardonner. Mais la tension qui règne entre nous ne change en rien notre rituel de partage  : partage de la nourriture, partage des couverts (j'ai perdu mon couteau de poche à Baalbek) et, pour finir, partage de la cigarette.

Nous arrivons à Gbarheb, un village qui s'étale démesurément le long de la route. Il existe plusieurs catégories d'agglomérations répertoriées sur la carte; la plus importante est le "Mouhafazat", sorte de gouvernorat, comme Lattaquié, où l'on trouve tous les services; il y a ensuite le "Mintaqa", ou région, comme Jableh, où presque tous les services sont offerts sauf l'hôtellerie ; dans le "Nahia" − traduit sur la légende par le mot "canton", sous toute réserve − comme al Hamidiyeh, où nous avons été reçus par Saäd Ibrahim, le prof de français, on doit pouvoir trouver la police, la poste, le téléphone et un poste de secours ; viennent ensuite les "bilad", la commune, avec les mêmes services que les nahia ; puis les "rif", les villages, répartis en trois catégories, dont la dernière indique que "l'on peut y trouver des services". Le hasard, plus qu'une intention déterminée, nous conduit au seul "service public" offert par Gbarheb, ce village de troisième et dernière catégorie : le poste de police.

C'est notre premier contact avec la police. Très efficace malgré le sous-équipement du poste dont le rare mobilier doit dater du mandat français − je reconnais le modèle de bureau vert armée à double caisson, plateau griffé coins arrondis, qui équipait mon bureau de jeune lieutenant à mon arrivée à Bargny-Goudou, au Sénégal, en 1956. Cinq minutes ne se sont pas écoulées autour du plateau à thé qu'un jeune policier nous fait signe de le suivre, pour nous conduire à quelque trois cents mètres du poste, chez un notable du village.

Nous avons un moment d'hésitation et même de recul au moment de pénétrer dans la pièce qui nous est indiquée car trois hommes y sont en prière. La pièce est tellement vaste et décorée qu'on la prend pour une mosquée. − Tedhal, tedhal (entre, entre), nous dit le policier. Nous entrons précautionneusement et commençons nos déballages sans trop oser nous installer, mais on nous fait comprendre que c'est là que nous sommes reçus, que c'est le salemlik et non une mosquée. D'ailleurs, la prière est terminée et notre hôte, un quinquagénaire en djellaba brune et keffieh rouge et blanc, donne quelques directives avant de disparaître avec ses deux compagnons de prière.

Alors commence la veillée la plus animée que nous ayons vécue jusqu'alors. D'abord en compagnie de Jawad, un jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans qui fait des études à Damas. Il nous sert le thé, il nous explique sa famille, et entre deux rasades de thé, il nous fait siroter un élixir de café au parfum mystérieux, dans un cérémonial très particulier : Il tient trois tasses sans anse empilées dans sa main gauche, verse une quantité infinitésimale d'élixir qui cache juste le fond de la tasse du dessus et me la tend. Pensant, vu la quantité servie, qu'il s'agit d'une essence rare, je commence par m'humecter doucement les lèvres en donnant des signes élogieux d'adhésion, mais à mon deuxième essai, Jawad me fait comprendre qu'il faut lamper d'un trait. Quand je lui rends ma tasse, il la fait passer sous la pile et recommence le cérémonial pour Patrick avec la tasse vierge du dessus. Il se sert lui-même un fond dans la troisième tasse, et la vide à la vitesse du vent, puis il recommence deux ou trois fois le manège en manipulant adroitement les trois tasses comme les godets d'une noria. Au moment où j'écris, je ne me souviens plus du nom de l'ingrédient qui était mêlé à l'extrait de café, mais je me rappelle une longueur en bouche évoquant cette espèce de subtile vapeur de térébenthine qu'exhalent certains fruits tropicaux.

Nous avons droit, ainsi, à plusieurs alternances thé et café, avec une variante mat-thé quand Patrick a eu l'idée d'exhiber ses massassas − tu vois, Patrick, qu'on peut être maladroit sans mauvaise intention. À partir de maintenant, je vais t'appeler Patrick lorsque la météo sera au beau fixe entre nous. Et Boutros quand elle sera orageuse.

Jawad nous explique que son père a deux femmes à qui il a fait quatorze enfants. Les noms des enfants de la première femme commencent par la lettre J, ceux de la deuxième par S. Astucieux !.. Lui-même fait ses études à l'École Normale d'Instituteurs de Damas. Depuis l'indépendance, les petits bourgeois et les cultivateurs du Hauran envoient leurs fils étudier dans les deux bastions gratuits de la promotion sociale que sont l'École Normale et l'Académie Militaire.

La porte du salemlik s'ouvre pour laisser passer notre repas par les mains d'une toute jeune fille qui disparaît aussitôt. C'est un repas de fête : Un appétissant ragoût de mouton baignant dans une sauce enrichie de savoureux légumes, et du fromage blanc comme dessert. Après quelques bouchées, Jawad nous quitte ; quelques secondes plus tard, c'est Jamal, un de ses aînés, qui prend sa place. Puis c'est la vieille maman toute enveloppée de noir qui vient nous saluer et rester quelques instants avec nous dans une conversation de gestes et de sourires. Je ne peux m'empêcher de penser que c'est là un grand honneur qu'elle nous fait.

Nous finissons à peine notre repas quand la salle s'emplit d'une bande de six ou sept hommes bruyants, gais et bavards. Ce sont des amis de notre hôte. Ils parlent entre eux en arabe et s'adressent à nous en anglais. Nous expliquons pour la troisième fois ce soir notre projet. Notre âge intéresse cette bande de quinquagénaires. Ils sont étonnés, ils ne jugent pas à la blancheur des cheveux, à la profondeur des rides ni à la voussure des épaules mais à l'apparence des dents, comme des maquignons :
− Seventy years, unpossible, with such teeth !
Eh oui, soixante-dix ans et toutes ses dents !... Quel bonheur !

Ce ne sont pas des hommes austères et ils se racontent leurs fredaines. Comme dans nombre de chœurs d'hommes, leurs histoires gravitent autour d'intrigues féminines et les font s'esclaffer. Ils font allusion aux "petites femmes de Paris" qui l'ourlet de leur robe bien au-dessus du genou. L'un d'eux qui est boucher nous dit la chance qu'a notre notable d'hôte d'avoir cinq femmes.
− Non, deux femmes, corrige notre hôte, avec un air modeste
Ayouah, cinq ! affirme le boucher, admiratif.
Et, comme ils se mettent tous à rire grassement, on imagine une certaine clandestinité. Car s'il est vrai que la plupart des Arabes pré-islamiques avaient six ou huit femmes ou plus, Mahomet fit descendre du ciel un verset qui limite à quatre le nombre d'épouses : "Craignez d'être injuste envers vos femmes. N'en épousez que deux, trois ou quatre. Choisissez celles qui vous auront plu. Si vous ne pouvez les maintenir avec équité, n'en prenez qu'une, ou bornez-vous à vos esclaves" (chapitre IV, verset 3). Le Coran édicte ainsi des prescriptions bien confortables pour le mâle, et le Dieu de Mahomet est décidément de parti pris : "Les hommes sont supérieurs aux femmes parce que Dieu leur a donné la prééminence (...). Les femmes doivent être obéissantes et taire les secrets de leur époux (...). Les maris qui ont à souffrir de leur désobéissance peuvent les punir, les laisser seules dans leur lit, et même les frapper (...). Dieu est grand et sublime". (chapitre IV, verset 38).

Le dictionnaire de l'Islam ajoute que "le poids des traditions et des préjugés étrangers à la loi religieuse rend la condition de la femme souvent plus défavorable que ce qui est prescrit".
Bon ! Les femmes musulmanes partent avec beaucoup de retard !

Sur un signe, nos compagnons se rassemblent dans un coin du salemlik pour une partie de cartes très animée qui emprunte ses règles au bridge et à l'ascenseur. L'atout est déterminé par la dernière carte distribuée et chacun annonce le nombre de levées qu'il parie pouvoir faire. En fin de partie, on marque en positif les contrats exécutés et en négatif les écarts entre l'objectif exprimé et le nombre de plis réalisés. Intéressant. Et surprenant d'observer la dextérité du joueur qui tient la marque et sa mémoire de toutes les annonces et les réalisations.

Je ne saurai pas qui a gagné car Jawad vient nous demander de l'aider à se servir de son ordinateur. Je crois que ce n'est qu'un prétexte pour exhiber son équipement informatique. Et peut-être aussi nous montrer l'indépendance que lui procure sa chambre individuelle ... et minuscule. Pendant que l'on est en train de dérouler un logiciel de langue, une espèce de lexique qui juxtapose à chaque mot anglais son équivalent en arabe, Jamal entre pour me proposer l'utilisation de la salle de bains. Je saute bien évidemment sur l'aubaine car je n'avais encore découvert que le robinet extérieur et m'attendais à une maigre ablution à l'eau froide. C'est une salle de bains confortable, avec robinets d'eau chaude et froide, grande bassine pour faire le mélange, sol dallé et trou turc siphonné pour l'évacuation de l'eau usée.

Lorsqu'après toilette et lessive, je regagne mes pénates, le salemlik est revenu au calme, trois matelas sont disposés au sol, alignés le long du mur opposé à La Mecque − celui auquel les hommes en prière tournaient le dos à notre arrivée − et Patrick m'annonce : − Comme tu peux voir, nous ne sommes pas seuls. Jasim, un troisième homme de la fratrie, est en effet assis sur le premier matelas, face à un poste de télévision qu'il vient d'installer et qu'il commande à distance à la manière qui a l'air d'être la plus traditionnelle ici : Défilé de chaînes sans s'attacher longtemps à la même image.
Il me souhaite la bienvenue :
Ahlan oua sahlan.
Je lui souhaite la bonne nuit :
Leila al kheira.
Je laisse lâchement Patrick tenir le crachoir de la bienséance à Jasim et je m'enfonce dans mon lit moelleux et dans un doux sommeil.

Patrick me dira demain que leur conversation à trois (Jasim, la télé et lui) a duré jusqu'à trois heures du matin. Dévoué Patrick ! C'est lui qui a éteint la lanterne magique.

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