Pèlerinage à pied à Jérusalem

LE CHEVEU d'ABRAHAM

Jean Picard ©


Jeudi 9 novembre : de Al Krabs à Tartous.
Yaoum al khamis, 13 sha'ban

Père Élias nous a préparé le café. Toujours aussi austère dans ses actes de charité. Je pars une nouvelle fois en avance sur Patrick qui prolonge la conversation avec père Élias. Je ne m'inquiète pas : avec ses grandes jambes...

Il me rejoint deux heures plus tard. Il me raconte : Père Élias aurait aimé faire un bout de chemin avec nous ; le docteur lui a prescrit la marche ; trois kilomètres par jour. Mais nous allons trop vite. Il aurait aimé que nous nous attardions un jour de plus. Patrick lui a laissé son podomètre. Ainsi, il marche maintenant en pensant lui. Au revoir et merci père Élias.

Nous marchons toujours Méditerranée à main droite, mais la route, morne et sans attrait, s'en écarte le plus souvent. Nous aimerions tellement cheminer au bord de l'eau que nous cherchons à rejoindre le rivage à travers un village de quelques fermes. Mais l'accès à la mer est impossible et nous rebroussons chemin. Notre manœuvre a-t-elle intrigué quelque fellah ? En tous cas, de l'une des fermes, on reçoit des invitations engageantes de la voix et du geste. Et l'on se trouve au milieu d'une famille nombreuse : Le fellah et son unique femme ont dix enfants dont neuf filles. Il en est enchanté car ce sont les filles qui travaillent la terre, récoltent et vont vendre au marché ; les garçons, eux, vont courir le monde. De toutes façons, le sien est militaire.

Les autres familles du rif viennent aux nouvelles de ces deux vieillards qui marchent à pied depuis Antakya. Pour qui ? Pour quoi ? Pour où ?... Ils sont fous ces Gaulois !.. Et c'est la cascade de thé, la présentation des photos, l'offrande de fruits et d'herbes aromatiques. Ils sont généreux ces Syriens.

Au carrefour avec la route qui conduit à Hama, nous décidons d'emprunter l'autoroute. Une grande butte domine le croisement des voies. Elle supporte une gigantesque statue du général, réplique exacte de celle de Lattaquié, sortie du même moule. Toutes les villes de Syrie ont rivalisé pour ériger la statue du héros à la meilleure place. J'aurai l'occasion d'apprendre, plus tard, que l'une de ces villes, Soueida, dans le sud du pays, avait été le théâtre d'une facétie : Des chenapans − il n'y a pas d'autre mot pour un tel sacrilège − avaient accroché un seau de graisse animale au bras tendu vers le ciel du général-président. Cet affront intolérable avait provoqué la réunion des membres de la section locale du parti Ba'ath. Ils recommandèrent à l'artiste qui était l'auteur du chef d'œuvre de découper au chalumeau le bras de bronze tendu vers le ciel et d'en souder un autre à la place; un autre bras qui pende paresseusement le long du corps.

À l'entrée de Tartous, nous longeons une file de camions à l'arrêt qui s'étire sur plus d'un kilomètre. Les conducteurs et leurs aides sont à terre, sur des nattes d'alfa ou sur des tapis de laine ; ils palabrent, ils boivent le thé, ils dorment. D'autres s'affairent autour de leur camion comme des bédouins autour de leurs chameaux. Longue caravane moderne qui baraque. Vaisseaux du désert qui attendent sagement leur tour pour aller se vider dans les flancs des vaisseaux de la mer.

Tartous est un modeste port de commerce et de pêche de longue tradition puisque ce sont les Phéniciens qui l'ont créé au droit d'Arwad, à deux ou trois milles de la côte, une île où il faisait bon vivre et qui est restée résidentielle : Le Saint-Tropez de la Syrie nous indique notre guide.

Nous sommes reçus par sœur Jacqueline, "des cœurs sacrés de Jésus et Marie". C'est une communauté latine qui rassemble quatre sœurs autour d'une école maternelle. Leur congrégation a été fondée au dix-neuvième siècle par les Jésuites après le rétablissement de leur ordre par le pape Pie VII, c'est pourquoi on les appelle aussi les "Sœurs Jésuites". Leur hiérarchie de rattachement n'est pas simple car elles dépendent à la fois de Rome (Sacrée congrégation pour les Églises orientales), du patriarche latin de Jérusalem par l'intermédiaire de la "Conférence des évêques latins des régions arabes" et également, pour les actions éducatives, de l'évêque maronite de Tartous. Cette organisation est un des aspects de la complexité de la chrétienté orientale.

Auparavant, leur activité éducative s'étendait sur l'ensemble des études primaires et secondaires, mais le gouvernement de Damas a réquisitionné tout ce qui dépassait la maternelle supérieure : élèves, locaux et dépendances. Ainsi réduites, elles sont tout de même astreintes à des comptes-rendus réguliers sur les contenus pédagogiques à l'administration et se sentent sous haute surveillance. Je m'interroge : Est-ce un principe que de retirer aux "latins", comme à Tartous, ce qu'on a laissé aux "maronites", comme à Lattaquié ?

Sœur Angèle et sœur Jeanne me proposent de partager le taxi qu'elles affrètent pour la messe de cinq heures. Pendant le trajet, elles m'informent rapidement que nous nous rendons à un office qui rassemble les trois principales confessions de Tartous : latins, maronites et grecs orthodoxes. Elles m'expliquent ce rassemblement comme une "économie d'énergie" et non pas comme une volonté œcuménique. Qu'est-ce que l'œcuménisme pour les fidèles qui ne comprennent même pas leurs divisions dogmatiques et n'ont pas le souvenir de l'origine de leurs querelles christologiques ?... Dans cette Syrie disputée par des civilisations de toutes sortes, terre de prédilection des affrontements dogmatiques en miroir des luttes de pouvoir, dans cette Syrie grecque, phénicienne, séleucide, romaine, byzantine, perse, arabe, on ne compte pas moins de onze communautés chrétiennes différentes. Trois d'entre elles sont représentées, ici, dans cette église maronite ; trois qui sont peut-être les plus éloignées par les rites et par les dogmes qui les ont séparées et que cet office réunit dans une même prière.

L'ordinaire de la messe laisse peu de place au silence ; c'est un dialogue permanent entre le prêtre et le peuple, tantôt parlé, tantôt chanté, en langue arabe. Un cantique a été chanté en araméen. Malgré toute mon attention, je ne l'ai pas distingué des autres  : La langue du Christ et la langue arabe sont très proches.

Le signe de paix que les fidèles échangent entre eux dans la liturgie catholique quand l'officiant le recommande est remplacé par une scène différente dans le rite maronite : C'est un diacre qui reçoit le signe de la main du prêtre et qui le transmet de fidèle en fidèle le long des bancs de l'église. Je remarque la posture théâtrale du diacre prise un long temps à l'avance, un genou en terre, la main gauche appuyée à plat au sol, la tête baissée et le bras droit tendu en avant, paume vers le ciel. Une posture d'humilité ostentatoire pour recueillir le geste de paix du ciel. Lorsqu'il se retourne pour le transmettre à l'assemblée, je reconnais Gamal, le professeur d'anglais. Quand il arrive à moi, je lui adresse un sourire en signe de conivence, mais son regard est égaré à l'infini. Il ne me reconnaît pas.

Pendant le trajet de retour, j'évoque la soirée chez père Élias et notre rencontre avec Myriam, Yacoub et Gamal. Sœurs Angèle et Jeanne les connaissent bien, mais elles doutent de la réalité des saintes rencontres de Myriam. Et elles l'expriment sur un ton plutôt moqueur. Peut-être sont-elles un peu jalouses.

Dans mon projet d'itinéraire initial, je devais quitter le littoral à Tartous pour m'enfoncer dans le djebel et passer par l'incontournable Krak des Chevaliers. Ou bien je m'attachais au réseau routier, et alors je multipliais la distance, ou bien je marchais "à la boussole", alors je multipliais les risques. Tout choix est haïssable. En situation, et compte tenu du confort mental que nous procure la proximité de la Méditerranée, nous optons pour une troisième solution : Nous fréquenterons encore la mer jusqu'à Tripoli, et nous ferons demain, depuis Tartous, une excursion touristique au Krak. On ne peut en effet dans notre pèlerinage à Jérusalem écarter le Krak des Chevaliers (Al Qala'at al hosn) symbole de l'esprit de sacrifice et de résistance de nos lointains ancêtres les croisés. On ne peut se priver de l'odeur des vertus dont ils ont imprégné ses murailles.

Le voyage aller est morcelé entre l'autobus, l'auto-stop et le taxi. À la halte restaurant de Annaz, le dernier village avant le Krak, nous faisons connaissance avec Mansour, un libanais en vacances ici. Il est très heureux de pouvoir parler français avec nous. Il est originaire de la vallée de la Qadisa, la vallée sainte des maronites, qui descend du col des cèdres vers Tripoli, que nous emprunterons dans quelques jours. Notre démarche le remplit d'enthousiasme et il est enchanté de nous servir de guide pour la visite du Krak.

La forteresse est située dans un paysage montagneux , là où le djebel al Sahiliyah s'apprête à mourir dans la plaine de Homs. Si l'on s'imagine, quand on l'approche, que l'on vient pour la conquérir, on est prêt à s'en retourner tant elle semble inexpugnable. Massive, imposante, redoutable. Elle a pourtant été enlevée par Raymond IV de Toulouse et ses chevaliers en 1099. Raymond IV, dit Raymond de Saint-Gilles, préoccupé de se tailler un fief à Tripoli, n'y resta pas longtemps, et le Krak passa sous l'autorité de Tancrède et fut plus tard confié à l'ordre des Hospitaliers. Elle a résisté aux entreprises de Noureddin et aux sièges que lui imposa Saladin, mais elle succomba aux assauts de Baybars, le sultan mamelouk d'Égypte, en 1271, les Francs étant réduits à une poignée d'hommes pour assurer sa défense.

On y pénètre par une longue rampe truffée d'obstacles défensifs conduisant à une première enceinte qui renferme les écuries (pour 200 chevaux) et le berqil, immense bassin servant de réserve d'eau. Passée la deuxième enceinte, on est au cœur de la citadelle. On y découvre tout le nécessaire pour soutenir un siège ou pour la simple vie de garnison : moulins blé, pressoirs huile, greniers , fours et cheminées, dortoirs et réfectoires. Sans oublier sa salle des chevaliers, de style gothique épuré, sa chapelle, d'une simplicité romane, ses entrepôts, ses tours et ses donjons. Cette architecture militaire et religieuse nous transporte chez nous, au Moyen Age. On est en terre familière, et ce n'est pas étonnant car l'architecture occidentale s'est inspirée des fortifications orientales pendant les deux siècles de la présence franque.

Les Mamelouks ont effacé toutes les traces des Francs, sauf un message gravé dans la pierre de la chapelle : "Que te soient accordées l'abondance, la sagesse, la beauté, mais redoute par dessus tout l'orgueil qui détruit tout".

De la terrasse, on peut se rendre compte de la valeur stratégique de l'endroit car les vues portent très loin vers Homs et le débouché de la plaine de la Bekaa, d'un côté, et vers la mer de Tartous à Tripoli, de l'autre. Cinq ou six villages cossus s'étalent aux alentours de la citadelle. Ce sont tous des villages chrétiens, nous dit Mansour.

Aucune affiche, indication, panneau explicatif, fléchage. Rien n'encombre le site et cette nudité lui convient, nous convient. L'exploitation touristique est réduite à la distribution des billets d'entrée et de quelques cartes postales. Il y a peu de monde, seulement deux ou trois groupes d'une dizaine de touristes. Mansour nous invite à être discrets quand on croise les groupes : ils sont infiltrés par des indicateurs qui rapportent tout ce qu'ils entendent à la police. Un peu parano, Mansour.

Nous retournons à Tartous en auto-stop. Le stop fonctionne très bien en Syrie. Même si l'on ne sollicite pas les automobilistes, il est fréquent que certains s'arrêtent à notre hauteur pour nous proposer leur service. À vrai dire, je les soupçonne de curiosité à notre égard, une curiosité que la proposition de service permet d'assouvir. Notre apparence de vieux routards européens les étonne et il arrive souvent qu'à travers le pare-brise de véhicules que nous croisons, on perçoive le geste d'interrogation du conducteur ou de son aide ; ce geste typique des orientaux fait de trois ou quatre tours de main rapides en direction de la personne interpellée.

Arrivés Tartous, nous avons encore le temps de flâner dans la vieille ville, autour de la citadelle des Francs ; il n'en reste presque rien mais cela nous conduit dans les vieilles ruelles et nous permet de humer les odeurs du port de pêche. Nous allons admirer l'ancienne cathédrale, un gros cube de pierres ocres flanqué de deux tours, où se mêlent le roman et le gothique, et qui ne manque pas d'allure. Elle a été transformée en musée consacré aux objets du littoral syrien et principalement aux matériaux archéologiques d'Ougarit.

Nous dînons avec les quatre sœurs; nous sommes tristes de les quitter déjà. Je crois qu'elles aussi nous avaient adoptés. Sœur Jacqueline nous fournit généreusement en provisions de route dont une boite de halwa(1). Nous en ferons nos desserts jusqu'à la Bekaa.

(1) pâte d'amandes truffée de débris de pistaches

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