Pèlerinage à pied à Jérusalem

LE CHEVEU d'ABRAHAM

Jean Picard ©


Mardi 28 novembre : de Dar'a à Irbid, passage de la frontière syro-jordanienne
Yaoum al tsalats, 2 ramadan

Nous avons passé une nuit reposante dans un hôtel moderne, avec salle de bains fonctionnelle et, le matin, nous apprécions le luxe d'un petit déjeuner très proche de la norme internationale. Pardonne-moi mon Dieu cet attendrissement pour une capsule de beurre et un ramequin de confiture, moi qui suis parti dans un esprit de renoncement et de simplicité.

Je suis ému de quitter la Syrie et les Syriens qui nous ont beaucoup donné. Quel peuple attendrissant dans sa quête du contact, son ouverture à l'autre et son accueil de l'étranger ! Avant de passer la frontière, je me retourne pour lui faire un signe symbolique d'adieu et je prie pour eux.

Les policiers et douaniers jordaniens sont dans une tenue impeccable de couleur bleue marine. Dès que l'on émerge des collines d'où s'écoule le Yarmouk et qui marquent la frontière, on découvre d'emblée un paysage différent où les vergers et les cultures dessinent un damier bigarré avec ses carrés verts, ocres, beiges et bruns, exempts des débris, déchets, plastiques et ferrailles de toutes sortes auxquels notre regard s'était habitué. Cette impression se confirme lorsque l'on traverse Ar ramtah, la première agglomération où les maisons sont fleuries, les trottoirs nets et les chantiers organisés. Les terrains vagues ne sont pas des zones d'épandage. La route est soigneusement entretenue.

Nous entrons à nouveau en terre biblique : Le pays de Moab. Peut-être mettrons-nous nos pas dans ceux de Ruth qui, devenue veuve, quitta cette terre et suivit sa belle-mère Noomi qui retournait à Bethléem après son propre veuvage. Peut-être la suivrons-nous jusqu'à Galgala où elle rencontra le vieux Booz à qui je voudrais tant ressembler, car   :

Pour saluer notre arrivée en Jordanie, le ciel s'est entièrement couvert et la pluie menace. À la sortie d'ar Ramtah, nous sommes accostés par un jeune cycliste suisse qui erre autour de la Méditerranée à la recherche de l'inspiration pour un job qui lui plaise (sic). Quand il nous quitte, ce jeune homme qui pourrait être le fils de Patrick et presque mon petit-fils, nous dit, sans qu'on n'y décèle le moindre humour  :
− Je suis content de vous avoir rencontrés car vous êtes bien marrants tous les deux. Ma foi tant mieux. Mais c'était peut-être de l'humour suisse.

Nous croisons longuement l'université de sciences et de technologie de Jordanie, un immense ensemble de bâtiments modernes, en rase campagne. Aucune vie ne semble l'animer ; peut-être à cause du Ramadan.

Sans carte précise, on avance sur cette belle route n25 en espérant un village accueillant au moment propice. Mais, bizarrement, l'université a fait le vide autour d'elle et nous nous faisons surprendre une nouvelle fois par la nuit. Quand le noir complet a envahi le ciel chargé de nuages sombres et que la terre a allumé ses foyers, il est facile de se rendre compte que nous sommes au centre d'un cercle d'obscurité totale dont l'horizon est parsemé çà et là de quelques rares perles de lumière, étalées chichement sur les hauteurs lointaines. Ce n'est pas encore l'inquiétude et nous poursuivons notre route en resserrant le col de la veste car la fraîcheur est très vite tombée. Et voilà qu'à une déclivité de la route, une pauvre petite lumière apparaît, toute proche, puis une autre, dans l'alignement, plus lointaine mais plus brillante. Nous prenons le chemin de traverse qui y conduit. Nous imaginons une sorte d'hacienda cossue, comme queques-unes que nous avons croisées sur la route.

C'est une petite unité militaire. Je ne peux dire qu'il s'agit d'une caserne car la petite lumière est celle du poste de garde, une baraque de quatre mètres carrés, et la lumière plus intense, en arrière, est celle qui filtre par la porte ouverte du seul bâtiment de cette enceinte militaire, dont la taille laisse deviner qu'il peut abriter une vingtaine d'hommes. C'est mauvais signe car, dans une si petite unité militaire, il n'y aura pas de responsable d'un grade suffisant pour prendre l'initiative d'héberger deux quidams étrangers, aux mines patibulaires et au harnachement poussiéreux. Et aux desseins mystérieux !.. Effectivement, les hommes de garde se montrent nerveux et font une espèce de sarabande devant nous pour nous dire à tour de rôle que "ce n'est pas possible ! Ce n'est pas possible !" (mesh mumkin).

L'homme qui était en prière, là-bas, au pied d'un arbre, se prosterne une dernière fois, roule son tapis et s'approche de nous. C'est le gradé de garde et il est plus calme. Il nous fait apporter deux chaises de jardin, nous fait servir le thé puis donne quelques ordres à ses trois subordonnés qui disparaissent dans la baraque et s'y affairent pendant que s'instaure une conversation cohérente, en anglais, avec le sous-officier. Dès qu'on parle anglais, je laisse Patrick passer en première ligne et ça me repose. Je comprends à peu près tout de l'anglais prononcé par un arabe − comme Yasser Arafat, à la télévision, par exemple − ou par Patrick et je trouve que c'est une langue reposante quand elle est parlée par des étrangers. Mais les vrais anglais ont un si vilain accent !

Quand il sait à peu près tout de nous, le gradé nous conseille d'aller à Irbid, distante d'une trentaine de kilomètres, la seule ville où l'on puisse trouver des hôtels. Nous n'aimons pas ce genre de solution qui ne correspond pas à l'état de pèlerin, humble et dépouillé, et à laquelle nous n'avons que trop fait appel. Mais nous sommes las et laissons le chef commander un taxi par téléphone, un vieux téléphone de campagne dont il faut actionner vigoureusement la magnéto pour obtenir un central manuel. C'est le centraliste lointain qui fera la commande. Pendant ce temps, notre interlocuteur retourne en prière, comme s'il prenait en charge le devoir de ses trois soldats, car par trois fois, il s'interrompt, roule son tapis, vient se joindre à notre conversation, puis retourne en prière à un endroit différent pendant que ses soldats vaquent, discutent, mais aussi s'affairent en nous servant les restes réchauffés d'une merveilleuse fricassée de poulet.

Mais le temps s'écoule, le taxi n'arrive pas et la fraîcheur de la nuit refroidit nos vieux os. Au bout d'une heure d'attente pendant laquelle les renseignements téléphoniques nous annonçaient l'imminence de l'arrivée du taxi toutes les cinq minutes, nous décidons de reprendre notre chemin à pied, ne serait-ce que pour nous réchauffer; le taxi nous trouvera bien sur la route. Et les militaires nous donnent un dernier conseil  :
− Pour Irbid, le taxi, pas plus de deux dinars !
Ils ont raison. Faudrait tout de même pas casser les prix !

Merci les militaires. Vous avez fait ce que vous pouviez avec bonne grâce.

Notre deuxième marche de nuit après celle de la Qadisa. Dans une nuit noire de suie sous un ciel de nuages qui masquent totalement le mince filet de lune. Sur une petite route de traverse dont on ne distingue pas les bas-côtés. Elle est très vallonnée, et quand on arrive en haut d'une montée, on distingue les lumières publiques d'une commune qui doit être à cinq ou six kilomètres, puis la descente nous replonge dans le noir, sans repère. Le silence est total, impressionnant; je n'entends que le frottement de mes vêtements. Et parfois le frémissement de la brise. A chacun son rythme, nous sommes habituellement à quelque distance l'un de l'autre, tout en se conservant à vue. Mais là, dans cette obscurité, point de conserve. Je suis seul. Frissons d'émotion; ivresse de silence et de solitude; communion avec la terre. De temps en temps, un appel  :
− Ohééé ...
− Ouais !..
Bon, la colonne suit.

Une vibration de phares, dans le lointain; puis l'imperceptible bourdonnement d'un moteur : une voiture automobile; peut-être notre taxi. Elle disparaît dans un creux, réapparaît sur une crête, disparaît de nouveau puis embrase notre crête et débouche d'un coup en braquant contre nous sa lumière blême. On lui fait de grands signes au passage, mais la voiture passe à grande vitesse.

C'était pourtant notre taxi, et les soldats l'ont renvoyé sur nous. Il s'arrête à notre hauteur quelques minutes plus tard.
− Entu sahalta taxi? (t'as demandé un taxi ?)
− Ayoua. hesab-ak kam ila Irbid ? (oui, combien jusqu'à Irbid ?)
− Arbah dinar ( quatre dinars).
− La ... atnin dinar (non, deux dinars).

Suit une explication qui m'échappe à demi mais où il est question de prix de l'essence et du temps passé. Et que je lui réponds qu'on a attendu une heure et qu'on a fait quatre kilomètres. Et qu'il me dit que si on a attendu, c'est que lui, il était en train de manger, ce qui est bien son droit. Alors toi, tu manges, moi j'attends et je paye.

Mais je me rends compte que je me perds dans une discussion oiseuse et je crois y mettre fin en disant :
− Atnin dinars oua khalas ! (deux dinars et c'est tout !)
Et nos deux hommes − car ils sont deux − démarrent en faisant crisser les pneus et en vociférant des malédictions. Trente mètres plus loin, ils freinent brutalement et entament une marche arrière, comme pour faire amende honorable. Effectivement, ils sont d'accord pour nous conduire jusqu'à Irbid et arrivés là-bas, on verra pour le prix. Nous deux, on s'accroche à notre tarif fixé à l'avance. Ils insistent pour laisser le flou; ils misent sur le charme et la séduction qu'ils exerceront pendant le voyage pour attendrir notre résistance. Nous marchons sur le bas-côté gauche de la route, à la plus grande vitesse possible de nos jambes pour montrer notre détermination et leur donner l'illusion d'une fraîcheur inépuisable. Le conducteur roule au pas sur la droite, en donnant à sa voiture des petits coups d'accordéon pour se maintenir à notre hauteur. Les projecteurs découpent dans l'obscurité un cône de lumière jaunâtre. Le décor est irréel. Nous forçons la voix et compensons la pauvreté de nos paroles par l'enflure des gestes − je me suis surpris à taper le sol du pied. La scène est surréaliste. Et l'enjeu est dérisoire. Donner dans le grand-guignolesque et s'attacher aux grands principes pour deux dinars jordaniens − environ trois dollars US − est tout à fait malséant, mais ce n'est qu'après coup que nous nous rendons compte de notre déraison.

Après avoir manqué l'occasion de nous faire deux nouveaux amis, c'est donc à pied que nous sommes arrivés dans ce village qui nous invitait par ses lumières. Je tente notre chance à l'une des premières maisons en demandant l'hospitalité au chef de famille qui vient nous ouvrir. Il est totalement fermé à l'idée d'accueil et nous laisse peu d'espoir dans ce village où les familles sont resserrées sur elles-mêmes autour de la fête du Ramadan. Il nous conseille d'aller jusqu'à Irbid, une ville bien équipée en hôtels.

Nous sommes donc ramenés au problème précédent, à cela près que notre route de traverse a rejoint, dans ce village, une artère fréquentée, plus propice à l'auto-stop. Et c'est par ce moyen que nous rejoignons Irbid, grande ville universitaire de deux cent mille habitants, qui nous offre ses hôtels de classe internationale.

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Mercredi 29 novembre : de Irbid à Jerash.
Yaoum al arbah, 3 ramadan

Pour obtenir le petit déjeuner, je réveille le réceptionnaire. Il lui faut un long temps, mais c'est pour nous préparer un véritable repas. Nous déjeunons en compagnie d'un industriel israélien qui possède une usine textile en Jordanie. Il nous dit son peu de considération pour les Arabes, proche de celle qu'avaient les premiers conquistadors pour les Indiens d'Amérique : des sous-hommes. Il nous raconte l'histoire du cactus et de l'eucalyptus pour illustrer la différence entre les deux peuples qui écartèlent la Palestine  :

Le cactus est une plante qui se développe facilement, même sur les terres arides, et les Arabes les laissent entourer leurs champs de leurs grosses feuilles grasses hérissées de piquants. Or le cactus qui absorbe le peu d'eau que contient la terre, est néfaste à la culture. Mais le fellah le laisse en place car Allah l'a voulu ainsi.

Mais le même fellah parle avec admiration de "l'arbre juif" : l'eucalyptus. C'est grâce à l'eucalyptus que les colons sionistes ont asséché les marais de la vallée de Jezréel et éloigné les moustiques paludéens. Ils ont ainsi fait revivre des villages arabes moribonds.

Le cactus et l'eucalyptus. La mort et la vie. Les Arabes et les Juifs.

D'ailleurs, les Arabes n'ont plus droit à la Palestine puisque lorsqu'ils sont allés se plaindre au Seigneur d'avoir donné cette terre où coulent le lait et le miel aux seuls fils de Jacob, le Seigneur leur répondit : Fils d'Ismaël, vous aurez cette terre pour quatre cents ans. Eh bien, ça y est, le bail de quatre cents ans s'est éteint avec l'élimination de l'empire ottoman.
− Mais les Turcs ne sont pas des Arabes !
− C'est pareil. Les Arabes étaient là aussi, avec les Turcs.
Si ce n'est toi, c'est donc ton frère !... Nous sommes indignés par ce discours mais plus on le lui montre, plus il s'enferme dans une argumentation fallacieuse. Voilà une journée qui commence mal.

À présent, notre souci est de trouver un moyen de transport qui nous transporte à la caserne d'hier soir, afin que nous reprenions notre itinéraire au point à partir duquel on s'en est écarté. Mais ici, en Jordanie, on n'est plus dans l'improvisation syrienne : il y a des lignes régulières d'autobus, avec des horaires et des règles. Mon bagage, par exemple, n'est pas réglementaire, avec son long manche et ses grosses roues, et le convoyeur me refuse d'abord l'accès du bus. Mais je fais mine de ne rien entendre et je tente de forcer l'accès. Lorsque j'arrive à m'engager dans la porte, c'est gagné car je bénéficie de la pression de tous ceux qui sont derrière moi dans la file d'attente et le convoyeur, dépassé, finit par me céder le passage. C'est maintenant à l'intérieur du bus que je dois lutter car ma charrette est peu maniable à l'intérieur d'un espace aussi exigu et, dans mes efforts pour la ranger, je n'évite pas de donner maladroitement un coup de timon sur une tête, un coup de roue sur un pied et encore un coup de coude dans un ventre.
− Afouan, afouan (pardon !) Cela n'empêche pas de me faire houspiller de toutes parts. Où sont les visages souriants et les gestes de bienvenue de mes frères syriens ?

Finalement, le bus nous dépose à al Hosn, sous une pluie fine, notre première pluie; qui nous contraint à enfiler le poncho, le vêtement de pèlerinage le plus désagréable qui soit.

Quand nous procédons à notre approvisionnement, nous comprenons, au moins en partie, la propreté des paysages jordaniens : Tous les liquides sont vendus en emballages de verre consignés. Voilà une catégorie de plastiques éliminée de l'environnement.

Nous rejoignons notre itinéraire, la route numéro 25 après deux heures de marche, et nous nous trouvons à un kilomètre en aval de la caserne  : une dizaine de kilomètres de rab. On dirait que tout se conjugue en Jordanie pour notre inconfort.

La route ressemble à une voie express de chez nous. On pourrait s'attendre à ce que les quelques échoppes qui la jalonnent soient des commerces de carburant; mais non : Tous les trois ou quatre kilomètres il y a une boucherie qui étale, sous plastique, ses carcasses de bœufs et de moutons. Elles sont annoncées par de grands panneaux où l'on déchiffre qu'il s'agit de boucheries d'état (jizara daoulyia). Surprenant.

Nous abordons une zone montagneuse et la route grimpe, monotone, à travers des collines grises. Même aguerris par nos trente jours et sept cents kilomètres de pérégrination, les montées sont dures ; ça tire de partout. Et voilà que mon nerf sciatique se réveille et se rappelle à mon exécrable souvenir. Sans doute pour me rappeler à plus de compassion pour mon copain Patrick qui se plaint d'un claquage à la cuise depuis notre entrée au Liban.

Nous ne sommes plus interpellés, hélés, invités à la palabre. Les gens n'ont pas de temps à tuer, ici. Il est vrai qu'en période de Ramadan, ils s'économisent le jour pour la soirée et la nuit.

La route atteint le col et nous amorçons notre descente vers Jerash.

Et voilà : nous arrivons sur le site archéologique. Grandiose ! Mais nous n'avons pas le courage de feuilleter notre guide pour inventorier et resituer les vieilles pierres ; d'abord le gîte et le couvert ; le tourisme, on verra après.

Un automobiliste nous vient en aide au moment où le désespoir menaçait après qu'on ait appris qu'il n'y avait pas d'hôtel à Jerash, ni de communauté chrétienne. Sympa !.. Il nous conduit spontanément au seul hôtel de la région, entre Jerash et Ajlun, sur une colline où la vue embrasse la vallée du Jourdain (nahr al 'Urdun) dans le soleil couchant, depuis la mer Morte, que l'on devine dans une immense dépression, là-bas au sud, au pied des montagnes blanches de Judée, jusqu'au lac de Tibériade, que l'on imagine à l'extrémité nord de l'immense dépression du Ghor.

Voilà donc le Jourdain, que je ne vois pas mais que je sens, ce fleuve cent fois cité dans la Bible, traversé par Josué, traversé par Joab et Ammon ; dont l'eau a baigné Jean-Baptiste et baptisé le Christ. Au-delà, c'est aussi ma terre promise que je touche enfin du regard pour m'en repaître le cœur.

Patrick s'imprègne du paysage. Puis il me tire de ma contemplation. Il a refusé les conditions de l'hôtel - quarante dinars la chambre avec petit déjeuner, soit environ soixante dollars US - et accepté une proposition de notre convoyeur qui connaît une personne qui peut nous loger et nous nourrir pour vingt dinars.

Omar nous reçoit dans sa belle maison en cours de finition. Il a aménagé la pièce la plus proche de l'entrée comme un salemlik, meublé de tapis et de coussins. Notre conducteur s'y installe avec nous autour du plateau repas, mais juste pour la courtoisie car après trois ou quatre bouchées de soupe aux lentilles et de beignets d'aubergines, il se lève et, avant de prendre congé de nous, il nous réclame cinq dinars pour le prix de ses transports en auto-stop. Vous avez dit: sympa ?

Omar nous montre son album de famille ; il est marié et père de sept enfants, deux filles et cinq garçons, mais c'est de son propre père, de sa mère et de ses frères qu'il conserve soigneusement les photos qu'il nous montre avec fierté ; rien sur sa femme ni ses enfants. Ceux-ci, les garçons seulement, pénètrent peu à peu dans le salemlik, timidement d'abord, puis s'enhardissent et inspectent notre équipement. Ce sont nos chaussures qui les préoccupent le plus, de bonnes grosses chaussures de marche toutes simples, mais je crois que ce sont les crochets qui permettent le laçage rapide sur le cou-de-pied qui les troublent. Ma charrette est, elle aussi, objet de curiosité : tout ce qui roule intéresse les garçons. À un moment, Omar donne une consigne à voix forte vers les femmes qui se sont jusqu'à présent dissimulées à nos yeux, et quelques instants après, Sarah, la fille aînée se joint à notre bruyante société et me tend son livre d'histoire ouvert à une page à laquelle je suis sensé devoir m'intéresser. Il s'agit en effet d'une leçon sur la Révolution française de 1789, et parmi les images qui illustrent ce chapitre, il en est une qui figurait, jadis, dans nos manuels français et qui représente un aristocrate sur le dos d'un paysan, allégorie de la charge que faisait peser la noblesse de l'Ancien Régime sur le tiers état. Mais peut-être y figure-t-il encore ?

Il me faudrait des heures et des heures pour déchiffrer le texte de cette leçon avec un bon dictionnaire, mais comme je vois également une photo où de jeunes palestiniens lancent des pierres, je soupçonne les auteurs de se servir de la Révolution française pour légitimer l'intifada.

L'intifada n'a pas besoin de ça !

La maman et la petite sœur de Sarah ont suivi et la famille est maintenant au complet avec nous. On fait une série de photos ; on serait parfaitement heureux, n'était-ce un léger malaise que je ressens : quand le pèlerin paye pour manger et dormir, ne devient-il pas simplement un client ?

Cette façon nouvelle de pérégriner, avec carte de crédit ou travellers-chèques, m'avait déjà troublé sur le chemin de Compostelle où je n'avais pas entièrement trouvé les sensations que je cherchais, celles des pèlerins démunis du Moyen Age qui dédommageaient leurs hôtes par quelques travaux ou corvées, comme cela est si bien relaté dans "Priez pour nous à Compostelle", le merveilleux livre écrit à quatre mains par Barret et Gurgand, deux journalistes qui ont fait le chemin de Saint-Jacques dans les années soixante-dix, quand il n'était encore pas équipé de gîtes et d'auberges comme il l'est maintenant. J'avais tenté l'expérience

Un peu las de cheminer en solitaire de gîte en gîte, j'étais entré en contact avec les habitants riverains du chemin. Avec parfois des échecs, mais aussi de grands bonheurs. Un jour, par exemple, à l'entrée deTaulan, un hameau situé entre Golinhac et Conques, enhardi par deux ou trois expériences positives, j'aborde deux quinquagénaires en bleu de travail qui me semblaient être des paysans du lieu  :
− Confiez-moi donc un bout de jardin à bêcher et vous me récompenserez en m'accueillant à votre table familiale.
− Ben ça ! me répond l'un avec un accent aquitain roulant les "R" comme un torrent, il faudrait d'abord avoir un bout de jardin, tiens donc.
− Je pourrais peut-être nettoyer l'étable ?... − Eh, tiens ! faudrait avoir une étable ...
− Laver votre tracteur, ou votre voiture ?
Un grand rire accompagne sa réponse :
− Bofff ... Ici on n'a point de tracteur ... et on marche à pied.
Je reprends donc ma route en les recommandant à Dieu et, deux ou trois maisons plus loin, à l'intérieur du village, une femme qui avait sans doute assisté de loin à la conversation sans l'entendre, m'interpelle de la fenêtre de son étage :
− Qu'est-ce que vous cherchez ?.. votre chemin ?
− Mais non. Je suis pèlerin de Compostelle et j'aimerais qu'on m'invite à une table familiale.
− Vous avez faim ?
− J'ai faim, j'ai soif, et j'ai envie de parler avec les gens. Donnez-moi un bout de jardin à remuer, et en remerciement, invitez-moi à votre table.
− Oh ! Vous n'avez pourtant pas l'air de quelqu'un qui sait manier les outils de jardin !
− Mettez-moi à l'ouvrage, et vous verrez bien.
− C'est bon, c'est bon, entrez ! me dit-elle en me désignant une porte de garage du rez-de-chaussée largement ouverte. Je descends.

J'entre sans plus de façons dans cette grande pièce au sol de béton brut qui a dû être prévue pour garer plusieurs voitures et qui est transformée en une pièce à vivre de bonnes vacances, équipée pour faire la cuisine, prendre le repas, préparer les lignes pour la pêche et peut-être même les cartouches pour la chasse ... Quand mon hôtesse entre, elle illumine la pièce de son sourire radieux et de son regard clair.
− Commençons par la soif, dit-elle en me servant un verre de vin. Alors vous êtes pèlerin de Compostelle ?... Ce n'est pas trop dur à votre âge ?
Mais non madame, ce n'est pas trop dur; et il n'y a pas d'âge. Tout le monde peut le faire. Le plus difficile est de décider le premier pas ; les autres suivent sans problème.

Et nous nous engageons dans une longue conversation où je lui fais aimer le chemin, son histoire et ses légendes tandis qu'elle me dit son bonheur de sédentaire dans cette maison qui ouvre ses fenêtres sur la verdure, le vent, les oiseaux et les larges horizons. Et pendant ce bavardage, elle s'affaire en cuisine, mettant tellement de marmites au feu que je me permets de la freiner dans ses ambitions gastronomiques.
- Ah non ! me dit-elle, ce n'est pas tous les jours que j'ai un pèlerin à ma table. Je vais vous faire goûter les spécialités du pays. Et puis, mon mari en profitera aussi. Il va être surpris quand il vous verra ...

En effet, quand il arrive un peu plus tard, le mari est tout étonné. Moi aussi car ce mari est l'homme à qui je m'étais adressé à l'entrée du village ; l'homme sans jardin, sans étable et sans tracteur ...

Ce fut un repas rouergat merveilleux où l'on a échangé l'amour du Rouergue contre l'amour du Chemin et la richesse du terroir contre la pauvreté du nomade. Un repas que nous avons terminé cœur à cœur et nous avons échangé nos adresses en nous promettant d'autres rencontres.

J'ai hélas égaré, depuis, cette adresse en même temps qu'un cahier rempli de notes de pèlerinage. Alors, Madame mon hôtesse de Taulan, et vous Monsieur, si vous tombez sur ces lignes au hasard de vos lectures ...

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