Pèlerinage à pied à Jérusalem

LE CHEVEU d'ABRAHAM

Jean Picard ©


Lundi 4 décembre : de Jéricho à Adoummime.
Yaoum al atnin, 8 ramadan

La visite du Tel-Sultan est décevante. Les fouilles effectuées en collaboration avec l'Italie sont partielles et ne donnent aucune idée d'ensemble. Et il n'y a naturellement aucun spécialiste pour donner des explications. On en repart tout de même avec une certaine idée de la force du souffle des trompettes de Josué, compte tenu de l'épaisseur des murs qui sont mis au jour. Mais nous ne perdons pas notre enthousiasme et nous prenons la direction de Jérusalem. Le cœur bondissant d'impatience.

Nous passons à proximité de travaux d'adduction d'eau exécutés en collaboration avec l'Allemagne. De nombreux états collaborent, décidément, avec les Palestiniens. Mais nous n'avons encore pas vu trace du génie français.

À la frontière du bantoustan, il y a sur la route des traces d'affrontement militaire : Carcasses brûlées, douilles de tous calibres, sang séché. Le bel hôpital tout neuf qui vient d'être mis en service à la sortie de Jéricho est meurtri de nombreux impacts d'obus et de roquettes. Les gens nous semblaient tellement paisibles à Jéricho que nous sommes étonnés.

Le poste de contrôle à la sortie de la zone B est construit au milieu de la route de telle sorte que les voitures doivent passer sur le bas côté. Il est tenu par quatre jeunes militaires israéliens, le cou engoncé dans leur gilet pare-balles ; sans doute des appelés. Le caporal nous demande nos passeports et se retire dans son abri où il tient une longue conversation téléphonique. Nous essayons de parler avec les trois autres bidasses, mais ils ne sont pas très engageants.

Nous marchons le long d'une belle route qui fraye son passage à travers les montagnes de Judée. Jérusalem est à huit cents mètres d'altitude, nous devons donc gravir mille deux cents mètres de dénivelé en quarante-cinq kilomètres.

Voilà un tout jeune berger qui guide son troupeau de chèvres à flanc de montagne. Lorsqu'un animal semble vouloir prendre une certaine autonomie en s'éloignant de la masse, le berger le ramène au grégarisme en lui jetant une pierre. Il fait mouche à tous coups. Quelle habileté !... Suzanne, ma tendre épouse qui s'enorgueillit d'une origine "pied-noir", dit souvent que les Arabes naissent avec une pierre dans la main. Eh bien, ma chère femme, voilà l'explication.

Lorsque la vallée que longe la route desserre l'étreinte de la montagne pour s'adoucir, elle est souvent occupée par une tribu au campement. Les animaux sont parqués, les enfants s'amusent, les hommes et les femmes vont de tente en tente. Ce sont des bédouins sédentarisés, avec électricité et eau courante. Les nomades sont des "emmerdeurs" pour les états organisés et je suis persuadé que l'administration militaire israélienne s'est ingéniée à les immobiliser dans ces territoires occupés : Le fourrage abonde dans les silos, le puissant groupe électrogène donne sa force dans toutes les tentes et l'énorme citerne distribue son eau à travers un réseau complexe de tuyauteries en plastique. Que demande le peuple ?... Peut-être un peu plus d'espace et de liberté, tout simplement.

Depuis notre départ, la route qui s'élève régulièrement le long des montagnes blanches de l'aride Judée ne nous a laissé aucun répit. Nous avons laissé derrière nous une stèle de béton indiquant le niveau de la mer et nous venons de passer une autre stèle matérialisant l'altitude quatre cents mètres. Nous sommes donc aux deux tiers du parcours, mais nous sommes trop las pour envisager de poursuivre ce soir jusqu'à Jérusalem où nous arriverions d'ailleurs à la nuit tombée alors que nous souhaitons la découvrir dans la splendeur et l'éclat du jour.

Il faut donc envisager une solution d'hébergement. Et voilà justement une station service moderne où nous pourrons glaner des renseignements.

Elle est tenue par un couple d'italiens ; des juifs de Livourne. Ils ont équipé leur station d'un petit bar avec un point cuisson qui leur permet de proposer des pâtes aux clients affamés. Pendant qu'il nous prépare une marmite de spaghetti, on parle hébergement et le brave homme accepte que nous partagions un local à peu près nu avec ses deux employés qui font la nuit.

Quand nous nous mettons à dévorer nos pâtes, nous sommes abordés par un homme, petit, maigre et nerveux. Il porte une kipa de coton, blanche et noire. C'est un juif de France, il a vécu à Nice et à Toulouse ; ça, alors, c'est chouette ! La solidarité nationale va jouer...

T'as qu'à croire, Julie !.. S'il est agité comme un poisson pris à l'hameçon, c'est avant tout pour décharger plus de venin qu'en insinue une morsure de vipère.

Sur la France, d'abord, dont il prétend connaître l'histoire récente et la politique mieux que quiconque : Le général de Gaulle? Un nullard qui a hissé plusieurs fois le drapeau blanc pendant la première guerre mondiale, qui a fondé la France libre par vengeance contre Pétain pour se venger d'un affront personnel que je n'ose même pas répéter ici, qui a organisé l'accident aérien dans lequel le maréchal Leclerc trouva la mort. Et bien d'autres choses encore avant d'arriver à Chirac et ses marchés truqués et ses financements obscurs...
− C'est bien fait pour lui. N'avez-vous pas remarqué ? Chaque fois qu'il prend position pour les Arabes, il lui tombe une tuile sur la tête. C'est Dieu qui lui envoie.
Une espèce d'intifada divine...
Et il ajoute :
− Ne vous demandez pas pourquoi : Dieu est avec nous, pas avec les Arabes !

Pour ce qui est des Arabes, d'ailleurs, sans les Juifs, ils crèveraient de faim. C'est toujours eux qui tirent les premiers. Nous, on se contente de répliquer. Mais ils sont foutus. Il n'y en a plus que pour quelques semaines ou quelques mois et ils se mettront à plat ventre devant nous. D'ailleurs, vous devriez en prendre de la graine, en France, avec tous vos Arabes, vous êtes pas loin d'être foutus.

Nos préoccupations prennent une place infime dans notre conversation ; dans sa conversation.

N'y aurait-il pas une famille d'Adoummime qui puisse nous héberger pour la nuit ? Vous n'y pensez pas, les colons restent calfeutrés chez eux. Ils ont trop peur des intrus.

Pas de communauté chrétienne dans les parages immédiats ? Y'a bien un monastère grec-orthodoxe, mais il est encore loin. Et puis je ne vais vous dire : Ils sont tous arabes, les chrétiens, et je ne vais tout de même pas vous envoyer chez des arabes.

Et les bédouins, on n'a pas eu la chance encore d'être hébergés chez des bédouins ? Ah ben ça alors ! dit-il ébaubi, c'est le plus sûr moyen de vous faire égorger.
− Bon, c'est pas l'tout, faut qu'j'aille vendre mes 'felafels'.
− ???
− Vous connaissez pas les felafels ?.. Ce sont des boulettes de pois chiches. Ils ne connaissent rien, ces frangaouis !.. Allez, salut et bonne route.
− Salut, ex-compatriote. Répands la paix autour de toi.

Nous nous préparons une couche molle en étalant au sol quelques cartons d'emballage récupérés dans la benne poubelle de la station.

Un véhicule tout-terrain débarque quatre jeunes hommes aux carrures de costauds, aux vêtements courts et juste au corps, qui laissent apparaître et la musculature et le revolver planté dans la ceinture. Ils s'interpellent bruyamment et font quelques mouvements de musculation, comme pour se détendre; ou montrer leur force; ou prouver qu'ils n'ont pas peur. C'est une milice de la colonie d'Adoummime.

Il est neuf heures... Mais il y a belle lurette qu'on ne fait guère attention aux heures. Une dernière cigarette et on s'enfonce avec délice dans notre chaud duvet... Nous convenons de partir de bonne heure demain matin.

D'ailleurs, je n'ai pas l'intention de faire chauffer mes vieux os longtemps dans une ambiance qui laisse peu de place à la joie, à l'humour, à l'amour, à l'hospitalité...

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